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THE LIBRARY OF THE 

UNIVERSITY OF 

NORTH CAROLINA 




ENDOWED BY THE 

DIALECTIC AND PHILANTHROPIC 

SOCIETIES 




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UNIVERSITY OF N.C. AT CHAPEL HILL ti 




This book is due at the WALTER R. DAVIS LIBRARY on 
the last date stamped under "Date Due." If not on hold it 
may be renewed by bringing it to the library. 




Digitized by the Internet Archive 

in 2012 with funding from 

University of North Carolina at Chapel Hill 



http://archive.org/details/lahavaneparmadam02merl 



LA HAVANE 



TOME II 



H'm 






PAK1S. — TYP. LACKAMPE ET COMP., RUE DAMIETXE, 2. 



LA 



HAVANE 



PAR MADAME 



LA COMTESSE MERLIN 



TOME DEUXIÈME 

— <s— 



PARIS 

LIBRAIRIE DAMYOT, ÉDITEUR 

6, RUE DE LA PAIX. 

1844 



LETTRE XVIM 



SOMMAIRE 

Les noms historiques. — Velasquez. — Hatuey. — Ruse phi- 
losophique. — Mot héroïque d'un sauvage. — La mort d'un 
cacique. — Développement de la colonie. — Narvaez. — 
Les gentilshommes sous le commandement de Velasquez. — 
Mensonge de l'histoire. — Notre-Dame de i'Âsuncion. — 
Procession militaire. — Le secrétaire et le gouverneur. — 
Civilisation primitive. — Fernand Cortez. — Trahison dé- 
couverte. — Cortez échappe à la nage. — Droit d'asile. — 
Amours de Cortez. — Magnanimité de Velasquez. — Dona 
Maria de Coello. — Malheur de Velasquez. — Révolte des 
Indiens. — Cruauté de Narvaez. — Famine. — Geste sublime 
d'une mère. — Férocité des conquérants. — Ambition de 
Velasquez. — Mécontentement et jalousie. ■ — Andrès de 
Duero et Àmador de Haris. — Cortez choisi par Velasquez 
pour commander la flotte. — Francisquillo le bouffon. — 
Prédiction. — Méfiance de Velasquez. — Cortez sur sa cha- 
loupe. — Ses adieux à Velasquez. — Douleur et vieillesse 
de Velasquez. — Grandeur et vieillesse de Cortez. — Tom- 
beau de Velasquez. — Don Francisco Arango. — Sa vertu. 

— Lutte contre les abus. — Sa prédiction sur l'esclavage. 

— Voyage d'investigation. — Le comte de Montalvo. — 
Pureté. — Dona Rita de Quesada. — Mort d'Arango. — Les 
Havanais. 



II. 



LETTRE XVIÏÎ 



A M. LE COMTE DE SAINT-AULAIRE. 



Avec quel intérêt, mon cher comte, ai-je vu 
dans votre histoire de la Fronde ces personna- 
ges, que d'autres historiens avaient considérés 
comme puérils, se dessiner tout à coup , ac- 
quérir de la réalité, de la vie, et m' apparaître , 
non plus comme des marionnettes bizarres, 
mais comme des êtres doués de raison, armés 



4 LA HAVANE. 

de passions terribles, ostensibles ou cachées, 
mais toujours explicables. Ce mérite de la lu- 
cidité dans les déductions, ce talent de jeter la 
clarté dans l'histoire et de commenter sans 
subtilité les caractères humains , me semble 
aussi rare qu'il est charmant. 

Après avoir feuilleté les pages de tant d'his- 
toriens qui sèment l'obscurité dans les faits au 
lieu d'y jeter la lumière, on est ravi d'ouvrir 
un de ces bons vieux chroniqueurs sans fard 
et sans artifice, mais qui possèdent le premier 
art de l'écrivain, celui de rendre exactement 
leurs souvenirs et leurs impressions. Aussi 
est-ce avec une joie d'enfant et dans un long 
recueillement que j'ai consulté nos anciennes 
chroniques , leur demandant tous les détails 
possibles sur les faits elles noms historiques qui 
touchent de près ou de loin à mon île mater- 
nelle. 

Les deux premiers de ces noms brillent d'un 
éclat extraordinaire : ce sont Colomb et Velas- 
quez. Colomb appartient à l'histoire du monde, 



LETTRE XVIII. 5 

agrandi par son audace; je ne m'en occuperai 
pas ici. Velasquez est le vrai fondateur de la 
civilisation espagnole de Cuba, et son histoire 
se mêle à celle de Fernand Cortez. 

Entre 1460 et 1470 (la date est incertaine), 
naquit à Cuella, dans la province de Ségovie , 
un gentilhomme nommé Diego Velasquez, « de 
« bon corps, dit le chroniqueur , et de belle 
« figure, blanc et rose, vif et aimable dans la 
« conversation, prudent et habile; si bien que 
« plus tard , lorsque ses qualités se déveiop- 
« pèrent, personne ne sut mieux que lui con- 
« quérir l'autorité et la garder. » A peine Colomb 
eut-il ouvert une issue à l'ardeur espagnole et 
au besoin d'entreprises qui tourmentait ces 
âmes chevaleresques, on vit le jeune Velasquez 
se précipiter dans cette route. Il faisait partie 
de la dernière expédition de Colomb, destinée 
à peupler Haïti. Accueilli par le gouverneur 
don Bartolomeo Colomb, et chargé par lui de plu- 
sieurs expéditions importantes, il fonda les villes 
ou bourgades de Vera-Paz, Salva-Tierra, Jaco- 



6 LA HAVANE. 

melo etSan-Juan. Toute celte partie de sa vie fut 
conduite avec autant de prudence que de bra- 
voure. Aucun des gouverneurs qui se succé- 
dèrent, bien qu'ennemis acbarnés les uns des 
autres, ne songèrent à disgracier Velasquez. Il 
soumit plusieurs caciques et fut choisi par don 
Diego Colomb pour coloniser l'île de Cuba. Gé- 
néralement aimé , le plus riche Espagnol de 
Saint-Domingue, entreprenant, patient et cou- 
rageux, il accepta la tâche difficile qui lui était 
confiée. Bientôt on vit se grouper autour de 
lui cette foule d^aventuriers dont l'Espagne était 
riche: chevaliers, soldats, prisonniers libérés, 
qui rachetaient leurs fautes par l'espoir de 
quelque grande aventure. A la fin de novembre 
1511, trois cents hommes, commandés par Ve- 
lasquez, débarquèrent à la pointe orientale de 
Cuba. 

Les Indiens d'Haïti avaient prévu le tort que 
pouvait leur causer rétablissement définitif des 
Espagnols dans Cuba ; un chef ou cacique, 
que Velasquez nomme Yacaguey, et les chro- 



LETTRE XVIII. 7 

niqueurs Hatuey, avait été s'emparer d'avance 
des côtes de l'île pour en disputer la conquête 
aux Espagnols et s'opposer à leur débarque- 
ment. Aucune résistance n'avait été opposée au 
cacique par les habitants de l'île. 

Lorsque Hatuey et les siens aperçurent les 
voiles espagnoles, ils commencèrent par jeter 
dans la mer tous les métaux précieux qu'ils 
trouvèrent, regardant la possession de l'or et 
de l'argent comme le but unique de l'ambition 
et de l'avidité espagnoles : ils se trompaient. Les 
Indiens furent poursuivis dans les montagnes et 
dans les bois par les troupes de Velasquez, qui 
finirent par s'emparer du cacique. Voici la tache 
la plus odieuse de cette vie d'entreprises et de 
courage : Velasquez fit brûler vif Hatuey. Sa 
mort, telle que la rapporte Herrera, fut spiri- 
tuelle autant qu'héroïque. On l'avait lié au 
poteau fatal; les flammes l'entouraient; un 
missionnaire, espérant le convertir au chris- 
tianisme, lui parla des délices du paradis. 
« Dans le paradis, s'écria le mourant, y a-t-il 



8 LA HAVANE. 

des Espagnols? — Quelques-uns, répondit le 
missionnaire. — Je ne veux pas y aller ; qu'on 
me brûle ! » Le sang du cacique est une souil- 
lure ineffaçable pour la gloire de Velasquez. 

Mais le reste de sa conduite, dirigée ou con- 
seillée par le célèbre fray Bartolomé de Las 
Casas, son ami intime, étonne par la rapidité du 
succès autant que par la pacifique bienfaisance 
des actes. Point de violence, de meurtre, d'ini- 
quité. — En moins de quatre ans, dès l'année 
1514, les sept villes de Baracoa, Santiago de 
Cuba, Bayamo, Puerto-Principe, Santo-Espi- 
ritu, la Tiïnidad et la Havane, étaient fondées. 
Les relations mercantiles de l'île avec Saint- 
Domingue, la Jamaïque et la terre ferme se 
trouvaient établies; l'exploitation des mines de 
cuivre était commencée; le défrichement des 
terres suffisait à la subsistance des populations; 
on avait complété la répartition du territoire 
relativement à la population qui l'habitait : ce 
résultat n'avait coûté qu'une seule bataille. Par- 
mi les œuvres de l'homme, en trouve-t-on beau- 



LETTRE XVIII. tt 

coup qui, aussi rapidement achevées, aient été 
aussi durables? 

La netteté d'esprit, la fermeté de résolution 
et l'administration prévoyante de Velasquez 
firent jaillir du sol de Cuba une civilisation 
tout armée et toute vigoureuse comme la Mi- 
nerve antique, qui écrasa du même coup la 
douce population indienne. Mais de quoi se 
compose l'histoire, si ce n'est de douleurs, et 
quels sont les progrès qui n'ont pas coûté de 
larmes? 

Le bruit des progrès rapides de Cuba ne 
larda pas à se répandre. Partout ailleurs, ce n'é- 
taient que violences et désastres. La paternelle 
administration de Velasquez et l'état florissant 
de la colonie naissante y appelèrent bientôt 
tous ceux qui purent fuir la guerre et la misère 
répandues sur les autres Antilles. «En 1512, 
« Pantillo de Narvaez ; homme, dit le chroni- 
« queur, de figure grave et bien avantagé, de 
« bonne conversation et grand guerrier , mais 
« fort négligé dans sa personne, » était venu 



10 LA HAVANE. 

avec trente soldats offrir ses services au lé- 
gislateur de l'île : de toutes parts on imitait cet 
exemple ; et bientôt le concours des émigrants 
fut si général, que, de la seule province du Da- 
rien, cent jeunes gentilshommes vinrent se pla- 
cer eux-mêmes sous la loi pacifique de Ve- 
lasquez. 

Admirez un peu la véracité des historiens, 
surtout quand ils sont philosophes ! Le bon abbé 
Raynal dit positivement dans son histoire que 
Velasquez fit de l'île de Cuba un désert. Ce 
même Narvaez, si négligé dans sa personne, 
seconda fort activement les efforts de Velas- 
quez, qui le nomma son premier capitaine , et 
le chargea de fonder à Baracoa, sur la côte 
nord de l'île, la première colonie purement 
espagnole, sous le nom de Nuestra-Senora-de- 
Asuncion, (Notre-Dame-de-F Assomption). Nar- 
vaez s'acquitta de sa mission « monté, dit le 
« chroniqueur, sur une jument folâtre, et suivi 
« de toute la colonie à pied. » Velasquez avait 
alors pour secrétaire un jeune homme « élevé 



LETTRE XVIII. 11 

« pour la littérature , beau, aimable , parlant 
« bien des absents , gai et réservé, généreux 
a dans ses actes , et se faisant des amis sans 
« paraître les chercher. » 

Après avoir achevé ses études à Salamanque 
avec beaucoup d'éclat, ce jeune secrétaire avait 
compris que le souffle de l'époque devait empor- 
ter vers la carrière des armes toutes les ambi- 
tions élevées. Il avait tenté vainement de pas- 
ser en Italie et avait fait à Saint-Domingue un 
séjour de quelques mois, puis il avait accepté 
le poste de secrétaire de Velasquez. On peut 
croire que la sagacité du chef avait démêlé les 
secrets désirs d'élévation qui tourmentaient son 
secrétaire, et que ce dernier avait aperçu de 
son côté la méfiance qu'il inspirait au chef. 
Dès que nous voyons dans l'histoire ces deux 
hommes en face l'un de l'autre, leur secrète et 
ardente inimitié nous apparaît. Les nouveaux 
colons, contrariés de quelques-unes des me- 
sures du gouverneur, avaient essayé l'indé- 
pendance et la révolte, et le gouverneur avait 



12 LA HAVANE. 

réprimé ces tentatives en faisant prisonnier le 
plus considéré d'entre eux/qu'il envoya au vice- 
roi. Les autres colons, craignant pour eux- 
mêmes, cherchèrent un moyen de faire par- 
venir à l'autorité supérieure leurs accusations 
contre Velasquez. Pour accomplir ce message 
périlleux, un jeune homme s'offrit, le secré- 
taire même du gouverneur, un nom qui devait 
retentir dans l'histoire, Fernand Cortez ! 

Déjà le canot qui devait l'emporter était 
amarré au rivage, lorsque le gouverneur fut 
instruit de son dessein et le fit arrêter : il y 
allait de la vie de Cortez, et « Velasquez aurait 
« pu, dit la chronique, le faire étrangler sur-le- 
« champ. » Il 1 épargna et l'envoya en Espagne 
chargé de fers. Le secrétaire, aussi hardi que 
prévoyant et rusé, trouva moyen de briser la 
chaîne qui attachait ses pieds dans le vaisseau , 
profita du sommeil de l'équipage, se jeta à la 
mer et nagea jusqu'à la côte. 

L'aube naissante vit la marée jeter sur la 
plage de Cuba l'homme qui devait donner à 



LETTRE XVIII. 13 

son maître plus de royaumes qu'il n'avait eu 
jusqu'alors de provinces. Tout humide de l'eau 
de la mer, Cortez se réfugia daus une église, 
où il profita du droit d'asile. A côté de l'église 
habitait un gentilhomme de Grenade, don 
Juan Suarez , avec sa sœur Caîalina, «jeune 
« fille honnête et de noble présence , dit le 
« chroniqueur, dont laphysionomiese fit agréer 
« de Cortez. Pour se consoler de sa disgrâce, 
« il sortait de temps en temps de l'église , et 
« allait lui raconter ses peines amoureuses , 
« qu'elle écoutait volontiers. » Un beau soir, 
l'alguazil Juan Escudero trouva Cortez devant 
la fenêtre de sa belle, lui mit la main sur l'é- 
paule et le jeta en prison; Velasquez se retrou- 
vait maître de ce fugitif qui venait de trahir sa 
confiance et de conspirer avec ses ennemis. 
L'audace de sa fuite et la bravade de ses 
amours auraient irrité un homme lyrannique 
et vulgaire; mais Velasquez avait l'âme haute: 
il pardonna au fugitif. 

Qui ne se rappelle ces vers charmants d'un 



14 LA HAVANE. 

génie naïf, qui, après avoir raconté une noble et 
singulière action, s'écrie : 

Le trait est d'une âme espagnole, 
Et plus grande encore que folle (1). 

Il est difficile de pousser plus loin que Ve- 
lasquez cet héroïsme castillan que La Fon- 
taine caractérise si bien, cette abnégation des 
petites vues de la prudence ordinaire : non- 
seulement il pardonne au fugitif, mais il le 
distingue et l'honore, frappé apparemment de 
son audace et de son esprit. Les alcades con- 
damnèrent Cortez; Yeîasquez lui donne non- 
seulement sa grâce, mais un domaine et des 
esclaves, le nomme son alcade ordinaire, et 
ouvre la route de la fortune à ce grand carac- 
tère et à cet ardent courage qui se sont annon- 
cés par une trahison envers lui. Cortez venait 
d'épouser Gatalina Suarez : Yeîasquez tint sur 
les fonts baptismaux leur premier enfant. 

(1) La Fontaine (les Deux Amis),, 



LETTRE XVIII. 15 

Velasquez fut moins heureux lui même dans 
son mariage avec doua Maria, fille du trésorier 
Christobal de Coello, et dame d'honneur de la 
vice-reine, doîia Maria de Tolède. Les noces, 
célébrées le dimanche avec une pompe et une 
allégresse dont les chroniqueurs nous donnent 
le récit pompeux, firent place immédiatement 
aux funérailles de la jeune fille, qui mourut le 
samedi suivant. 

Sous les ordres de Velasquez la civilisation 
espagnole germait et se développait à la Havane ; 
mais ces nouvelles mœurs et cette nouvelle 
discipline, au lieu d'apprivoiser les populations 
indiennes , les effarouchaient. Elles fuyaient 
dans les bois, préférant la vie sauvage et même 
la mort à cette existence inconnue dont ils subis- 
saient les labeurs sans en partager ou sans en 
comprendre les bénéfices. Le rude guerrier 
Panfilo Narvaez battait inutilement le pays : les 
indigènes allaient mourir dans des retraites in- 
accessibles. Irrités de cette passive résistance, 
les colons devinrent cruels et employèrent la 



16 LA HAVANE. 

force pour contraindre les Indiens à travailler. 
Vains efforts! on ne labourait, on ne semait 
plus. Cette oisiveté du désespoir amena une 
disette épouvantable. « Velasquez, dit le euro- 
ce niqueur, traversant un jour les rues désertes 
« d'une bourgade , et ne voyant dans les rues 
« que des vieillards et des malades exténués , 
« entra dans une cabane et demanda aux ha- 
« bitants : Qu'avez-vous? On ne lui répondit 
« que ces mots : Faim ! faim ! faim ! Puis une 
« femme nouvellement accouchée , sans dire 
« mot ? lui montra son sein desséché et son en- 
ce fant mort qui gisait sur la terre. » 

Velasquez ne manquait pas de cette généro- 
sité hautaine que nous avons vue se déployer 
dans ses rapports avec Fernand Cortez. Mais, 
quand il l'aurait voulu, comment aurait -il 
changé les âmes de ses compatriotes? Comment 
étouffer cette cupidité violente qui les avait 
précipités vers les régions de l'or? Elle ne pou- 
vait se satisfaire que par le travail excessif des 
Indiens. L'agriculture, les mines, les défriche- 



LETTRE XVIII. 17 

ments,exigeaientlelabeurd' une population plus 
considérable que n'élait la colonie. Les produits 
naturels des forêls et des champs, accaparés 
par les Espagnols, ne laissaient pas de quoi 
vivre aux indigènes. Par une fatalité doulou- 
reuse, la désolation suivait encore la plus pa- 
cifique des conquêtes. Velasquez, d'accord avec 
Las Casas, protégeait les Indiens et résistait à 
la férocité naturelle de Narvaez, un de ces ter- 
ribles soldats que le sang humain n'effraie pas, 
et qui font bon marché de la vie des hommes. 
Pour Narvaez, ces pauvres Indiens, si doux et 
si paisibles, n'étaient pas même des hommes. 
Sous le moindre prétexte, ou même sans pré- 
texte, il tuait les uns et faisait les autres pri- 
sonniers. C'était Velasquez (et l'histoire doit 
lui tenir compte de cette humanité courageuse 
et prévoyante) qui réparait les fautes et arrê- 
tait les violences de Narvaez, auquel i! ne cessait 
pas de reprocher une dureté aussi impolitique 
que barbare. Déjà ce système fatal avait dépeu- 
plé Haïti; soumise à des administrations vio- 
ii. a 



18 LA HAVANE. 

lentes et féroces , cette île n'était plus qu'un 
désert : toute la race indienne avait disparu. 
On pensa à la repeupler de travailleurs indi- 
gènes empruntés à îa population de Cuba ; c'é- 
tait hâter la destruction de cette race infor- 
tunée. Velasquez s'y refusa, et profita de l'oc- 
casion qui s'offrait pour réclamer le droit de 
gouverner désormais son île, sans dépendre du 
vice-roi des Indes. Il fit sentir au gouverne- 
ment espagnol que l'île de Cuba était la véri- 
table clef nécessaire à toutes les expéditions 
qu'on tenterait sur la terre ferme ; il joignit à 
sa réclamation une carte de l'île entière, et il 
obtint l'autorisation qu'il demandait. 

C'était le triomphe définitif de Velasquez; il 
était devenu maître, véritable roi de sa créa- 
tion, et ce courage si ferme, cette ambition si 
active, avaient obtenu leur couronne. Mais ce 
n'était pas assez pour lui : il aurait voulu d'au- 
tres conquêtes. Retenu à Cuba par le soin de 
cette civilisation ébauchée, il tournait doulou- 
reusement ses regards vers de lointaines en- 



LETTRE XVIII. 19 

treprises qu'il ne pouvait pas diriger. Cette co- 
lonie, qui était sa fille, ne pouvait se passer de 
lui; il était enchaîné à Cuba par son œuvre 
même ; mais, en vieillissant, son caractère et 
son esprit n'avaient rien perdu de leur force, 
et il ne pouvait voir sans envie les nouvelles 
conquêtes réservées h de jeunes et de plus 
libres esprits. Ces rivaux fatiguaient ses pen- 
sées , ces nouvelles gloires l'inquiétaient. Sa 
jalousie éclata avec violence en avril 1518, 
lorsque Francisco Hernandès de Cordova eut 
payé de sa vie la découverte du Yucatan, et que 
Juan de Grijalva lui rapporta 15,000 piastres 
d'or et les renseignements les plus favorables 
sur les régions nouvellement découvertes. 

Velasquez, au lieu de se montrer satisfait de 
si bonnes nouvelles , chercha mille prétextes 
pour blâmer une conduite d'ailleurs irrépro- 
chable, blessa par l'amertume de ses paroles le 
chef de l'expédition, et finit par lui dire : Vous 
êtes bon à faire un moine, non un chef de 
guerre; il craignait la rivalité future de Grijalva. 



20 LA HAVANE. 

Le prêtre Benito Martin et le chevalier Gonzalo 
de Guzman furent envoyés par Velasquez à Ma- 
drid, et chargés de solliciter pour lui le titre d'«- 
delantado de tous les pays que Grijalva pourrait 
découvrir sous ses ordres. Cette dignité fut ob- 
tenue, et l'ambition du chef semblait toucher à 
son but ; mais elle était embarrassée du succès 
même. 11 fallait à Velasquez un instrument docile 
de ses desseins, un homme capable de conqué- 
rir des royaumes et de laisser la gloire au 
maître; il lui fallait un homme habile, entre- 
prenant, audacieux, fait pour commander et 
vaincre, mais assez modeste pour se contenter 
du second rôle dans la gloire en prenant le 
premier rôle dans le danger, singulier pro- 
blème dont l'avenir allait donner une solution 
plus étrange encore. 

Velasquez pensa successivement à plusieurs 
chefs, et tour à tour effrayé ou de leur force ou 
de leur faiblesse, il les répudia. Enfin , deux 
hommes de son intimité, Andrès de Duero et 
Amador de Haris, ce dernier ne sachant ni lire 



LETTRE XVIII. SI 

ni écrire, mais que les chroniques repré- 
sentent comme l'Ulysse de ces temps héroïques, 
reportèrent son attention sur Cortez, ce même 
secrétaire qui lui devait tout, et que sa généro- 
sité avait élevé au titre d'alcade. Cortez était 
devenu sa créature, et l'orgueil de Velasquez 
crut pouvoir se reposer désormais sur un 
homme qui lui devait tant; il oublia que déjà 
une fois Cortez l'avait trahi. Chéri par le gou- 
verneur, Cortez accepta humblement la mis- 
sion qui lui était confiée, et les préparatifs de 
l'expédition se firent dans le port de Santiago. 
Déjà les vaisseaux étaient équipés. Un soir, le 
gouverneur, accompagné de Cortez, de plu- 
sieurs Espagnols et de Francisquillo, le bouf- 
fon en titre, alla visiter la nouvelle esca- 
dre. On parla de l'excellente voilure des vais- 
seaux et de la rapidité de leur marche. « Ils 
donneront bien la chasse aux ennemis, s'il 
s'en présente , s'écria le gouverneur. — 
La chasse, reprit le bouffon, c'est à Cortez 
qu'il faudra bientôt la donner, si vous n'y pre- 



33 LA HAVANE. 

nez garde. » — Le mot du bouffon fut prophé- 
tique. Le chroniqueur prétend que dès lors la 
défiance pénétra dans l'esprit de Velasquez, 
entouré sans doute des ennemis et des rivaux 
de Cortez; il hésita à donner l'ordre du dé- 
part; mais Cortez n'était pas homme à se lais- 
ser jouer : le 18 novembre 1518 au matin, Ve- 
lasquez promenait son indécision sur la plage, 
lorsqu'il aperçut une chaloupe qui portait des 
armes, des bagages et Corlez lui-même. 

« Quoi ! compère , cria le gouverneur , c'est 
ainsi que vous vous en allez? Belle manière de 
prendre congé de moi ! 

— Que votre seigneurie me pardonne, ré- 
pondit Cortez debout dans la chaloupe, les 
affaires comme celles-ci ont besoin d'être faites 
avant d'être dites. Votre seigneurie a-t-elle 
quelque chose à m'ordonner(l)? » 

La chaloupe aborda le navire; le vent enfla 

(1) « Pues, como, compadre ! asi os vais ? Buena mancra es esa de 
« desperdiros de mi ! — Senpr, perdone me V. M. , porque esas cosas, 
« y las semejantes, primero hau de ser hechas que dichas ! « 



LETTRE XVIII. 23 

les voiles de l'escadre ; Velasquez resta sur la 
rive, et Cortez alla conquérir le Mexique. 

L'étendard de Cortez portait pour emblème 
une croix avec cette devise : «Sigamos la cruz, 
que con esta sehal venceremos. » Il n'était pas 
seul dans cette entreprise : il avait su attirer à 
lui et lier à ses intérêts les hommes les plus ré- 
solus et les plus importants parmi ceux qui 
entouraient Velasquez : Albarado, Davila, San- 
chez, Farfan , Escaiante , le licencié Juan Diaz 
et fray Bartolomé de Oluiedo, religieux de la 
Merci. D'ailleurs cette expédition, qui devait 
accomplir une si merveilleuse entreprise , se 
composait de cinq cent huit soldats, dix che- 
vaux et cent-un matelots. Ainsi, par un miracle 
plus que mythologique , il a fallu six cent 
vingt hommes pour donner à l'ancien monde 
le Nouveau-Monde. 

La gloire de Velasquez, si lumineuse dans sa 
première partie, s'éclipse du moment où Gor- 
tez paraît sur la scène, ce même secrétaire dont 
il a épargné la vie. En 1812, dans une des rues 



2 V LA HAVANE. 

les plus solitaires de Santiago-de-Cuba, le pas- 
sant foulait aux pieds un degré de pierre à 
demi brisé et sur lequel il découvrait un blason 
effacé et une inscription antique. Dans la pous- 
sière et dans la boue, sa curiosité parvenait à 
déchiffrer ces mois latins : 

Hic jacet nobilissimus ac magnificentissimus 
dominus Didacus Velasquez, insularum Iuca- 
tani prœses, qui propriis sumptibus hanc insu- 
lam debellavit ac pacificavit eam, summo opère 
relevavit ac suis propriis sumptibus debellavit, 
in honorent et gloriam Dei omnipotentis ac sui 
régis. Migravit in anno a Domino MDXXII. 

«Ci-gît le très-noble et très-magnifique sei- 
« gneur Diego Velasquez, adelantado des îles 
« Antilles, qui a conquis et pacifié cette île à ses 
« propres frais, l'a relevée et fait fleurir à grand' - 
« peine, et a dépensé sa fortune à la mainte- 
« nir en paix par ses armes, en l'honneur et à 
« la gloire de Dieu tout-puissant et de son roi. 
« Il émigra de ce monde l'an 1522. » 
Cette épitaphe si grande, comme toute la vie de 



LETTRE XVIII. a 

ces hommes héroïques, cette pierre tumulaire du 
grand civilisateur a été longtemps souillée par 
les pieds des passants. Lorsque les idées con- 
stitutionnelles pénétrèrent dans notre île, on 
releva la dalle funèbre de Yelasquez pour en 
faire une pierre constitutionnelle; puis la pierre 
croula, tout retomba dans son néant, et le blason 
du gouverneur redevint une des marches usées 
d'un escalier tortueux dans une rue ignorée. 

Je ne vous ai point parlé, mon cher comte, 
des dernières années de Yelasquez. Entre 
1518 et i522, époque de sa mort, ce ne fu- 
rent que dégoût, regret, angoisse, inutiles 
efforts pour arracher à Coriez le glorieux com- 
mandement qu'il avait usurpé , réclamations 
pour obtenir de la cour la révocation de Fer- 
nand , débats misérables et impuissantes fu- 
reurs. Un moment, le vieillard voulut partir lui- 
même pour aller guerroyer contre son ancien 
secrétaire; mais la cour d'Espagne força Ve- 
lasquez de rester à Cuba. ïl dépêcha Narvaez 
contre le jeune conquérant; Narvaez revint 



26 LA HAVANE. 

avec un œil de moins et seul : les troupes qu'il 
avait conduites contre Cortez avaient déserté et 
s'étaient ralliées à lui. 

Des révoltes intérieures ajoutèrent leurs em- 
barras aux amertumes de cette situation. Quel- 
ques colons de Scmcti-Spiritus ayant voulu imi ter 
les conimuneros de Castille, choisirent Hernan 
Lopez pour alcade. Yasco Porcallo et Figueroa, 
chargés par le gouverneur d'enlever à Lopez 
la vara (1) d'alcade, ne purent exécuter leur 
mission que par la force : on se battit dans l'é- 
glise où s'était réfugié le prisonnier, qui fut 
ensuite puni par la confiscation de ses biens. 
Cependant les succès de Cortez continuaient : 
la cour de Madrid lai devenait favorable, 
« grâce à cette douce musique de l'or, » comme 
dit le chroniqueur. Une seconde fois Velasquez 
essaya de partir pour le Mexique; il s'embar- 
qua même avec le licencié Pedrada dans l'es- 
poir de soumettre son rival ; mais le licencié, 

(!) Baguette, signe de la dignité. 



LETTRE XVIII. 27 

homme d'esprit, lui fil sentir l'inutilité et le 
danger de cel'e démarche. Velasquez revint à 
Cuba sans avoir effectué son dessein; il y 
trouva le messager de la cour qui lui apportait 
la sentence rendue coi.tre lui dans la querelle 
soulevée entre lui et Gortez. Ce dernier coup le 
frappa au cœur; il languit quelque temps, puis 
mourut plein de douleur. 

Destinée grande et triste , mêlée de lumière 
et d'ombre, plongée dans la gloire jusqu'au 
seuil de la vieillesse , dans les angoisses de la 
jalousie depuis la vieillesse jusqu'au tombeau ! 
Comme les injustices sont fécondes en injus- 
tices nouvelles ! La plupart des historiens de 
Cortez ont effacé ou diminué les grandes actions 
de son maître , comme si ces deux personnages 
n'étaient pas grands encore dans la rivalité 
énergique de leurs passions , comme s'il fallait 
éteindre une gloire pour faire éclater l'autre ! 
Civilisateur guerrier, fondateur de colonies, 
Velasquez conserve dans l'histoire une place 
aussi élevée qu'éclatante. 



28 LA HAVANE. 

Pendant qu'il se mourait de chagrin , les six 
cents hommes de Corlez dissipaient les batail- 
lons mexicains des Tlascaltèques, et se frayaient 
une route avec le tranchant de leurs épées , à 
travers un nuage de flèches aiguës et empoison- 
nées. Cette conquête, sans exemple dans l'his- 
toire du monde , eut pour instrument actif une 
femme dont les aventures romanesques ont été 
travesties de mille manières. Je ne réveillerai 
pas ici les falsifications historiques ou drama- 
tiques dont elle a été le prétexte; il me suffira 
de vous citer les naïves paroles d'un témoin 
oculaire. 

« La fille d'un cacique de Guazacalco , sujet 
« du roi du Mexique, avait été transportée dans 
« sa première enfance, pour des raisons que 
« les auteurs expliquent diversement, dans une 
« place forte mexicaine voisine du Yucatan et 
« qui se nommait Xicaîango. On l'y éleva pau- 
« vrement, en cachant son nom et sa noblesse; 
« mais les malheurs de la guerre l'ayant livrée 
« au cacique de Tabasco, ce dernier fit cadeau 



LETTRE XVIII. 29 

a de sa nouvelle esclave à Fernand Cortez. On 
« la baptisa, et elle apprit sans peine la langue 
« castillane, parce que, entre autres dons nalu- 
« rels qui s'accordaient avec sa naissance , elle 
« avait, dit la chronique, une rare vivacité d'es- 
« prit. Quoiqu'elle fût toujours très-fidèle à Fer- 
« nand Cortez, il la tint dans une confiance in- 
« time et moins décente qu'il n'aurait dû; car il 
« eut d'elle un fils qui s'appela don Martin Cortez, 
« et qui prit l'habit de Santiago , en présentant 
« comme un titre la noblesse maternelle. Cette 
« prise d'habit, dit encore le chroniqueur, était 
« un moyen de s'assurer de la fidélité du jeune 
« homme , ou plutôt , selon nous , c'était une 
« preuve nouvelle de la passion de Cortez pour 
« la mère, passion voilée du pré texte de la raison 
« d'État ; car rien n'est plus commun que d'ap- 
« pelerîeraisonnement au servicedes passions.» 
Nous ne suivrons pas Fernand Cortez dans 
celte magnifique carrière, qui exigea autant de 
sang-froid, de persévérance et de fermeté que 
celle d'Alexandre et de César. Ses conquêtes 



30 LA HAVANE. 

l'éloignèrent de nos intérêts insulaires et de 
l'île de Cuba, pour ajouter à la monarchie espa- 
gnole un de ses plus beaux fleurons. Toutefois 
Velasquez fut vengé : Cortez revint à Madrid 
offrir à son maître un empire et recevoir en 
échange un marquisat. Dégoûté , désappointé et 
pauvre , l'homme qui avait ouvert à l'Espagne 
les ressources du Nouveau -Monde mourut à 
soixante-deux ans, l'âme profondément bles- 
sée, découragé, presque désespéré, comme 
Velasquez, comme Pizarre, comme Christophe 
Colomb. Ne diriez-vous pas, mon cher comte, 
que ces existences trop puissantes doivent 
toutes, comme celle de Napoléon, s'éteindre 
dans le deuil et expier la grandeur par la souf- 
france? Lord Clive, le conquérant anglais de 
l'Inde moderne, autre Fernand Cortez commer- 
cial , lorsque sa conquête fut achevée et qu'il 
vint s'asseoir paisiblement à la Chambre des 
Pairs, trouva le fardeau de la vie si pesant, qu'il 
se suicida par ennui. 

Si le germe de la civilisation havanaise fut 



LETTRE XVIII. 31 

dû à l'homme de guerre Velasquez, son déve- 
loppement le plus moderne doit faire la gloire 
d'un nom plus doux et plus paisible , d'un pa- 
triote aussi éclairé que dévoué : don Francisco 
Arango, trop peu connu de l'Europe. Croiriez - 
vous, mon cher comte , qu'au moment même 
où les philosophes de France détruisaient la 
société, dans l'espoir d'une régénération impos- 
sible et d'un idéal qui devait toujours les fuir, 
il y avait, par delà les mers, des hommes parfai- 
tement sages, associant l'ordre au perfection- 
nement et sacrifiant à l'amélioration de leurs 
semblables toute leur vie , sans déclamation , 
sans cupidité et sans aucun espoir ambitieux? 
Tel fut don Francisco de Arango , né à la Ha- 
vane d'une famille noble, le 22 mai 1765. La na- 
ture avait jeté cette âme pure dans le moule 
des Fénelon, des Malesherbes et des Las Casas. 
Je ne puis me défendre d'une émotion, que vous 
comprendrez et que vous partagerez sans peine, 
devant ces existences auxquelles a manqué le 
cadre et la perspective d'un autre pays et d'une 



3» LA HAVANE. 

autre époque, pour rivaliser avec les plus 
grandes gloires dont s'honore l'humanité. L'Eu- 
rope inattentive, absorbée dans ses intérêts ; ne 
sait guère que cette colonie espagnole a pro- 
duit quelques hommes comparables à Guil- 
laume Penn, à Malesherbes ou à Guillaume 
Howards; elle ne sait pas que l'abolition de la 
traite a été réclamée pour la première fois par 
le Havanais Arango. 

Cette précocité de talent et d'activité intellec- 
tuelle, qui semble le signe particulier des natures 
créoles , le distingua dès sa quatorzième année , 
et un de ses biographes rapporte que , demeuré 
orphelin à cet âge, il gouvernait les intérêts de 
la maison paternelle avec autant de maturité 
et de prudence que s'il en eût eu quarante. 
En 1787, il se rendit en Espagne, où il se fît 
recevoir, à vingt-deux ans, avocat au conseil 
royal. L'estime dont il ne tarda pas à s'entou- 
rer, et la mission de délégué qui lui fut concédée 
par l'ayuntamiento de la Havane, ne lui servi- 
virent plus qu'à réclamer successivement con- 



LETTRE XVIII. 88 

tre tous les abus qui entravaient la prospérité 
de l'île, et en faveur de tous nos intérêts. La con- 
duite entière de sa vie et l'emploi de sa fortune 
considérable furent consacrés à une seule 
œuvre : l'agrandissement, la civilisation, l'ac- 
croissement agricole et financier de son pays. 

Grâce à la longue tyrannie qui avait pesé 
sur l'île , elle manquait de bras pour cultiver 
ses champs. Ses rares produits étaient dévorés 
par le monopole ; la propriété territoriale 
n'existait pas, car le propriétaire ne pouvait 
même pas couper un arbre de ses bois sans 
la permission de la marine royale; la popu- 
lation se trouvait réduite à cent soixante-dix 
mille trois cent soixante-dix âmes; la pro- 
duction du sucre était devenue si pauvre 
qu'il ne sortait du port de la Havane que 
cinquante mille caisses de sucre par an; enfin 
l'île n'avait que des dettes , et le Mexique était 
forcé de l'aider dans les dépenses nécessaires 
de son administration et de son agriculture. Du 
fond de ce néant commercial et politique, 



84 LA HAVANE. 

Arango tira par degrés la colonie qui l'avait vu 
naître pour l'élever à la prospérité qui lui était 
réservée. A sa voix les chaînes de la métropole 
tombèrent successivement, et le dernier bien- 
fait conféré à sa patrie par ce citoyen si riche 
et qui mourut pauvre, ce fut la liberté de nos 
ports, mère de notre opulence, source féconde 
de trésors pour l'Espagne. 

Arango sentit, dès l'origine, que ce dont l'île 
de Cuba avait le plus impérieux besoin, c'était 
1 e travail , et que si les bras venaient à man- 
quer à cette agriculture encore dans l'enfance, 
la détresse de la colonie était assurée : aussi 
demanda-t-il d'abord une protection pour la 
traite : on manquait alors de nègres pour les 
sucreries et les caféteries. Puis , dès que nous 
eûmes assez de bras pour nos cultures, il solli- 
cita le remplacement progressif du travail afri- 
cain par le travail d'une population blanche et 
libre. Sous ce rapport, il avait devancé les 
idées de son siècle ; mais en réclamant la sup- 
pression future de la traite africaine, il ne vou- 



LETTRE XVIII. 35 

lait ni exposer l'île aux dangers de l'émancipa- 
tion ni la laisser veuve et dépouillée de ses 
moyens d'exploitation industrielle. Au commen- 
cement de sa mission administrative , Arango 
acceptait la traite comme moyen temporaire 
et indispensable ; il la repoussait ensuite et de- 
mandait à y suppléer par un travail civilisateur. 
Le labeur des esclaves releva notre agriculture 
mourante , et bientôt l'avenir prouva la justesse 
des vues d' Arango. L'insurrection de Saint- 
Domingue vint attester à son tour l'utilité de 
son opinion quant à l'introduction d'une po- 
pulation blanche. La publication d'un excellent 
essai sur l'agriculture de la Havane et sur les 
moyens de favoriser ses progrès fixa l'attention 
de la cour de Madrid et obtint pour la Havane 
plusieurs privilèges dont nous ressentons en- 
core les bienfaits. Le coton, l'indigo, le café 
et l' eau-de-vie furent déclarés libres de droits 
pendant dix ans , ainsi que l'exportation des 
produits agricoles et l'importation des usten- 
siles nécessaires à l'industrie. En outre de ces 



36 LA HAVANE. 

privilèges qui ont fait la fortune commerciale 
de la Havane , mais qui lui ont été arrachés par 
la suite, Arango proposait l'établissement d'une 
junta de fomento, dun tribunal de commerce, 
et un voyage d'investigation en Europe et dans 
le reste de l'Amérique, pour recueillir et appli- 
quer aux besoins de notre île les documents re- 
latifs aux progrès industriels. 

Toutes ces institutions furent créées, grâce à 
la confiance qu'avait inspirée Arango. Le comte 
de Casa Montai vo, mon oncle maternel, nommé 
prieur du consulat nouvellement établi , entre- 
prit, de concert avec son ami Arango , nommé 
syndic du même tribunal , ce voyage d'investi- 
gation. Arango n'avait alors que vingt-neuf ans. 
A son retour à la Havane en 1795 , il publia la 
relation de son voyage ( Relation del viage que 
hizo el sehor de Arango, con el conde de Casa 
Monlalvo)', plusieurs agriculteurs et mécani- 
ciens les accompagnèrent. Ce furent eux qui 
nous rapportèrent la canne à sucre d'Olaïli. Les 
observations d' Arango, les nouveaux procédés 



LETTRE XVIII. 37 

dont il avait recueilli les détails, et les hommes 
expérimentés qui venaient s'établir dans notre 
île, donnèrent à notre prospérité agricole un 
nouvel essor. Llle était gouvernée par un homme 
de bien dont le souvenir est resté gravé dans 
le cœur des Havanais , don Luis de Las Casas. 
Les efforts et le succès d'Arango furent ac- 
cueillis par ce gouverneur avec un véritable en- 
thousiasme, et il écrivit à sa cour que ce jeune 
homme était un véritable joyau potir la gloire 
nationale, V appui futur de la Havane, et un 
homme d'État pour V Espagne. S'identifier aux 
intérêts et à l'honneur de la colonie, ainsi qu'à 
la bienfaisance et au talent du jeune créole, 
était à la fois généreux et politique. 

Le successeur de don Luis de Las Casas , le 
marquis de Someruelos , très-jaloux de son au- 
torité, éprouva cependant le même respect pour 
le mérite et les services d'Arango. Il le regarda 
comme déjà mûr pour les honneurs et lui fit 
donner la croix de Charles III. Après s'être ac- 
quitté avec succès d'une mission diplomatique 



38 LA HAVANE. 

dans la province du Guarico , Arango eut oc- 
casion de déployer une fermeté de caractère 
que les premiers événements de sa vie paisible 
n'avaient pas encore mis en jeu. Le prince de 
la Paix s'étant fait nommer protecteur du com- 
merce de la Havane crut pouvoir s'attribuer le 
résultat des impôts pour sa bourse privée. Le 
syndic du consulat, Arango, opposa à cette pré- 
tention injuste une résistance courageuse. In- 
vincible dans la lutte , malgré les dégoûts et les 
persécutions qu'on lui prodigua , il ne larda pas 
à prendre l'offensive , en signalant au gouver- 
nement les vices de la régie du tabac, et en ha- 
sardant ainsi sa position sociale et ses inté- 
rêts personnels. Son rapport sur la Culture et 
ï Exploitation du tabac à la Havane est un 
chef-d'œuvre, ainsi que celui sur les Moyens 
d'améliorer V Agriculture de l'île, et de sou- 
lager son commerce. Grâce à lui, la régie de 
nos tabacs, essentiellement vicieuse, fut dé- 
truite, et l'exportation des produits de l'île, que 
la guerre avec l'Angleterre retenait dans nos 



LETTRE XVIII. 39 

magasins sans espoir de trouver un débouché, 
ne tardèrent pas à se placer avantageusement. 

Des vertus antiques, un désintéressement hé- 
roïque et silencieux , se joignaient à la persévé- 
rante activité de ses services publics. Il renonça 
aux droits judiciaires que nos coutumes al- 
louent aux membres des tribunaux, abandonna 
à plusieurs reprises au trésor public les émo- 
luments de ses diverses fonctions , fournit 
avec une grande libéralité aux frais de plu- 
sieurs fêtes publiques, et fil don à l'État de 
26,380 piastres , sans compter la valeur des 
livres donnés par lui à la bibliothèque de la 
Havane, volumes qui s'élevaient à la valeur de 
4,000 piastres, ni la fondation, ni les dotations 
du collège de Guines , qui lui coûtèrent 30,000 
piastres. Tous ces bienfaits, ensevelis dans le 
plus profond silence , furent voilés par la con- 
stante modestie de don Francisco de Arango. 

Il n'était pas étonnant qu'un tel citoyen fût 
élu comme représentant de la colonie qui lui 
devait des obligations si nombreuses et si écla- 



40 LA HAVANE. 

tantes. Il partit, en 1813, pour la Péninsule et 
obtint, comme couronnement de tant de ser- 
vices, la liberté de nos ports, le droit de natura- 
lisation pour les étrangers et quelques mesures 
relatives à l'accroissement de la population 
blanche. Marié, en 1816, à doîia Rita de Que- 
sada, fille du comte de Donadio, il revint en 
1817 à la Havane, fut nommé conseiller d'Élat, 
intendant de l'île par intérim et grand-croix 
d'Isabelle la Catholique. Un litre de Caslille fut 
sollicité pour lui par l'Ayuntamienlo; et quand 
le roi le lui eut accordé, il le refusa, tout en té- 
moignant sa reconnaissance de cette faveur 
royale. J'aurais peine à indiquer en détail les 
améliorations qu'il introduisit pendant les der- 
nières années de cette administration vraiment 
glorieuse. Il mourut le 21 mars 1837, à soixante- 
douze ans. Ce fui une des âmes les plus pures , 
un des esprits les plus éclairés, un des courages 
les plus fermes, une des vies les plus généreuses 
dont notre époque doive être fière. Les der- 
nières paroles qu'il prononça sont touchantes : 



LETTRE XVIII. ûl 

« J'emporte avec moi la conscience de n'avoir 
« fait pleurer personne. » 

La Havane doit deux statues, l'une à son fonda- 
teur Yelasquez, type de la force et de la réso- 
lution chevaleresque ; l'autre à son bienfaiteur 
Arango, symbole plus doux des mœurs modernes 
et du perfectionnement progressif de F humanité. 
Dévoué , corps et âme , pensée et fortune, à sa 
patrie aimée , il n'a fait, pendant toute sa vie, 
que resserrer les liens de la métropole et de la 
colonie, en donnant l'essor à tous les germes 
étouffés de notre prospérité , et un exemple et 
un enseignement à nos gouvernants. Vous me 
pardonnerez aisément, mon cher comte, d'a- 
voir attiré et fixé si longtemps votre attention 
sur deux de nos gloires, et spécialement sur ce 
Havanais, dont le nom n'a peut-être pas franchi 
les limites de notre île, et dont les vertus éclai- 
rées auraient fait la gloire des nations les plus 
civilisées de l'Europe. Au lieu d'écarter des 
emplois publics tous les enfants du pays, il 
serait juste et politique de profiter de leurs 



42 LA HAVANE. 

lumières et d'encourager leurs efforts. Aujour- 
d'hui même plus d'un Havanais marcherait sur 
les traces du grand citoyen dont je viens d'es- 
quisser la vie , si une politique sage et pater- 
nelle leur permettait de se mêler aux intérêts 
nationaux. Ce ne sont ni l'intelligence, ni le cou- 
rage , ni l'ardeur qui leur manque , mais la li- 
berté de la carrière et la possibilité de l'ac- 
tion. 




LETTRE XIX 



SOMMAIRE 

Les guajiros. — Ennui du lieu commun. ■ — Mélange de la ci- 
vilisation espagnole et des mœurs indigènes. — Les métiers 
à gages. — La maison. — Le ménage du guajiro. — Sa ri- 
chesse. — La cuisine et le poulailler. — La guajira lionne. 

— Les amours du guajiro. — Son costume. — Son cheval. 

— Son repas. — Le zapateo. — Une nuit de Pépé Maria. — 
Marianita. — La négresse Francisca. — Le cocuyo. — Loi 
d'amour. — Les chiens. — Les coqs et les chevaux. — La 
rivière débordée. — Don Catalino. — Sa meute. — Dangers. 

— Dévouement. — La valeur africaine. — La galanterie che- 
valeresque. — La douceur créole. 



LETTRE XIX 



A MADAME SOPHIE GAY. 



Vous est-il arrivé quelquefois , ma chère 
amie , de repousser avec dégoût le lieu com- 
mun qui règne dans notre monde européen , 
les choses convenues , le théâtral et le factice 
dont les vieilles sociétés sont pleines? Que je 
regrette de ne pas vous avoir près de moi, et de 
ne pas jouir avec vous de ces scènes primitives 



46 LA HAVANE. 

et piquantes, de ces caractères spontanés, de 
ces saillies de passions et d'esprit qui ne doi- 
vent rien à la civilisation , et qui vous charme- 
raient si vous étiez ici ! Ne seriez-vous pas 
heureuse , par exemple , de causer avec un 
gaajiro , produit singulier de l'Espagne et de la 
vie sauvage? 

Les guajiros, ou monteros (montagnards) , ici 
ne ressemblent en rien aux gens de campagne 
ailleurs. Troubadours , hommes de plaisir et 
champions de tournoi , ils partagent presque 
exclusivement leur vie entre l'amour et les 
prouesses chevaleresques. Ils auraient aussi 
bien figuré à la cour de François I er que dans 
nos savanes primitives, si leur passion indomp- 
table pour l'indépendance ne les avait plu- 
tôt destinés à la vie sauvage qu'à plier sous le 
joug imposé par les hiérarchies sociales. La 
vie matérielle du guajiro est simple et rustique, 
ses penchants sont ardents et poétiques. Ce 
mélange donne à toutes ses actions un caractère 
original et chevaleresque. 



LETTRE XIX. 47 

En général, les métiers à gages sont exercés 
ici par les Espagnols et par les habitants des 
Canaries, qui arrivent avec le projet de faire 
fortune, et qui ont appris de bonne heure à 
plier sous le joug des nécessités humaines et à 
faire de dures concessions à l'ambition et à la 
cupidité. Mais les fils de notre île se soumet- 
tent rarement à une situation dépendante. Ils ont 
une fierté à eux, née de la beauté du ciel qui les 
échauffe, fille de la riche nature qui les nour- 
rit. Le guajiro qui habite la ville travaille le 
moins possible, vit de peu, danse le zapateo, 
fait des vers et les chante. 

Dans les gens de campagne , on remarque la 
même différence entre l'Espagnol et le créole, 
ou le guajiro : le premier exerce les char- 
ges de mayoral (majordome) et autres mé- 
tiers à gages; mais le guajiro, a l'excep- 
tion de l'emploi de maître de sucrerie auquel il 
s'engage, parce qu'il est de courte durée, pré- 
fère vivre de peu , gaiement et librement. Il 
conserve quelques-uns des penchants de l'an- 



48 LA HAVANE. 

tienne race indienne, plante ses pénates là où 
le site lui plaît, comme l'oiseau fait son nid. Sa 
maison est encore modelée sur la chaumière 
primitive des Indiens : huit arbres de la même 
hauteur, enclavés sous terre , forment un 
carré parfait; et reçoivent à leur extrémité un 
réseau double de bambous qui , posés transver- 
salement , se croisent et sont attachés aux ar- 
bres par des lianes rouges; ensuite, on couvre 
ce grillage avec des feuilles de palmier qu'on 
appellerais. Pour achever ce travail , qui 
dure tout au plus une journée, on appelle à son 
aide tous les voisins. A peine a-ton fini, 
avant même de s'occuper des cloisons, on fait 
rôtir, au milieu de la maison ébauchée, un co- 
chon de lait que l'on mange en signe de réjouis- 
sance. Puis deux cloisons divisent l'habitation 
en trois parties égales; celle du centre est ré- 
servée pour le salon ; les deux autres servent 
de chambre à coucher à toute la famille. Les 
cloisons, formées, ainsi que la toiture, de lianes 
bejucos attachées transversalement et à jour, 



LETTRE XIX. 40 

sont couvertes de l'écorce du palmier, qui, em- 
ployée à cet usage, prend le nom deyagua. Enfin, 
la maison tout entière est terminée en moins de 
quatre jours; la clarté n'y pénètre que par deux 
portes ménagées en face Tune de l'autre, pour 
favoriser les courants d'air. Ces portes, faites 
également de yagua , s'ouvrent perpendiculai- 
rement et restent suspendues par le moyen 
d'une tringle qui, tendue à Pextrémité, les ac- 
croche et les soutient en l'air, de manière à 
former une tente pendant le jour. La nuit, cette 
même tringle sert à barricader la maison en 
dedans. 

En face de cette chaumière s'élève un autre 
bâtiment construit des mêmes matériaux, mais 
plus étroit, et partagé par un mur en deux 
compartiments. L'un sert de dortoir aux chiens 
et aux chevaux pendant les pluies , et l'autre 
sert de cuisine. D'ailleurs , point de portes , de 
fenêtres, ni de murailles extérieures; les 'côtés 
sont tout ouverts. La cloison du milieu seule 
sert à soutenir le toit, préservé des ardeurs du 

II. 4 



50 LA HAVANE. 

soleil par les feuilles de palmier qui le cou- 
vrent. 

Au fond de la cuisine, et adossées au mur mi- 
toyen , sont placées trois énormes pierres qui 
servent de fourneaux; au-dessus pend une 
marmite; et tout autour de la braise on voit 
épars des bananes, des ignames, des buniatos et 
despapas en profusion ; puis, pêle-mêle, des as- 
siettes , des tasses , des marmites de lerre , des 
chiens, des oiseaux privés, de la vaisselle, la ba- 
lea à savonner, des poules qui grimpent par- 
tout, des nids chargés de monceaux d'œufs, 
des serviteurs couchés sur une table ou par 
lerre; et tout cela est recouvert des cendres 
que la brise agite , et gardé par un redoutable 
mâtin qui hurle et montre les dents à l'oiseau 
qui bat des ailes , aux feuilles qui frissonnent 
dans l'air. 

Pour compléter cette galerie, ajoutez à ces 
domaines un jardin d'une à deux caballerias de 
terre (environ quatre arpents) entourant l'ha- 
bitation. Là se trouvent mêlés aux légumes de 



LETTRE XIX. 51 

toute espèce, des arbres superbes, chargés de 
fruits d'un volume et d'un poids si prodigieux, 
qu'ils menaceraient gravement les passants, si 
les ouvrages de Dieu n'étaient pas si complets. 
Le papayer et le bananier, qui pourraient fournir 
de leurs larges feuilles de magnifiques robes de 
chambre ; le camphrier, V avocatier , et l'arbre 
de pain, dont les fruits suffiraient à nourrir un 
régiment entier en temps de diseste; le vanil- 
lier, avec ses gousses odorantes; l'arbre de la 
gomme élastique et des milliers de cactus en 
ileurs; toutes ces beautés, exhalant des odeurs 
enivrantes et balançant des fleurs superbes 
sont gracieusement enlacées par des plantes 
grimpantes qui , serpentant des arbres aux 
toits des chaumières, adoucissent l'éclat du 
soleil. 

Nos guajiros sont inconstants; souvent ils 
se lassent du lieu qu'ils ont choisi, et transpor- 
tent leurs pénates ailleurs; l'édifice est bientôt 
bâtï, puis ils sèment leurs légumes. Quant 
aux beautés de leur premier domaine, ils las 



51 LA HAVANE, 

retrouvent ici partout où le soleil luit. Si par 
hasard il arrive au guajiro de préférer un ter- 
rain appartenant à un autre, alors il passe un 
bail, à des conditions semblables à celles que 
contractent en Europe les fermiers avec leurs 
propriétaires. Cela arrive rarement, à de bas 
prix et à des termesfort courts. En général, il 
aime mieux travailler pour son compte, et s'em- 
parer de la lerre qui lui convient. 

La récolte , toujours abondante , dépasse ce 
qu'il lui faut pour vivre et subvenir aux frais de 
son ménage. La terre, ici, n'a pas besoin d'en- 
grais ni d'assolement , bien moins encore de 
jachère. Pour donner plusieurs récoltes à l'an, 
elle ne demande qu'un ou deux tours de char- 
rue, conduite par le père, et autant de poignées 
de graines répandues à mesure par l'enfant; 
— voilà tout. 

Sème-t-on des légumes, au bout d'un mois 
on les récolte; si c'est de \amaloja, quarante- 
huit jours, après le germe esi éclos; et, à partir 
de là, les récoltes se succèdent jusqu'à dix ou 



LETTRE XIX. 53 

douze fois par an, sans qu'elles exigent d'autres 
soins que la peine de les couper. 

Cette dernière denrée donne un revenu de 
trente à quarante pour cent ; — une caballeria 
de terre (environ deux arpents) représente 
3,000 piastres de rente, ou 15,000 francs. Les 
bestiaux, à Cuba, se nourrissent de maloja et 
de graines de maïs ; et comme la grande cul- 
ture absorbe l'attention des hauts proprié- 
taires, et qu'ils ne récoltent pas de fourrages 
dans leurs terres, à l'exception parfois du 
maïs, c'est la maloja du guajiro qui fournit 
leurs écuries et leurs étables. 

Dans le ménage , chacun apporte sa part dif- 
férente d'industrie. Le mari fournit tout ce qui 
concerne la basse-cour; la femme, pius labo- 
rieuse , élève les enfants et fait face au reste de 
la dépense, par le produit des chapeaux de 
paille et des cordes de mqjajua (1) qu'elle confec- 
tionne avec ses filles. Elles en font leur occupa- 

(1) Espèce d'écorce qui sert à faire des câbles extrêmement solides. 



54 LA HAVANE. 

tion exclusive, car elles ne s'abaissent jamais 
à vaquer aux fonctions humbles du ménage, et 
quelle que soit la médiocrité de leur fortune, 
elles ont toujours un esclave. 

Délicates et fort soigneuses de leur tenue et 
de leur toilette, elles sont toujours habillées de 
blanc, et portent des fleurs naturelles dans leurs 
cheveux. Elles ont la plus grande influence sur 
leurs maris, dont les soins délicats, les bonnes 
manières à leur égard, pourraient servir de mo- 
dèle à nos élégants de salon; et il n'est pas 
rare de voir, les dimanches, des hommes de 
campagne conduire leurs femmes à l'église et 
porter le petit tapis qu'ils glissent sous leurs 
genoux. Il est vrai qu'un guajiro ne se marie 
jamais que possédé d'un amour effréné, et qu'il 
n'obtient les bonnes grâces de sa belle qu'après 
de longues épreuves de constance. 

Du reste , ses labeurs lui donnent si peu de 
peine, que sa vie presque entière se passe par- 
tagée entre l'amour et le plaisir. Confiant dans 
la prodigalité d'une nature splendide, et sûr de 



LETTRE XIX. 55 

trouver partout des fruits savoureux et d'abon- 
dantes moissons, la paresse, la volupté, l'amour 
de l'indépendance, s'emparent de lui et dirigent 
toutes ses actions. 11 aime le luxe sur sa per- 
sonne, passe la journée aux combats de coqs et 
les nuits au bel air sous les guarda-rayas, chan- 
tant, la guitare à la main, en face de testait- 
cia (1) , les beautés de sa maîtresse. Il est poëte 
et brave. Souvent , entre deux couplets , s^il 
aperçoit son rival, il se bat avec lui, et lui 
donne un coup de machele (2) en l'honneur de 
celle qu'il aime, ou en reçoit un. Dans ce der- 
nier cas, il pique des deux à travers les cana- 
verales, galope sur son cheval fougueux , et va 
se faire panser, pour pouvoir recommencer le 
lendemain; mais il revient toujours achevai. 
Que dirait sa belle s'il arrivait à pied, dans une 
toilette désordonnée? Elle le dédaignerait 
comme un piteux amant, hors d'état de l'en- 
lever si l'occasion se présentait. 

(1) Maison de ferme. 

(2) Grand couteau plat et recourbé fort ressemblant au yatagan. 



i>6 LA HAVANE. 

Dès que les rayons du soleil commencent à 
colorer les pâles clartés du crépuscule du matin, 
le guajiro, déjà ceint de son mâche te , armé 
de ses éperons, s'apprête à sauter sur son 
cheval. Il dispose avec soin la bride : c'est une 
corde de daguilla, chargée tout du long de bouf- 
fettes de laine de couleur, avec un fronton de 
la même écorce, qui porte des ornements du 
même genre ; ensuite il lui lisse les crins, lui 
passe doucement et à plusieurs reprises la main 
sur le cou, et le régale d'un gros morceau de 
sucre, pendant que la bête fidèle hennit et bat 
du pied à la vue du soleil et sous les caresses 
de son maître; enfin il le monte, pousse un 
sifflement aigu, lui lâche la bride, et le coursier 
part comme le vent. Un chapeau de paille à 
larges bords, entouré d'un mouchoir de soie de 
couleur, un pantalon blanc, par-dessus lequel 
passe sa chemise, le col brodé, ouvert et rejeté 
sur les épaules, puis autour du cou un mou- 
choir de couleur à peine attaché et flottant: tel 
est le costume de notre homme. Son pied, élé- 



LETTRE XIX. 57 

gamment chaussé, repose dans des souliers de 
maroquin de couleur, garnis d'éperons d'ar- 
gent, dont les attaches en satin ont été brodées 
par sa maîtresse. A l'un des côtés d'une riche 
ceinture, autre présent de sa belle, est sus- 
pendu el machete, à la poignée d'argent in- 
crustée de pierreries; de l'autre, on aperçoit le 
bout d'ébène de son poignard. Quand il fait des 
courses d'affaires, la sacoche est suspendue à 
son épaule, et lorsqu'il s'agit d'une excursion 
amoureuse, la guitare occupe sa place sur le 
derrière de la selle, à côté du parasol. Alors 
notre guajiro est complet. Une fois en route le 
matin, il s'en va de sucrerie en sucrerie, d'un 
cafetal (1) à un potrero (2), vend ses denrées, 
recouvre ses fonds, et revient manger avec sa 
famille un excellent agiaco, accompagné de ba- 
nanes frites et d'autres légumes. Après son re- 
pas, il demande des cartes, prend des grains de 
maïs pour fiches, et, attablé avec ses joyeux 

(1) Caféterie. 

(2) Pacage. 



58 LA HAVANE. 

compagnons et voisins, savoure avec délices les 
cigares que sa femme, sa fille ou sa maîtresse 
ont roulés de leurs mains. Mais la partie est 
finie, et le voilà de nouveau à cheval accom- 
pagné de douces pensées, éclairé par les rayons 
du soleil couchant; il arrive ainsi jusqu'à la 
maison de sa guajira, qui , la tête hors de la 
porte, habillée de blanc, une fleur jetée né- 
gligemment sur l'oreille, le regarde et lui sou- 
rit de loin. 

Après sa belle, ce que le guajiro aime le 
mieux, c'est son cheval et son machete. L'un 
est l'âme de sa vie vagabonde, le mène au bal , 
aux combats de coqs, aux rendez-vous d'amour. 
Le machete, objet de luxe, n'en est pas moins 
une arme indispensable; il a souvent à se dé- 
fendre contre ses rivaux au sortir du bal, contre 
les voleurs sur les roules, et contre les meutes 
qui veillent dans la cour de sa belle. 

Écuyer, poëte, galant chanteur, joueur, trou- 
badour, il ajoute à toutes ces qualités celle de 
très-beau danseur. La danse du guajiro est 



LETTRE XIX. 59 

simple et ardente comme loute sa vie. Deux 
personnes, homme et femme, commencent par 
un pas glissé et énergique , accentué de temps 
en temps par des coups frappés sur le parquet, 
— Ces coups marquent la mesure d'après le 
rhythme de l'air, fort simple d'ailleurs, etqui ne 
sort jamais de l'accord majeur et de l'accord 
relatif. Mais quelle passion dans les yeux et dans 
l'attitude du guajiro! quelle naïveté moelleuse 
et agaçante dans la guajira! Ses mains sou- 
tiennent légèrement des deux côlés les plis de 
sa robe, qu'elle ramène souvent coquettement 
sur le devant, comme ces ileurs timides qui res- 
serrent leurs pétales à la chaleur du soleil. Lui, 
les deux bras derrière le corps, le poignet gau- 
che pressé par les doigts delà main droite, l'œil 
vif, l'attitude conquérante, tantôt il avance vers 
la danseuse, qui se retire à mesure et se laisse 
peu à peu renfermer dans ses derniers retran- 
chements; tantôt, feignant de se retirer, il ne 
tarde pas à être envahi à son tour par la dan- 
seuse. Enfin, les deux acteurs de cette scène se 



60 LA HAVANE. 

rejoignent, la danse prend un caractère plus 
vif, plus voluptueux, plus ardent, qui dure jus- 
qu'à extinction, et qui s' emporte souvent jus- 
qu'au délire; mais ils ne s'arrêtent jamais et 
ne quittent leur place qu'en mesure, rarement 
à la fois et sans que la musique cesse. En géné- 
ral, l'homme est remplacé plusieurs fois avant 
la femme. 

Cette vie de roman n'est pas sans aventures, 
vous le pensez bien, ma chère amie, et mon 
oncle m'a fait sur les guajiros plus d'un récit 
plaisant et tragique. Celui que je vais vous trans- 
mettre textuellement, il le tient du héros même 
de l'anecdote , son voisin de campagne. Vous 
jugerez par cette histoire, qui n'est pas un conte, 
de l'importance du rôle que le machete joue 
dans le roman du gaajiro. 

Pépé Maria est le type du guaj&o; il ne vit 
que d'amour et de musique, son humeur est 
gaie et douce, son âme généreuse est fidèle en 
amitié; en amour, passionnée et enthousiaste. 

Sa mémoire est prodigieuse : outre les vers 



LETTRE XIX. 6i 

qu'il compose, il retient tant de couplets, tant 
de décimas, que, s'il les entonnait l'un après 
l'autre, il passerait sa vie entière à chanter , 
arrivât-il à cent ans. Pour foire sa déclaration à 
une jeune fille, il enveloppe un anneau dans une 
décima, puis il fait en sorte qu'elle le trouve 
sous son chevet. Si la jeune fille porte l'anneau 
le lendemain, le galant se croit agréé, et dès 
lors il s'occupe exclusivement d'elle et passe 
une partie des nuits à chanter sous sa fenêtre 
jusqu'au moment où la belle ouvre la porte, il 
est juste de dire qu'il chante longtemps avant 
de réussir, et que quelquefois il ne réussit pas. 
Comme tous ses pareils, Pépé Maria (car il 
vit encore) partage sa vie entre les combats de 
coqs et les belles, non qu'il ail plusieurs amours 
à la fois ; Dieu merci ! le guajiro est trop pas- 
sionné , trop sincère pour commettre pa- 
reille félonie ; mais il a de la vénération pour le 
beau sexe tout entier, et quoiqu'il n'aime qu'une 
belle, il les courtise toutes; ses galanteries font 
de lui la terreur des pères et des maris. 



62 LA HAVANE. 

Il était minuit : calme et solennelle , la nuit ré- 
pandait partout ses ombres et ses lueurs fugiti- 
ves ; la lune, suspendue sur l'azur foncé du ciel, 
descendait déjà vers l'horizon et commençait à 
se cacher sous la cime des arbres qui couronnent 
les hauteurs de la Vijia (1) ; on la voyait grossir 
par degrés en s'abaissant derrière les houppes 
éparses des palmiers qui, comme d'immenses 
colonnades, s'allongeaient au loin à travers les 
ombres de la nuit. 

Nonchalamment appuyé contre un des sup- 
ports en bois rustique qui soutenaient la lente 
de sa maisonnette, Pépé Maria semblait obser- 
ver la marche des astres de la nuit. Il était déjà 
préparé pour sortir; le machete pendait à sa 
ceinture, et les éperons brillaient à ses talons. 
Son cheval Moro, tout harnaché et lié à un po- 
teau, n'attendait que le sigual pour se mettre 
en course. Mais son maître, immobile, le regard 
fixé sur la lune, semblait calculer le cours des 

(1) Montagne qui occupe à peu près te centre de l'ile. 



LETTRE XIX. 63 

astres. Tout à coup, se dirigeant brusquement 
vers Moro, d'un saut il l'enfourcha sans tou- 
cher les étriers, siffla et parût au galop. 

Au lieu de prendre le chemin direct qui 
mène de San-Diego à Bahia-Honda, il cher- 
chait le moyen d'allonger sa route en tournant 
dans un labyrinthe de sentiers à peine battus 
qui serpentaient parmi les buissons de Ma- 
nigua et les palmiers qui couvrent les monts 
sauvages de Pefia Blanca et du Brujo. Au bout 
d'une demi-heure, il se trouva dans la plaine, au 
bord de la rivière qui baigne le pied de la mon- 
tagne. Il s'arrêta, resta quelques instants im- 
mobile, et fixa son regard sur la lune.... 11 était 
trop tôt!... L'impatience de revoir sa maîtresse 
l'avait trompé, lui si habile à compter depuis 
l'enfance les heures par le cours des astres. La 
lune, qui, cachée par la montagne, lui avait paru 
voisine de son déclin, se trouvait encore très- 
élevée. — Que faire? S'il arrive avant l'heure 
du rendez-vous, il s'expose à être découvert, 
lorsque, tapi sous le fourré de bambous qui oui- 



«4 LA HAVANE. 

brage la maison de Marianita, il attendra le si- 
gnal. D'ailleurs, elle ne sortira pas avant l'heure 
convenue; car elle aussi, elle litdans les astres. — 
« Gomment (se disait-il à lui-même) ai-je pu me 
tromper ainsi? Les coqs de la Merced, de San- 
Ignacio, de la Candelaria et tous les coqs du 
monde ont déjà chanté deux fois; et la lune, là, 
fixe, ne bouge pas! et la charrue, cette charrue 
de péché, est encore renversée comme si elle 
ne devait plus se relever! Voto à Dios!... » Et 
oubliant qu'il ne tenait plus les rênes de son 
cheval, il donna sur sa selle un coup de poing 
formidable. Effrayé et plein d'ardeur, le cour- 
sier s'échappa comme le vent... Pépé Maria, ir- 
rité, hors de lui , le corps en avant, des poi- 
gnées de crins dans ses mains crispées par la 
colère, se mit à lui enfoncer les éperons dans 
les lianes, sans s'apercevoir que le sang de son 
noble Moro ruisselaii sur les rubans en satin 
bleu de ciel qui rattachaient ses éperons. Moro, 
blessé, furieux, dans sa course rapide, ne sen- 
tait plus le mors, n'écoutait plus la 'voix, bon- 



LETTRE XIX. 6S 

dissait au hasard. Habitué d'ailleurs au but or- 
dinaire des promenades nocturnes de son 
maître, le cheval suivit la roule accoutumée et 
se trouva en peu de minutes auprès de YEs- 
tancia du père de Marianita. 

Alors s'établit une lutte formidable entre le 
cheval et le cavalier : l'un voulait avancer, 
l'autre, s'arrêter; la colère du maître était a 
son comble. ïl avait perdu son chapeau de 
paille, sa vessie remplie de cigares et de cou- 
plets qu'il destinait à Marianita. Enfin, il par- 
vint à ressaisir les rênes, et poussant un cri fu- 
ribond qui résonna au loin sur la montagne, il 
arrêta court le cheval fougueux, qui resta aus- 
sitôt immobile. La docilité dont Moro venait de 
faire preuve aurait pu désarmer le monter o ; 
mais, aveuglé par sa fureur, il descendit, et ti- 
rant le machete, effleura de la pointe le col de 
Moro. 

Pépé Maria aimait son cheval avec passion ; 
il l'aimait autant ou mieux que sa maîtresse. 

Il l'avait élevé et tirait vanité de la beauté de 

n. a 



6fl LA HAVANE. 

Moro. Ses membres souples et délicats, le port 
fier de sa tête, son œil ardent et son intelli- 
gence rare le charmaient. Jamais chien fidèle 
ne fut plus obéissant, coursier du désert plus 
agile. Une fois en selle sur son cheval, Pépé 
Maria ne craignait plus les voleurs ni la jus- 
tice, et maintes fois la vélocité de sa course 
l'avait sauvé des embûches de ses rivaux. Sa 
passion pour ce noble animal allait jusqu'à l'a- 
doration, et Moro la lui rendait bien. Lorsque 
son maître venait le détacher du poteau pour le 
mener boire à la rivière, la joie de ce bon ani- 
mal se manifestait de toutes façons ; il hennis- 
sait , battait des pieds, grattait la terre , et 
joyeux, caressant, pliait les genoux et s'incli- 
nait pour lécher les pieds de son maître; puis, 
arrondissant sa queue, les oreilles en avant, les 
narines auvent, il tournait et retournait en sau- 
tant autour de lui. Alors Pépé Maria, jetant ses 
deux bras autour du cou de l'animal, lui se- 
couait la tête comme à un enfant, le frappait 
doucement sur le fronton , et lui faisant de 



LETTRE XIX. «7 

nouveau plier les genoux, sautait sur lui à poil 
et le menait à la rivière. —Tous ces souvenirs 
reparurent en foule et se pressèrent dans le 
cœur du guajiro, lorsque la pointe de son arme 
effleurait déjà la poitrine de l'animal, qui, le 
front haut, les oreilles dressées, fixait sur lui 
son œil brillant et paraissait attendre le coup 
mortel avec courage et résignation. — La pointe 
du machete glissa, l'arme tomba à terre, et le 
guajiro appuyant son coude sur la selle et la 
main sur le front, la poitrine oppressée et la 
voix émue...: « Pardon, Moî*o mio , dit-il 
« comme si le cheval eût pu le comprendre, je 
« ne suis plus à moi S Elle seule est cause de mon 
« délire.— Moi, te tuer! toi, le compagnon de 

« mes peines et de mes courses lointaines! 

« Périsse plutôt l'ingrate ! Patience , Moro ! 
« laisse l'âge arriver et le feu de la jeunesse 
« s'éteindre ; alors tu auras de beaux pâtu- 
« rages, de la liberté et du repos ! » 

Ainsi parlait à son coursier Pépé Maria, tout 
en ramassant sa vessie, ses cigares, ses son- 



68 LA HAVANE. 

nets et son chapeau de paille. L'heure avançait, 
les étoiles déclinant vers l'occident commen- 
çaient à pâlir sous la lueur des premiers rayons 
du jour ; la lune avait disparu , et les palmiers 
qui couronnent la montagne se détachaient déjà 
sur un fond bleu lumineux. La campagne était 
encore livrée à un calme triste et profond, et 
les pas du cheval, au milieu du silence et du 
repos, résonnaient comme sur la pierre d'une 
tombe. Moro avançait à pas lents sur une 
route bordée, d'un côté d'épaisses haies de pi- 
hones (1) qui lui cachaient la rivière, et de 
l'autre par le mur du cimetière. Rien n'effrayait 
Pépé : sa bravoure était renommée parmi les 
braves; mais son cœur battait bien fort en 
approchant du lieu qu'habitait sa maîtresse. Au 
bout de dix minutes, la rivière tourne brusque- 
ment, et la route, frayée à travers la montagne, 
se trouve encaissée entre deux rochers à pic. 
Alors seulement on découvre sur la gauche les 

(1) PiDS. 



LETTRE XIX. 6» 

bâtiments du Potrero (1) de don Antonio Mo- 
rella, père de Marianita. D'une main tremblante 
Pépé rassemble les rênes; le cheval s'arrête. 
— Le regard du gaajiro reste fixé pendant un 
instant sur les maisons du village, qui, presque 
ensevelies dans des touffes d'arbres et enve- 
loppées de fortes ombres, se laissent à peine 
distinguer. Bientôt cependant il se remet en 
marche, et se dirigeant vers le nord, il ne tarde 
pas à apercevoir distinctement le mur blanc qui 
renferme son trésor. Une croix noire se des- 
sine au-dessus du mur... C'est bien elle, c'est 
bien la maison qu'il cherche. Arrivé au bout de 
l'allée d'orangers qui séparait les bâtiments de 
la route, Pépé Maria descendit doucement, at- 
tacha son cheval à une branche, enfonça son 
chapeau à larges bords sur le côté droit, tira à 
demi son machete, et, s' appuyant sur un des 
orangers, se livra aux ardentes rêveries de l'a- 
mour et de l'espoir. A chaque instant, il rele- 

(1) Domaine consacré au pacage des besliaux. 



70 LA HAVANE. 

vait la têle, croyant voir sa belle maîtresse 
apparaître entre les hautes manigaas qui le 
séparaient d'elle, blanche comme une colombe 
et tombant dans ses bras amoureux, tremblante 
et craintive. 

La maison cependant restait plongée dans le 
silence le plus profond, et le mur blanc orné 
de sa grande croix noire ressemblait plutôt à 
une pierre sépulcrale qu'au séjour de la vie 
et de l'amour! 

Le montera demeurait immobile. Sous le 
bord de son chapeau rabattu, son œil ar- 
dent plongeait un long regard , comme s'il 
avait voulu pénétrer jusqu'à la place où sa maî- 
tresse reposait. Ce qu'il craignait surtout, c'é- 
tait d'être découvert avant de l'avoir vue, et 
dans sa préoccupation extrême, il ne se défen- 
dait même pas des cruelles piqûres d'un essaim 
d'abeilles dont la ruche était voisine de la 
place qu'il occupait. Immobile, il faisait bon 
marché de son sang pour faire cesser leur bour- 
donnement infernal, dans l'espoir d'entendre 



LETTRE XIX. 71 

un son, un soupir échappé de la fenêtre de Ma- 
riauita. Il y avait quatre jours que Pépé Maria, 
au sortir du bal, s'était battu avec un de ses ri- 
vaux. Marianita le savait; son amant ne doutait 
pas qu'elle n'affrontât tous les dangers pour 
venir le voir et calmer ses propres craintes. 

Mais le jour avançait ; Pépé était toujours là, 
et Marianita ne donnait pas signe de vie. — 
Son père avait-il découvert le rendez-vous? Son 
inquiétude même sur la destinée de son amant 
avait-elle fini par la faire succomber de lassi- 
tude? Le sommeil l'aura-t-il surprise? ou bien 
l'ingrate aura-t-elle oublié le jour et l'heure 
convenus? « Je chanterai, s'écria le guajiro; 
« elle s'éveillera, ou je me battrai avec le pre- 
« mier qui sortira de la maison!... Au moins, 
« elle ne pourra pas me dire demain, l'ingrate, 
« que j'ai manqué à ma parole! Oui, je chan- 
« terai et de ma plus forte voix, quand je de- 
« vrais être entendu de tout le village, pour 
« qu'elle apprenne que je sais mieux aimer 
« qu'elle. Perfide ! Oui ! Et demain elle aura en- 



72 LA HAVANE. 

« core le courage de me dire : Pépé, si me dor- 
« mi ! » 

Tout à couple chant d'un coq se fit entendre, 
et tous les coqs des sïtios environnants lui ré- 
pondirent; le jour allait paraître, car ils chan- 
taient pour la troisième fois. Appuyé contre 
l'oranger, la main gauche sur la poignée du 
machete, le guajiro entonna d'une voix douce 
et harmonieuse le couplet suivant : 

«Muriendo me estoy de frio 
Junto un naranjo sombroso 
Mientras mi dueno amoroso 
Duerme largo à su alvedrio. 
A la iuclemencia, al rocio, 
Al sol, à l'agua y al viento 
Paso millares tormeutos. 
Por mis maies ni una hora 
Del mas minimo contento (1). » 

(4) « Je meurs de froid près d'un oranger sombre, pendant que la 
maîtresse de mon cœur dort tout à son aise. Je suis exposé au vent, au 
soleil , à la pluie, et je souffre des millions de tourments ; et tous ces 
maux ne sont pas rachetés par la plus petite heure du plus moindre 
plaisir. » 



LETTRE XIX. 73 

« Contenta.,. » répétèrent les échos, et le 
cœur de Marianita bondit. — Elle se dressa sur 
son lit, et avançant son bras vers la tarima de 
sa négresse, elle lui mit la main sur l'épaule, 
en lui disant d'une voix forte à plusieurs re- 
prises : « Francesca, Francesca, réveille-toi ! 
« Pépé est là! Pobrecitoî il meurt de froid!...» 
Un ronflement sonore fut la réponse de Fran- 
cesca, et la jeune fille de la secouer, de la pin- 
cer; mais elle ne bougeait pas. 

La voix se fit encore entendre : 

a Dices que no hay ocasiou 
Para que hablemos aqui. 
Donde me ternes à mi 
Y ternes mi corazon. » 

Ce qu'on peut rendre à peu près par ces 
mots, qui semblent vulgaires dans notre langue: 

Pourquoi ne veux-tu pas m'entendre 
Et ne pas causer avec moi? 
Pourquoi craindre ce cœur si tendre, 
Ce cœur qui ne bat que pour toi? 



74 LA HAVANE. 

« Non, non, s'écria la jeune fille agenouillée 
« sur son lit; tu te trompes : je ne te crains 
« pas, Pépé mio; mais je crains la colère de 
« mon père, qui va t'entendre, et dont le som- 
« meil est aussi léger que le vol d'un oiseau. » 

Le chant reprit encore : 

« Digo non tienes razon 
Para de mi fe dadar. 
En casa, en el platanar 
Tu seras mi Dios, mi encauto ; 
Y juro por lo mas santo 
Que nada le ha de faltar. » 

Paroles naïves, que je crains en vérité de 
tourner en fort mauvaise poésie. 

Pourquoi donc ce cruel outrage 

De te voir douter de ma foi? 

J'en prends les saints en témoignage, 

Tu seras reine sans partage 

A. la maison, et sous l'ombrage 

Que versent nos bananes frais! 

Toi seule seras ma déesse, 

Mon charme, mon enchanteresse; 

Rien ne te manquera jamais! 



LETTRE XIX. 73 

« Si! reprit la jeune fille, toujours assise sur 
« son lit, et- comme frappée d'un triste souvenir : 
« voilà toujours vos premières paroles , mais 
«ensuite!.. Francesca, dormeuse! Lève-toi! 
« Que ton sommeil est dur ! Écoute ! Voici 
« Pépé Maria! N'entends-tu pas qu'il se plaint? 
« qu'il souffre? Que dois-je faire? Dis, negrita, 
« dis? 

« — Je n'ai rien entendu, répondit la négresse 
« toujours couchée , étendant ses membres et 
« faisant craquer ses os. — Comment! tu 
« n'as rien entendu? Allons, lève-loi vite et va 
« guetter par les fentes de la yagua (1).... Tu 
«nie diras si lu l'aperçois.... Marche, dia- 
« blesse ! — Jésus Maria ! Nina , reprit la né- 
« gresse , il fait un froid qui me glace les os.... 
« Puis, la nuit est si sombre ! il n'y a pas moyen 
« de bouger! — Comment! tu dors encore, 
« Francesca? tu ne vois pas que Pépé souffre et 
« que je meurs? Éveille-toi ! » 

(1) Fenêtre. 



76 LA HAVANE, 

Etdéjàlajeunefille,debout, passai! etrepassait 
ses petites mains sur les yeux et sur tout le vi- 
sage de la négresse , puis , lui prenant la tête , 
elle la secouait avec vivacité. «Pour la sainte 
« Vierge , nina ! ne crie pas, ne crie pas ! tu ré- 
« veilleras papa, qui dort là, sur son hamac, 
« dans la salle. — Mais va, va regarder à tra- 
« vers la fente ! » 

Enfin Francesca se dirige vers l'endroit que 
sa maîtresse lui indiquait et appuie son visage 
sur l'ouverture , pendant que la jeune fille , les 
deux mains appuyées sur le dos de la négresse, 
lui demande : 

«Vois-tu quelque chose? — Rien, nina, 
« ni les feuilles des bananiers ni le' ciel! — 
« Tu es donc aveugle? — Mais s'il n'y a per- 
« sonne? — Tu te trompes, te dis-je, je l'ai 
« entendu ! » 

Et repoussant la négresse avec impatience , 
« Va , va , tu n'es bonne à rien : laisse-moi ta 
« place. » Et la jeune fille , collée à la porte , le 



LETTRE XIX. 77 

corps tremblant , essayait en vain d'arrêter les 
battements de son cœur. 

A peine son regard eut-il pénétré à travers 

l'interstice, quelle aperçut son amant «Le 

« voilà ! Pobrecilo ! enveloppé dans son man- 
« teau, s'écria-t-elle toute joyeuse; et je vois 

« aussi son cheval Moro à côté de lui Re- 

« garde, Francesca !..... Écoute, va chercher 
« dans la cage un cocuyo (1) pour que je lui 
« donne le signal ! » 

Marianita prit le cocuyo , avança son bras, 
l'arrondit en dehors de l'interstice, et agita 
en tous sens l'insecte flamboyant, qui, comme 
un feu follet , se promena dans l'espace. Son 
amant vit le signal et s'avança ivre de joie. Mais, 
ô cruelle destinée! à peine avait-il tourné l'an- 
gle de la maison , qu'un énorme chien se jeta 
sur lui avec fureur et le renversa; Pépé, se rele- 
vant aussitôt, le piqua de la pointe de son ma- 
cliete. Le chien, blessé, s'arrête; le guajiro relève 

(1) Insecte lumineux. 



78 LA HAVANE. 

son arme et la laisse retomber de tout son poids 
sur l'animal, qu'il coupe en deux. Alors tous les 
chiens du village d'aboyer, les nègres de se lever 
et d'accourir ; la jeune fille s'évanouit dans les 
bras de la négresse, et les portes de la maison 
s'ouvrirent avec fracas... Mais déjà Pépé Maria 
s'était élancé sur son cheval et volait sur la route 
comme un oiseau. — Depuis ce temps , le galant 
guajiro a, je pense, continué le cours de ses 
aventures; si je les apprends, je vous les com- 
muniquerai. 

Aux affections et aux loisirs du guajiro il faut 
ajouter sa passion pour les coqs et les chiens. 
La beauté des premiers et la perspective de leur 
voir un jour vaincre leurs rivaux remplissent 
d'orgueil le montero; et quand il tient son 
coq favori entre ses deux mains , qu'il lui ouvre 
le bec pour examiner si sa langue est rose, 
qu'il essaie l'effet de ses éperons aigus sur 
sa propre peau , pour savoir si la pointe est 
acérée , il faut voir ce sourire de triomphe, cette 
confianle fierté qui l'anime; puis, avec quelle 



LETTRE XIX. 79 

joie il raconte ia généalogie de son coq , la pu- 
reté de sa race, les prouesses de ses aïeux et les 
soins de son éducation ! comme il est certain 
d'avance qu'il vaincra ses ennemis! Le lende- 
main vous le voyez monter à cheval par le plus 
ardent soleil, son parasol d'une main et son 
coq sur le poing gauche. Il part pour la pelea 
(combat), qui souvent se passe h quatre ou cinq 
lieues de chez lui. 

La vie du montagnard et de l'homme sauvage 
a souvent pour auxiliaire la race canine: c'est 
une sauvegarde contre les animaux féroces , et 
souvent c'est un secours nécessaire contre les at- 
taques de l'homme, dans des régions où la force 
est la seule loi. L'intérieur de notre île nour- 
rit des troupeaux de mâtins aguerris et redou- 
tables. Ces terribles soldats à quatre pattes ont 
été récemment enrôlés dans les troupes des 
Étals-Unis, envoyés enrégimentés aux Florides, 
sous les ordres d'un capitaine américain. Ne 
trouvez-vous pas cela lâche et cruel à la fois ? 
Chez un peuple organisé en corps social , pour 



80 LA HAVANE. 

qui la guerre a des lois prescrites par l'huma- 
nité, c'est une tricherie au jeu. Quant à notre 
guajiro, qui vit au milieu des déserts , en butte 
à toutes les attaques, qui se fait suivre et dé- 
fendre par sa meute , rien de plus naturel et de 
plus légitime. Il tient à cette escorte comme à 
sa propre vie. 

Il y a peu de jours, à San-Marcos, nous avions 
projeté, mes cousines et moi, une promenade 
du soir. Le temps élait beau; on avait envoyé le 
matin plusieurs nègres pour jeter des arbres, des 
branches et des palmiers sur la rivière , afin de 
nous en faciliter le passage à pied. Cette rivière, 
qui, comme une partie de celles de l'île, est 
sans pontet même sans nom, a ceci de commun 
avec toutes les autres, qu'elle grossit subite- 
ment, et que son cours paisible et peu considé- 
rable peut , d'un instant à l'autre , rouler des 
vagues irritées et tumllueuses. Semblables à une 
glace claire et limpide dans leur état ordinaire, 
on les passe facilement à gué ; mais quelques 
heures d'orage suffisent pour en faire des tor- 



LETTRE XIX. 81 

rents redoutables qui déracinent les arbres et 
entraînent les rochers. Il est vrai que quatre 
gouttes d'eau de pluie ici rempliraient un verre. 

En approchant de la rivière nous fûmes frap- 
pés d'un bruit étrange , et bientôt nous nous 
aperçûmes qu'elle venait de déborder , à cause 
sans doute d'un orage survenu dans les mon- 
tagnes. On voyait les débris de notre pont vo- 
lant, tourbillonnant , emportés et fracassés , au 
milieu de l'eau bouillonnante , dont le courant 
furieux entraînait tout sur la route. 

Vous pensez bien, ma chère amie, que nous 
renonçâmes à notre projet. On se consultait pour 
déterminer le but nouveau de notre course, 
lorsque nous aperçûmes de l'autre côté de la 
rivière un guajiro sur sa mule , suivi de quatre 
chiens qui se disposaient à passer le fleuve à 
gué. Il s'arrêta, mesura des yeux la distance qui 
le séparait de l'autre bord, et, baissant la tête, il 
parut hésiter. Il était en grand costume et por- 
tait le machete, le poignard à manche d'ébène, 
et un énorme fouet à la main. Son chapeau à 



82 LA HAVANE. 

larges bords un peu rabattus nous avait empê- 
chées d'abord de distinguer ses traits, lors- 
qu'une de mescompages, folle jeune fille, le re- 
connaissant : 

« Don Catalino , s'écria-t-elle , avez-vous 
« peur? » 

Il leva les yeux sans répondre, et piquant sa 
mule des éperons , il s'élança dans la rivière ; 
les chiens le suivaient.... Pendant quelques mi- 
nutes il lutta contre le courant, poussant des cris 
aigus pour encourager sa monture. Enfin, il par- 
vint , non sans peine , à toucher l'autre bord 
avec trois de ses chiens qui le suivaient de près; 
mais le quatrième, après une lutte de quelques 
instants, entraîné par le flot, disparut tout à fait. 

Don Catalino , descendu de sa monture , de- 
bout et appuyé sur le cou de la mule , le menton 
en avant , observait attentivement la direction 
que prenait son chien ; mais à peine cessa-t-il 
de le voir, que, jetant son chapeau, son machete 
et son fouet, il appuya ses talons sur le bord de 
I a rivière et plongea dans l'eau Une seconde 



LETTRE XIX. 83 

après il avait disparu.. . . Puis , on n'aperçut plus 
qu'un léger frémissement sur l'eau.... Bientôt 
après on n'entendit plus que le bruit régulier 
du courant, le bruissement des feuilles foulées 
par les pieds de la mule qui paissait en liberté , 
et les ébats joyeux des trois chiens, qui, pour 
sécher leurs poils , se roulaient sur le sable. 
A nos cris accoururent plusieurs hommes qui 
travaillaient dans les campagnes environnantes. 
On ne tarda pas à voir la moitié du chien hors 
de l'eau, traînant après lui un amas de lianes, 
de roseaux et de branches, dont il cherchait 
avec effort à débarrasser ses pattes de derrière, 
ne pouvant s'en servir. Un obstacle insurmon- 
table semblait embarrasser ses mouvements 
et s'opposer à sa délivrance. L'instinct de la 
conservation augmentait les forces de l'animal; 
il finit par amener hors de l'eau la main de son 
maître , qui , dans les convulsions de l'agonie, 
se cramponnait à lui... A peine l'eut-on aperçu, 
qu'un nègre, dont les membres agiles, la peau 
luisante et l'œil ardent annonçaient la force et 



84 LA HAVANE. 

l'adresse , plongea dans le courant , et bientôt 
nous le vîmes reparaître soufflant comme une 
baleine, et tirant après lui le guajiro qui tenait 
toujours son chien ! . . . 

Comme vous voyez , mon amie , le guajiro 
est une étrange créature, et quelques-unes de 
ses qualités héroïques feraient envie à nos lions 
d'Europe. ïl semble que ce curieux et noble 
échantillon de la race humaine reproduit les 
instincts et le courage des anciens Maures, adou- 
cis par tout ce que la nature créole a de souple 
et de tendre. On retrouve en lui l'ardeur en- 
thousiaste de la valeur africaine et sa galanterie 
chevaleresque, tempérés par cette gaieté insou- 
ciante , cette douceur de mœurs et de tempé- 
rament, que la beauté du ciel, unie à l'abon- 
dance et à la richesse de la nature, inspirent 
aux habitants de notre terre promise. 



LETTRE XX 



SOMMAIRE 

Les esclaves à la Havane. — Histoire de la traite. — Esclavage 
des nègres en Afrique. — Mot de Mungo-Park. — Tentatives 
coupables. — Dépérissement de la race indienne. — Cruauté 
des Espagnols. — Douceur de la race indigène. — Son amour 
pour l'indépendance. — Elle s'éteint. — Le philanthrope et 
saint Las Casas demande des Africains pour soulager la race 
indienne. — L'amour de l'humanité devient l'origine de l'es- 
clavage en Amérique. — Diverses faces de la traite. — Effets 
funestes de l'esclavage pour les colons. — L'esclavage avilit 
le travail matériel. — Efforts des Havanais pour remplacer 
les nègres par des ouvriers blancs. — Réclamation singulière 
d'un Catalan. — Les Européens plus durs envers les nègres que 
les colons. — Politique coupable de la métropole. — Danger 
du mot de liberté là où l'on a des esclaves. — Efforts pour 
coloniser. — Pénurie d'argent. — Malversation des fonds. — 
Prohibition de la traite. — Soixante dix mille livres sterling 
données par l'Angleterre. — Détourrement de cette somme. 
— Les vaisseaux russes. — Fourbe-vie. — Exigences des An- 
glais. — Ils demandent le droit de visite. — La faiblesse du 
gouvernement espagnol l'accorde. — Le ministère anglais 
demande que les capitaines de bâtiments espagnols arrêtés 
soient jugés par les lois anglaises. — Noble refus du gouver- 
nement espagnol. — Abus du droit de visite. — Les éman- 
cipés. — Les esclaves les méprisent. — Comment l'esclave 



comprend la liberté. — Les émancipés aux pontons. — Po- 
pulation blanche comparativement à la noire. — Politique 
étroite et mal entendue des différents gouvernements qui se 
sont succédé en Espagne. — Lois en faveur des esclaves de 
Cuba. — Magnanimité de l'Espagne envers eux. — Droits 
qui mettent l'esclave , sous plusieurs rapports , au niveau 
des hommes libres. — L'esclave propriétaire. — La coarla- 
tion. — Le nègre voleur. — Impunité. — Le nègre qui s'af- 
franchit toujours se repent. — Le nègre marron. — Cruauté 
de l'ancien code noir français. — Inhumanité des Anglais 
envers leurs esclaves. — L'esclavage, dans un pays civilisé 
et protégé par de bonnes lois, préférable à la liberté dépouil- 
lée de tout bien matériel et toujours exposée à la brutalité du 
plus fort. — Le nègre n'est pas apte à un travail régulier. — 
Le mayoral. — Le Bohio. — La prière du soir. — Le liberto. 
— De l'émancipation. — Problème politique. 



LETTRE XX 



A M. LE BARON CHARLES DUFIN. 



Cuba, 10 juin. 

Ne criez pas ana thème contre moi, créole 
endurcie, élevée dans des idées pernicieuses, et 
dont les intérêts se rattachent au principe de 
l'esclavage : écoutez mes impartiales réflexions, 
et si vous me condamnez ensuite, je me livre à 
vous dans mon humilité, et demande grâce 
pour mon cœur en faveur de cet amour inquiet 



83 LA HAVANE. 

de la justice qui peut ni'égarer, mais qui ne 
saurait jamais détruire la généreuse pitié dans 
le cœur d'une femme. 

Rien de plus juste que l'abolition de la traite 
des noirs; rien de plus injuste que l'émancipa- 
tion des esclaves. Si la traite est un abus révol- 
tant de la force, un attentat contre le droit natu- 
rel, l'émancipation serait une violation de la 
propriété, des droits acquis et consacrés par les 
lois, une vraie spoliation. Quel gouvernement as- 
sez riche indemniserait tant de propriétaires qui 
seraient ainsi dépouillés d'un bien légitimement 
acquis? L'achat des esclaves dans nos colonies n'a 
pas seulement été autorisé, il a été encouragé par 
le gouvernement, qui en a donné l'exemple en 
faisant venir les premiers nègres pour le travail 
des mines. 

Après la découverte de l'Amérique, les na- 
tions les plus éclairées protégèrent le commerce 
des esclaves ; l'Angleterre obtint notamment le 
monopole de la traite, et le garda pendant plus 
d'un demi-siècle. Dans ces temps où le monde 



LETTRE XX. 89 

était gouverné parla force matérielle, un nègre 
nourri, habillé par son maître, et qui acquittait 
ce bienfait par son travail, était plus heureux 
que le vassal, qui, après une corvée seigneu- 
riale, payait ses redevances, puis mangeait et 
s'habillait, s'il pouvait trouver de quoi s'habiller 
et vivre. 

Pour porter un jugement équitable sur les 
faits historiques, il faut se reporter aux temps 
et aux lieux qui les ont vus naître, examiner le 
degré de lumière, les usages et même les pré- 
jugés de l'époque ou du pays. On a donc autant 
de tort à blâmer l'Espagne d'avoir été jadis une 
des premières nations qui ait encouragé le 
commerce des esclaves, qu'on serait aujour- 
d'hui coupable de le tolérer. Cependant, si l'on 
réfléchit qu'alors comme maintenant les Afri- 
cains condamnés à l'esclavage ont été préala- 
blement destinés à être tués ou dévorés, on ne 
sait plus où est le bienfait, où est la cruauté. 

Lorsqu'une tribu faisait des prisonniers sur 
une tribu ennemie, si elle était anthropophage, 



90 LA HAVANE. 

elle mangeait ses captifs; si elle ne l'était pas, 
elle les immolait à ses dieux ou à sa haine, La 
naissance de la traite détermina un changement 
dans celte horrible coutume : les captifs furent 
vendus. Depuis cette époque , le commerce 
des esclaves ayant toujours augmenté, et l'a- 
mour du gain s' étant développé proportion- 
nellement chez ces barbares, les rois ou chefs 
de tribus ont fini par vendre leurs propres es- 
claves aux marchands européens. Le change- 
ment de maîtres était un bienfait pour ces cap- 
tifs. En Afrique, l'esclave est non-seulement 
plus maltraitéque sous la domination des blancs, 
il est à peine nourri, n'est point habillé, et, s'il 
devient vieux ou infirme, s'il perd un membre 
par accident, on le tue comme on ferait chez 
nous d'un bœuf ou d'un cheval. 

Ainsi, même en abolissant la traite, on sera 
encore bien loin d'atteindre le but d'humanité 
que se proposent les nations qui se croient phil- 
anthropiques. On connaît les efforts persistants 
de l'Angleterre pour affranchir les esclaves 



LETTRE XX. 91 

dans les colonies espagnoles. Si la source de 
ses efforts était pure , la Grande - Bretagne 
aurait une belle gloire à conquérir, celle de 
détruire le mal dans sa racine, en proclamant 
une sainte ligue en Europe. Cette nouvelle croi- 
sade aurait pour mission d'aller en Afrique ap- 
prendre aux tribus sauvages, soit par la per- 
suasion, soit par la force, que l'homme doit 
respecter la vie et la liberté des hommes. Sans 
cela, le résultat de tant de nobles efforts sera 
incomplet et le but manqué ; car, si l'on pré- 
sente aux malheureux nègres (et ils sont com- 
pétents dans l'affaire), si on leur présente, 
dis-je, la cruelle alternative ou d'être tués et 
mangés par les leurs, ou de rester esclaves au 
milieu d'un peuple civilisé, leur choix ne sera 
pas douteux , ils préféreront l'esclavage. 

« Loin d'être un malheur, c'est un bonheur 
pour l'humanité que l'exportation des esclaves 
aux Antilles, dit le célèbre Mungo-Park : d'a- 
bord parce qu'ils sont esclaves chez eux, puis 
parce que les noirs, s'ils n'avaient l'espoir de 



92 LA HAVANE. 

vendre leurs prisonniers, les massacreraient. » 
Cet aveu n'est pas suspect de la part d'un An- 
glais élevé par la Société africaine à Londres, et 
nourri de ces maximes philanthrophiques qui, 
sous le voile de l'amour de l'humanité, cachent 
des vues d'intérêt et de monopole. 

Il est hors de doute que l'île de Cuba fait du 
sucre meilleur et en plus grande quantité que 
les colonies anglaises de l'Inde, et que l'abais- 
sement de l'industrie coloniale de l'Espagne, 
livrant aux Anglais le monopole exclusif d'une 
denrée qui est aujourd'hui de première néces- 
sité dans le monde, deviendrait une source de 
prospérité pour la leur; car le sucre de la 
Nouvelle-Orléans et du Brésil n'étant pas encore 
comparable à celui de la Havane, l'île de Cuba 
est la véritable et unique rivale des colonies 
anglaises. Aussi les tentatives les plus coupables, 
les plus hostiles, ont été employées contre elle 
par la rivalité de l'Angleterre. Il est rare qu'une 
révolte de nègres dans les habitations de l'île 
n'ait pas été excitée par des agents anglais, 



LETTRE XX. 93 

quelquefois par des Français. Un amour mal 
entendu de la liberté sert de mobile à ces der- 
niers ; les autres n'obéissent qu'à une impulsion 
intéressée. 

Pendant qu'on cherchait par de perfides ins- 
tigations à soulever les nègres contre leurs 
maîtres, le gouvernement anglais, appartenant 
au culte protestant, comme chacun sait, faisait 
répandre aux Antilles une prétendue bulle du 
Saint-Père contre l'esclavage en Amérique. 
Cette bulle a-t-elle été véritablement octroyée 
par Sa Sainteté? Je serais tentée d'en douter. Tou- 
tefois elle a été propagée à Cuba en langue latine 
et en langue anglaise comme pièce authentique. 
Je regrette de n'avoir pas la copie de cet acte, 
qui d'ailleurs est imprimé, et qu'on a cherché 
à répandre clandestinement à la Havane. Cette 
bulle, apportée par un bâtiment de guerre an- 
glais, est un appel aux sentiments religieux et 
une menace d'anathème contre le catholique 
qui n'aiderait pas de toute sa puissance à la 
destruction de l'esclavage; elle déclare en état 



94 LA HAVANE. 

de péché mortel les fidèles qui, même par la 
pensée, ne le maudiraient pas. 

Un tel mode de prosélytisme, employé dans 
les colonies, ne peut avoir d'autre résultat 
que la révolte. Évidemment, il ne s'adresse pas 
aux maîtres , si intéressés à conserver leurs 
esclaves, mais aux nègres, chrétiens ignorants, 
qui croient leurs propres intérêts d'accord avec 
des maximes ainsi proclamées. Allumer à la 
clarté divine de la foi le brandon de la haine et 
de la vengeance, est-ce là, j'en appelle aux gens 
de bien, aux gens de cœur, à la nation anglaise, 
des exploits que l'amour de l'humanité admette 
ou justifie ? 

L'esclavage est un attentat contre le droit 
naturel ; mais il existe en Asie, il existe en 
Afrique, il existe en Europe, aux États-Unis, au 
centre même de la civilisation, et on le tolère ; 
jamais jusqu'ici, que nous sachions, personne 
n'a osé, à l'aide d'une doctrine religieuse, l'at- 
taquer en Russie. 11 n'éveille les réclamations 
de la philanthropie que contre les colonies d'A- 



LETTRE XX. 95 

mérique, où il fut protégé jadis par les mêmes 
puissances qui le flétrissent maintenant; et 
comme la force de la loi et le droit s'opposent à 
l'accomplissement de leurs vues, on fait appel 
au fanatisme, à la sédition, au massacre. 

Qu'on abolisse la traite, on n'atteindra pas 
encore, malheureusement, le but indiqué par 
les philanthropes, l'affranchissement de l'espèce 
humaine. Mais, entre une impossibilité et une 
injustice, on aura fait ce qu'il est possible de 
faire : les États de l'Europe civilisée auront rem- 
pli un devoir, rendu hommage à l'humanité et 
calmé leur conscience du dix-neuvième siècle. 
Toutefois il faut qu'ils commencent, avant tout, 
par respecter la propriété et la vie de leurs 
frères. 

Je m'aperçois, monsieur le baron, que je 
m'écarte de l'ordre de mon récit, et j'y reviens. 

A peine trente ans s'étaient-ils écoulés après la 
découverte de l'Amérique, que la race indigène 
se trouva considérablement diminuée. L'horreur 
qui s'empara des Indiens lorsqu'ils sentirent 



96 LA HAVANE. 

leur indépendance enchaînée, les rudes traite- 
ments que les Espagnols leur faisaient subir pour 
les forcer au travail, le désespoir causé par une 
si violente contrainte à des gens qui avaient 
toujours vécu dans l'indolence, toutes ces 
causes, réunies au fléau de la petite vérole, qui 
les décima au commencement du dix-septième 
siècle, firent bientôt disparaître du globe une 
race douce et inoffensive. Avant l'arrivée des 
conquérants, leurs besoins se bornaient à vivre 
de poissons et de fruits, si abondants sur cette 
terre bénie. Les fruits, si j'ose m'exprimer 
ainsi, leur tombaient dans la bouche sans qu'ils 
eussent la peine de les cueillir , et la pêche était 
un plaisir sensuel pour un peuple dont toutes 
les jouissances consistaient dans le repos et 
dans la contemplation de la nature. Lorsque les 
maladies, la fatigue et le suicide eurent mois- 
sonné un grand nombre d'Indiens, les terres 
restèrent en friche faute de bras pour les culti- 
ver. L'abandon et la solitude menacèrent de 
stérilité ces belles contrées, conquises avec tant 



LETTRE XX. 97 

de bonheur et d* audace par la civilisation euro- 
péenne. L'évêque de Chiapa , fray Bartolomé 
de Las Casas, se constitua l'ardent champion de 
celte race infortunée ; ses paroles évangéliques 
retentirent jusqu'aux extrémités du monde. 
Dans ces temps de barbare despotisme, il eut le 
courage de blâmer un roi et de plaindre haute- 
ment un peuple malheureux. Ce saint homme 
fut le premier qui demanda des Africains es- 
claves pour l'Amérique, d'abord afin de soula- 
gerla race indienne, qui allait s'éteindre, puis afin 
d'empêcher les cannibales de dévorer leurs en- 
nemis. L'amour de l'humanité importa en 
Amérique le germe de l'esclavage, dont l'ori- 
gine fut due à la pensée charitable d'un homme 
plein de courage et de vertu. Il faut avouer 
qu'on était bien loin alors de cet idéal de per- 
fectionnement social vers lequel on marche 
aujourd'hui avec tant d'ardeur. Mais reconnais- 
sons une vérité importante : c'est qu'en tout 
temps il y a danger à envisager le bien et le mal 
d'une manière absolue. Aujourd'hui même, le 

II. 7 



98 LA HAVANE. 

monde est encore assez mal ordonné pour que 
l'esclavage doive, comparativement, être re- 
gardé comme un bien. 

Nous venons de voir comment l'esclavage 
fut introduit en Amérique. Après de vifs débats 
dans le conseil du roi don Fernando, on résolut 
d'envoyer des nègres pour remplacer les indi- 
gènes. Depuis 1501 jusqu'en 1506, il fut permis 
d'en introduire un petit nombre dans Hispa- 
niola, aujourd'hui Saint-Domingue, mais sous 
la triple condition qu'ils seraient choisis parmi 
les Africains élevés et instruits dans la religion 
catholique à Séville, et qu'à leur tour ils in- 
struiraient les Indiens. En 1510, le roi don Fer- 
nando expédia encore de Séville cinquante 
nègres destinés au travail des mines. 

Le nombre des Indiens natifs diminuait cha- 
que jour : ils se pendaient aux arbres ou émi- 
graient aux Florides. Le roi ordonna qu'on les 
ménageât davantage, et surtout qu'on les lais- 
sât en liberté; mais ils étaient si faibles et si 
peu endurcis à la peine, que quatre jours de 



LETTHE XX. »}) 

travail d'un Indien ne valaient pas la journée 
d'un Africain; on se vit obligé d'augmenter le 
nombre des nègres que le gouvernement faisait 
importer pour son compte. A cette époque, le 
monopole s'empara de la traite. Charles-Quint 
autorisa les Flamands, en 1516, à introduire 
quatre mille nouveaux esclaves à Saint-Domin- 
gue, et plus tard le même nombre fut concédé 
aux Génois. Déjà vers ce temps, et bien que nul 
traité semblable ne fasse mention de l'île de 
Cuba, les chroniques parlent d'une révolte d'es- 
claves qui éclata dans la sucrerie de don Diego 
Colomb, fils de don Cristobal ; ce qui porterait 
à croire qu'on avait introduit quelques nègres 
par contrebande. Quoi qu'il en soit, ce ne fut 
qu'en 1 521 , immédiatement après la mort de 
Velasquez (1) , que pour la première fois les 
Flamands amenèrent, avec l'autorisation du 
roi, trois cents nègres à Cuba. Les immenses 



(1) Premier gouverneur de l'île de Cuba, immédiatement après la dé- 
couverte de Fernand Cortez. 



100 LA HAVANE. 

bénéfices de la traite avaient attiré en Améri- 
que un si grand nombre de Flamands, que, 
dans plusieurs contrées, le nombre de ces der- 
niers ayant surpassé celui des Espagnols, ils ne 
craignirent pas d'attaquer les anciens conqué- 
rants, qui les repoussèrent. Néanmoins, la cour 
d'Espagne prit l'alarme; le système de prohi- 
bition prévalut de nouveau dans le conseil du 
roi, et ce ne fut qu'en 1586 que, don Gaspar 
de Peralta obtint un nouveau privilège pour in- 
troduire à Cuba deux cent huit esclaves, moyen- 
nant la redevance de 2,340,000 maravédis, ou 
6,500 ducats. Un second privilège fut accordé 
à Pedro-Gomez Reynal, pour vendre trois mille 
cinq cents esclaves par an pendant neuf an- 
nées, à condition qu'il paierait au roi 900,000 
ducats par an; enfin, en 1615, un troisième 
monopole fut accordé à Antonio-Rodriguez d'El- 
vas, moyennant 1 15,000 ducats par an. 

Plus tard, un nommé Nicolas Porcia acheta 
diverses obligations appelées par les Espagnols 
cartillas del pagador, qui ne lui furent pas dé- 



LETTRE XX. 101 

livrées. Pour se rembourser, il obtint le privi- 
lège de l'importation des nègres pour cinq ans; 
mais, n'ayant pas les fonds nécessaires pour 
l'exploiter, il le céda aux Allemands Kuntzmann 
et Becks, qui, après avoir fait fortune, ne payè- 
rent le pauvre Porcia qu'en le faisant incarcérer 
comme fou par le gouvernement de Carthagène. 
îl l'était si peu, qu'il parvint à s'échapper de sa 
prison, aidé par la fille du geôlier, qu'il avait 
séduite, et se rendit à la cour d'Espagne. L'at- 
tentat dont il avait été victime excita l'intérêt 
du gouvernement; on le dédommagea en lui ac- 
cordant un nouveau privilège pour cinq ans. 

On voit que tous ces traités ont peu d'impor- 
tance, et que, jusqu'au commencement du dix- 
septième siècle, les esclaves introduits dans les 
Antilles furent en petit nombre. 11 est vrai que 
l'île de Cuba n'exploitait pas encore de mines, 
et que l'Espagne , tout occupée des trésors 
qu'elle tirait du continent, n'avait garde de 
songer aux parcelles d'or qui roulaient avec le 
sable de nos rivières. D'ailleurs, elle avait à 



108 LA HAVANE. 

lutter contre la jalousie des autres puissances, 
qui la harcelaient de toutes façons; guerre ou- 
verte, pirates, flibustiers, tout était bon pour 
lui faire payer sa belle trouvaille d^outre-mer. 
Quoi qu'il en soit, pendant le cours du dix-sep- 
tième siècle, la traite cessa presque entière- 
ment. Le roi îï octroya plus de privilèges et se 
borna à faire introduire de loin en loin à la 
Havane un petit nombre d'esclaves destinés au 
travail des mines. Cet état de choses dura jus- 
qu'à la guerre de succession, époque où les 
Français vinrent éveiller notre agriculture, qui, 
faute d'encouragement, était tombée en léthar- 
gie. Ils livrèrent des nègres en échange du ta- 
bac, et l'industrie reprit quelque peu de mou- 
vement; mais, à la paix d'Utrecht, les Anglais 
obtinrent le monopole de la traite. C'est à leur 
activité et au grand nombre d'esclaves qu'ils 
introduisirent dans l'île, lorsqu'en 1762 ils se 
rendirent maîtres de la Havane, qu'elle doit le 
développement nouveau de ses progrès agri- 
coles. Le nombre des esclaves, qui, en 1521, 



LETTRE XX. 103 

était de trois cents, fut porté jusqu'à soixante 
mille en 1763. 

Que le saint homme de Chiapa me pardonne ! 
l'esclavage qu'il importa fut pour la Havane un 
déplorable germe ; devenu arbre géant, il porte 
aujourd'hui les fruits amers de son origine, 
mais on ne saurait l'abattre sans courir le ris- 
que d'en être écrasé. Source inépuisable de 
douleurs, de graves responsabilités et de crain- 
tes, il est en outre, par les excessives dépenses 
qu'il occasionne, un principe de ruine perma- 
nente. Le travail de l'homme libre serait non- 
seulement un élément plus pur de richesse, 
mais aussi plus solide et plus lucratif. Si la pro- 
hibition de la traite était rigoureusement ob- 
servée, et que la colonisation fût encouragée 
avec activité et persistance , l'extinction de 
l'esclavage s'opérerait sans secousse, sans dom- 
mage, et par le seul fait de l'affranchissement 
individuel. Il faudrait, pour obtenir ce résultat, 
que l'impéritie et l'amour du gain ne l'empor- 
tassent pas sur les vrais intérêts de l'État et sur 



104 LA HAVANE. 

l'amour de l'humanité ; il faudrait qu'en pré- 
sence du traité solennel qui prohibe la traite, 
on n'eût pas des barracones, ou marchés pu- 
blics, de nègres bozales (1); il faudrait que les 
gouverneurs des villes n'autorisassent pas, par 
la présence d'agents de police, le débarque- 
ment des navires négriers; il faudrait, enfin, 
que le contrebandier marchand d'esclaves ne 
fût pas imposé d'une once d'or par tête de nè- 
gre qu'il introduit dans l'île. Ce honteux mar- 
ché trouve son prétexte dans le zèle des auto- 
rités pour la colonie, qui, disent-elles, périrait 
sans le commerce des esclaves ; zèle dangereux 
pour ces autorités mêmes, car leur position se- 
rait fort compromise, si le gouvernement supé- 
rieur venait à connaître leur coupable tolé- 
rance. Depuis la nouvelle prohibition de la 
traite, c'est-à dire depuis cinq ans, les gouver- 
neurs des villes ont puisé à cette source im- 



(1) Dénomination qui s'applique aux Africains sans instruction et 
encore sauvages. 



LETTRE XX. * 105 

pure plus d'un million de piastres, somme 
énorme, mais facile à expliquer, si l'on réflé- 
chit que dans cet espace de temps on a intro- 
duit dans nos ports plus de cent mille esclaves, 
tandis qu'à peine y est-il entré trente à qua- 
rante mille colons ou autres émigrants de race 
blanche (1). 

Il y a diverses causes à cette disproportion. 

Une des plus tristes conséquences de l'escla- 
vage, monsieur le baron, c'est d'avilir le travail 
matériel. L'agriculture étant la première et la 
plus générale ressource des classes prolétaires, 
l'excédant de la population européenne se por- 
terait de préférence vers un pays qui lui offre 
un bon salaire, le bien-être et une belle nature, 
plutôt que d'affluer dans les froids déserts de 
l'Amérique du Nord. Mais à peine les prolétaires 
européens arrivent-ils ici, qu'ils se voient con- 

(1) Cette lettre a été écrite il y a un an ; depuis, le général Valdez, 
actuellement gouverneur-général de File, a corrigé tous ces abus et fait 
exécuter avec une légale sévérité le traité qui défend la traite dans la 
colonie. 



106 LA HAVANE. 

fondus avec une race esclave et maudite. Leur 
orgueil se révolte; ils rougissent de l'affront, 
puis ils cherchent à leur tour à se faire servir. 
Le premier usage que fait de ses premières 
épargnes un pauvre laboureur, c'est l'achat 
d'un nègre, d'abord pour diminuer ses fatigues, 
ensuite pour racheter la honte de travailler de 
ses propres mains. Ainsi, à toutes les époques, 
les mêmes abus ont développé les mêmes pas- 
sions; et nos mœurs rappellent encore, au dix- 
neuvième siècle, celles des Grecs, des Romains 
et des temps féodaux. 

Il y a quelques années, un Havanais, patriote 
éclairé, conçut un projet qui l'honore. Il fit ap- 
pel dans un journal à cinquante laboureurs de 
Castille, lieu de son origine. Il leur offrait tous 
les avantages requis pour venir habiter l'île de 
Cuba et cultiver la canne à sucre dans ses pro- 
priétés. Peu de jours après, dans le même jour- 
nal, on vil paraître la plus furibonde réclama- 
tion de la part d'un Castillan résidant à la Ha- 
vanp. Ce dernier se plaignait amèrement de 



LETTRE XX. 107 

l'insulte faite à son pays, ajoutant que les hon- 
nêtes Castillans n'étaient pas encore réduits à 
un tel degré de misère et d'avilissement, qu'ils 
dussent s'appareiller (aparejarse) avec les nè- 
gres esclaves de l'île de Cuba. Ce superbe dé- 
dain des hommes blancs envers les nègres n'est 
pas seulement produit par le mépris attaché à 
l'esclavage, mais par le stigmate de la couleur, 
qui semble perpétuer au delà de l'affranchisse- 
ment la tache d'une condamnation primitive. 
On dirait que la nature a signé de sa main l'in- 
compatibilité des deux races. Peut-être un jour 
devrons-nous à la civilisation une fusion frater- 
nelle; malheureusement elle n'est pas encore 
près d'arriver. 

Toutefois , une circonstance qui vous pa- 
raîtra digne de remarque, c'est que les blancs 
créoles dans nos colonies sont plus humains en- 
vers les nègres que ne le sont les Européens, 
soit que le créole devienne plus compatissant à 
force de voir les hommes d'Afrique vivre et 
souffrir près de lui, soit que sa vie patriarcale 



108 LA HAVANE. 

le porte à étendre jusqu'aux noirs la pitié pa- 
ternelle du foyer domestique. Il se montre non 
seulement plus doux, mais moins allier envers 
ses esclaves. Tout en les traitant avec l'autorité 
du maître, il y mêle je ne sais quelle nuance 
d'adoplive protection, je ne sais quel mélange 
de la sollicitude paternelle et de F autorité sei- 
gneuriale, qui ne manque pas de charme pour 
ces âmes qui n'ont jamais ressenti les supplices 
de l'orgueil humilié. 

L'Européen qui apporte à Cuba les exigences 
raffinées de son pays, commence par témoigner 
pour le nègre esclave une pitié exaltée; il passe 
de là, sans transition, au mépris pour son igno- 
rance; ensuite il s'impatiente de sa stupidité; 
et, comme le pauvre nègre ne le comprend pas, 
il finit par se persuader qu'un nègre est une 
sorte de bête de somme, et se prend à le battre 
comme un chameau. De tels procédés ne sont 
pas exclusivement le partage des maîtres, ils 
sont aussi pratiqués par les domestiques euro- 
péens qu'on amène à Cuba ; leur orgueil, ré- 



LETTRE XX. 109 

volté à la vue de la domesticité dégradée jus- 
qu'à l'esclavage, les rend insolents et cruels. 

Néanmoins, ces inconvénients ne sauraient 
être insurmontables. Mille préjugés ont été dé- 
truits par le temps et par la civilisation, mille 
difficultés aplanies par les progrès de la raison. 
Déjà un des plus riches propriétaires de l'île 
avait formé, il y a plusieurs années, le projet d'é- 
tablir une sucrerie-modèle, exploitée seulement 
par des hommes libres. Mais, au moment où il 
fut question de faire venir un certain nombre de 
colons allemands pour cet objet, des difficultés 
soulevées par l'autorité le forcèrent à y renon- 
cer. 

D'autres colons, que les ravages causés par 
le choléra parmi les nègres ont avertis du dan- 
ger, commencent à faire travailler des hommes 
salariés, soit à la journée, soit à des prix con- 
venus, mais seulement pour couper, rouler et 
charrier de la canne. Cet essai, qui leur a réussi, 
trouvera des imitateurs, il ne faut pas en dou- 
ter, surtout si l'on parvient à attirer dans la co- 



110 LA HAVANE. 

lonie des laboureurs allemands , gens paisibles 
et bons travailleurs. 

Malheureusement la politique suivie jusqu'à 
ce jour a préparé les obstacles qui s'opposent 
maintenant à ce que le travail des hommes li- 
bres vienne remplacer celui des esclaves. Il 
faudrait que le système actuellement en vi- 
gueur fût modifié d'après les nouveaux besoins. 
Le gouvernement espagnol a toujours redouté 
pour ses Éîats d'outre-mer le contact étranger, 
d'abord à cause de la jalousie des autres na- 
tions, ensuite par les inspirations d'une politi- 
que craintive , soupçonneuse et peu favorable 
aux idées libérales. Les pertes et les malheurs 
de l'Espagne ont dû faire disparaître depuis 
longtemps les sentiments d'envie qu'elle avait 
inspirés, et les innovations déjà opérées dans ses 
institutions promettent à sa colonie une réaction 
heureuse. Quoiqu'il ensoit, l'Espagne ancienne, 
au lieude favoriser l'introduction des colons de 
la métropole dans l'île de Cuba, craignant de se 
dépeupler elle-même, déjà épuisée d'hommes 



LETTRE XX. 111 

par les émigrations antérieures en Amérique et 
par tous les fléaux qui ont pesé tour à tour sur 
sa terre désolée, n'a guère donné à la colonie, 
jusqu'au commencement de ce siècle, d'autres 
recrues que quelques aventuriers qui fuyaient 
pour éviter la conscription, et un petit nombre 
de négociants qui, déjà enrichis sur ce sol, y 
fixaient leur domicile par reconnaissance. 

On en était là, lorsque la révolution de Saint- 
Domingue éclata. Le développement de notre 
industrie attirait alors dans l'île un grand nom- 
bre de nègres d'Afrique. Enflammée chez nos 
voisins, la lave pouvait se précipiter sur nous 
et nous engloutir sous sa couche brûlante. D'un 
autre côté, les grandes et nouvelles théories 
françaises, répétées par l'écho des corlès de 
Cadix, transmises dans nos villes par la presse 
et dans nos campagnes par des agents se- 
crets, éveillèrent des idées et des sentiments 
inconnus jusqu'alors. Le mot liberté résonna 
dans la colonie, et plusieurs révoltes lui répon- 
dirent. A ce bruit, notre gouvernement comprit 



112 LA HAVANE. 

pour un moment tout le danger qui nous me- 
naçait. C'était pendant l'administration de don 
Alexandro Ramirez, homme d'une haute vertu 
et d'un zèle infatigable pour le bien publie. Sous 
son influence, on organisa une junte <$ encoura- 
gement en faveur de la colonisation, seul moyen 
d'accroître la force de la caste blanche en face 
des hordes africaines, de conserver pour l'ave- 
nir la prospérité de la colonie, et de détruire 
l'esclavage. Cette réunion de bons patriotes 
s'occupa d'abord avec zèle de sa mission. Les 
établissements de Niievitas, de Santo-Domingo, 
Isla-Amelia, Fernandina et d'autres furent of- 
ferts aux émigrants. Mais la nouvelle institu- 
tion avait besoin d'argent ; la junte en manqua, 
et ses efforts restèrent infructueux. Ses fonc- 
tions se bornent maintenant à figurer sur la 
Guia de Forasteros (Guide des étrangers). Par 
un decrelo real du 21 août 1817, les fonds pro- 
venant de la contribution sur les frais judi- 
ciaires furent destinés à encourager la coloni- 
sation ; mais on ne tarda pas à leur donner un 



LETTRE XX. 118 

autre emploi, et les privilèges et franchises of- 
ferts aux nouveaux colons par le même décret 
n'ont pu porter aucun fruit. En attendant, les 
contrées destinées à recevoir la colonisation 
restent peuplées d'esclaves. Plus des deux tiers 
du territoire de cette île, si admirable de beauté 
et de jeunesse, condamnés à ne point con- 
naître la main de l'homme, étalent encore en 
splendides forêts vierges, en lianes sauvages et 
solitaires, l'opulence de sa sève indomptée. 

Sous le gouvernement de Ferdinand VII, en 
1817, M. de Pizarro étant ministre des affaires 
étrangères, l'Espagne conclut avec l'Angleterre 
le traité par lequel elle s' interdisait le commerce 
des esclaves et concédait aux Anglais le droit de 
visite. En compensation des dommages qu'al- 
laient éprouver les armateurs et les négociants 
espagnols, l'Angleterre accordait à l'Espagne 
soixante-dix mille livres sterling! Sacrifice gé- 
néreux, en apparence offert au culte de la li- 
berté, mais qui, par sa magnificence même, 
décelait la véritable idole à laquelle il était con- 



114 LA HAVANE. 

sacré. Toutefois, cette somme, au lieu de re- 
cevoir sa destination, fut en partie dilapidée , et 
le reste employé à l'achat de plusieurs vaisseaux 
russes en fort mauvais état, qui, destinés à por- 
ter des troupes en Amérique pour combattre 
l'indépendance du Mexique et du Pérou , ne 
sortirent jamais du port de Cadix et y pourri- 
rent. Ce marché immoral et frauduleux fut 
conclu par l'entremise de M. N..., favori du 
roi, voué aux intérêts de la Russie. Plus tard , 
les Anglais désirèrent ajouter de nouvelles clau- 
ses plus rigoureuses au traité d'abolition, qui, 
comme nous l'avons déjà dit, était chaque jour 
violé ostensiblement. Ils insistèrent à plusieurs 
reprises auprès du gouvernement espagnol. 
Jusqu'en 1834 leurs demandes furent éludées. 
A cette époque, M. Martinez de la Rosa devint 
ministre des affaires étrangères. L'Espagne avait 
besoin de ménager le gouvernement anglais, 
qui le premier se prêta au traité de la qua- 
druple alliance, et qui, par son influence, pou- 
vait lui être d'un grand secours contre le pré- 



LETTRE XX. 115 

tendani. Les Anglais, profitant de cette circon- 
stance, devinrent plus pressants. Entre autres 
exigences, ils demandèrent que les capitaines 
de bâtiments négriers arrêtés fussent jugés , 
soit parles lois contre la piraterie, soit par les 
lois anglaises : clause réciproque en apparence, 
mais seulement en apparence. L'Espagne, in- 
téressée au commerce des esclaves, avait , de- 
puis l abolition de la traite, appuyé sinon pro- 
tégé l'arrivée des bâtiments négriers dans ses 
colonies. Ainsi , ce droit de visite aussi arbi- 
traire qu'humiliant pour notre marine mar- 
chande, ce droit qui sert chaque jour d'excuse 
à des étrangers pour violer, sous le prétexte du 
moindre soupçon, le domicile maritime de l'Es- 
pagnol, et pour y commettre des actes illicites, 
violents, souvent des larcins, ce droit odieux 
et flétrissant aurait enfin été complété par celui 
de pendre ou fusiller, au gré du premier offi- 
cier anglais de mauvaise humeur , tout Espa- 
gnol prévenu de faire le commerce des es- 
claves! Et comme, sur cinq bâtiments, deux au 



116 LA HAVANE,. 

moins sont confisqués sans motif suffisant, ii 
en serait résulté que, sur cinq capitaines, deux 
auraient peut-êlre été condamnés injustement 
à mort. 

Pour comprendre tout ce qu'il y a de révol- 
tant dans ce droit de visite, il faudrait connaître 
la multitude de faits, de procès, de réclama- 
tions dont il est la source. Quelques mois avant 
mon arrivée à Cuba , un négociant catalan, 
après avoir fait sa fortune dans cette île, fréta 
un bâtiment. 11 s'embarqua pour retourner 
dans son pays avec sa famille et son trésor. A 
peine le navire se trouva-t-il hors du canal, 
qu'une croisière anglaise l'aborda. L'ayant vi- 
sité, le commandant anglais décida que, d'a- 
près la construction du navire, il était évidem- 
ment destiné à la traite des nègres sur la côte 
d'Afrique. Était-il vraisemblable qu'un homme 
entreprît une telle expédition entouré de ses en- 
fants, de ses chiens, de ses oiseaux et de toutes 
ces innombrables bagatelles qui accompagnent 
le foyer domestique? Ces considérations néan- 



LETTRE XX. 117 

moins furent vaines : le navire, en attendant 
une décision ultérieure, fut confisqué, et, deux 
jours après, la famille dépouillée et désolée fut 
rejetée sur les côtes de Cuba. 

Le gouvernement espagnol repoussa les deux 
propositions des Anglais contre les capitaines 
des bâtiments négriers, l'une comme cruelle , 
l'autre comme contraire à la dignité nationale. 
Après de vifs débats, il fut convenu qu'une loi 
espagnole, rendue ad hoc, fixerait la peine ré- 
servée à ce genre de délit. Il ne convenait pas 
à l'honneur de la nation anglaise qu'un trafic 
dont elle avait eu le monopole pendant plus 
d'un demi-siècle fût qualifié de piraterie. Une 
autre question fort importante fut agitée à ce 
sujet. Le droit de visite et de prise une fois sti- 
pulé, il restait à décider ce que les Anglais fe- 
raient des nègres saisis : le premier traité n'a- 
vait rien précisé à cet égard. Embarrassés, et 
peut-être émus d'une sorte de pudeur, les An- 
glais n'osèrent pas d'abord en faire un emploi 
lucratif; mais ils s'avisèrent de les lâcher sur 



118 LA HAVANE. 

nos côtes, sous le nom (Yemancipados, espérant 
apparemment que la présence des nègres li- 
bres exciterait l'émulation des nègres esclaves 
et les entraînerait à la révolte. Notre gouver- 
nement réclama contre cet abus ; les Anglais, 
au contraire, voulurent qu'il fût autorisé par 
une nouvelle clause ajoutée au traité. Le minis- 
tre espagnol refusa positivement d'y consentir. 
Les cargaisons de nègres dits émancipés 
déposées ainsi dans l'île sans autorisation lé- 
gale étaient livrées au gouverneur lui-même, 
qui les remettait à son tour à divers colons , 
moyennant la redevance annuelle d'une once 
d'or par tête. A l'expiration de la première an- 
née, ces nègres sont tenus de se présenter de- 
vant le gouverneur, qui, après s'être assuré 
qu'ils n'ont pas appris un éîat (ce qu'ils ne font 
jamais), les livre de nouveau au colon, et tou- 
jours pour deux années; d'où il résulte que 
leur sort est précisément celui de l'esclave, à 
cette exception près, qu'ils manquent des soins 
et de la protection du maître. Ceux qui se char- 



LETTRE XX. 119 

gent d'eux n'étant pas intéressés à leur con- 
servation, les soumettent à des travaux bien 
plus pénibles, et, la ressource de l'affranchis- 
sement leur étant interdite, leur esclavage de- 
vient éternel par le fait. Aussi, contre toutes les 
prévisions des Anglais, l'état iïemancipado , 
loin de séduire les esclaves, est pour eux un 
sujet de mépris. Lorsqu'ils veulent adresser 
une injure à ceux qui portent ce titre , ils les 
apostrophent en leur disant : « Vous n'êtes que 
des emancipados. » Comme vous voyez, mon- 
sieur, le sens du mot liberté n'est pas nettement 
compris par le nègre ; il estime le bien-être 
matériel beaucoup plus que l'indépendance, ou 
peut-être a-t-il assez de bon sens pour s'aper- 
cevoir que le bienfait est dans la chose et non 
dans le mot, et que le sort qu'on veut lui faire 
ne vaut pas celui qu'on lui fait. 

Aujourd'hui les Anglais, voyant le peu de 
succès de leurs plans, commencent à mettre 
à profit leurs captures nègres , soit en les 
vendant sous main, soit en les conduisant sur 



120 LA HAVANE. 

leurs pontons à La Trinité et ailleurs. Là, les 
nègres captifs sont soumis à de pénibles tra- 
vaux et à des privations telles, que le sort des 
esclaves de Cuba leur paraît très-digne d'envie. 
Une partie de ces cargaisons est destinée à re- 
tourner en Afrique ; mais, au lieu de rendre les 
nègres à leurs foyers, on les conduit dans les 
établissements anglais des côtes africaines, que 
les négociants de cette nation, protégés par leur 
marine royale, remplissent de nègres loués pour 
vingt ou trente ans. Cette dernière condition 
exemptant le maître de tout devoir envers le 
nègre, est mille fois pire que celle de l'esclave. 
Le nombre d'esclaves de l'île, nombre qui 
s'élevait à 60,000 en 1763, était, en 1791, de 
133,559, et, en 1827, de 31 1,051 ; la population 
des blancs, relativement anx hommes de cou- 
leur, était, en 1827, de 44 sur 56, et, en 1832, 
sur 800,000 habitants, on en comptait déjà en- 
viron 500,000 de couleur. Depuis, et jusqu'en 
1839, le nombre des nègres s'est considérable- 
ment accru, comparativement à celui des co- 



LETTRE XX. 121 

Ions, et je ne crois pas me tromper en le por- 
tant aujourd'hui à plus de 700,000. 

Bien que, dans leurs théories avouées, les 
autorités se montrent toujours favorables à la 
colonisation, elle n'est pas encouragée; et si 
les étrangers qui abordent à Cuba sont reçus 
sans difficulté, on ne fait rien pour en attirer 
d'autres. Il est vrai que le plus grand nombre 
se compose d'Anglais et d'Américains du Nord, 
et que les intérêts des uns et les principes poli- 
tiques et religieux des autres ne sont nullement 
en harmonie avec le système adopté à Cuba : on 
y redoute encore plus l'augmentation de la force 
des blancs, aidée de leur intelligence, que la 
force numérique des nègres, qui, par suite de 
leur ignorance et de leur stupidité, sont en effet 
peu redoutables. Aussi, en négligeant la colo- 
nisation , tolère-t-on l'accroissement des es- 
claves. Cette politique non-seulement est dé- 
pourvue de générosité, mais elle est injuste et 
nuisible aux véritables intérêts de la métropole, 
à laquelle l'île de Cuba est intimement attachée 



122 LA HAVANE. 

par les liens d'une race commune, par les 
mœurs, la religion, les habitudes et les sym- 
pathies. Que le gouvernement lui donne des 
preuves de sollicitude, il la trouvera fidèle. Je 
ne crois pas me tromper en disant qu'il n'y a 
pas un habitant de la colonie qui, moyennant 
quelques salutaires modifications, ne préfère, 
soit par attachement, soit par la conscience de 
ses vrais intérêts, la domination de l'Espagne 
aux théories libérales et plus encore au joug 
de toute autre puissance. D'ailleurs, ses habi- 
tants ont donné assez de preuves en tout temps 
de leur amour pour leurs frères d'Espagne, en 
prodiguant leurs trésors et leur sang pour les 
seconder dans les tristes débats que la métro- 
pole a soutenus. Il est temps que la mère pa- 
trie y songe ; c'est chose dangereuse pour elle- 
même de tenir la foudre suspendue sur la tète 
des colons. Si elle éclatait un jour, elle blesse- 
rait à mort la métropole en détruisant sa belle 
et fidèle colonie. 

L'esclavage, à Cuba, n'est point, comme ail- 



LETTRE XX. 128 

leurs, un état abject et dégradé; l'esclave est à 
couvert des caprices ou des fureurs insensées 
du maître, et l'homme de couleur libre n'est pas 
dépouillé des droits et des garanties du citoyen 
parce qu'il a été vendu un jour. Nulle part la 
voix de la philosophie et de la raison n'exerce 
autant d'empire sur les préjugés de rang et de 
fortune. Tandis que les républicains des États- 
Unis, tout en portant l'affectation de l'égalité 
jusqu'au cynisme, accablent la race de couleur 
d'un intolérable mépris, le Havanais, nourri 
dans le respect des classes aristocratiques, traite 
le mulâtre en frère, pourvu qu'il soit libre et 
bien élevé. Il n'est pas sans exemple de voir le 
sang indien ou africain circuler dans des veines 
bleues (1) , sous une peau blanche, à la suite 
d'unions légitimes et avouées. On est surtout 
frappé de ces sortes de fusions dans l'intérieur 
de l'île, où les traits des habitants trahissent 
souvent leur origine indienne; il n'est pas rare 

(l) Sangre azul; le sang bleu est une expression espagnole pour si- 
gnifier le sang noble. 



124 LA HAVANE. 

qu'un léger reflet doré sur la peau ou que des 
cheveux épais et crépus révèlent le sang afri- 
cain. Cette direction tolérante de l'opinion doit 
être attribuée aux lois éclairées et humaines ja- 
dis accordées en faveur des nègres par le gou- 
vernement de la métropole. Si la nation espa- 
gnole a été la première à encourager le com- 
merce des esclaves, elle a été la seule (ne vous 
en déplaise) qui ait songé à faire participer au 
bienfait des institutions européennes ces pau- 
vres déshérités. C'est que nos lois relèvent d'une 
sainte inspiration, celle de la religion catholique. 
Elle a développé la pieuse humanité de nos colons 
envers leurs esclaves; là se trouve la force im- 
mense qui a seule pu dompler les préjugés de 
l'orgueil nobiliaire. L'Espagnol, profondément 
et sincèrement attaché à sa croyance , a subi 
cette influence dans ses lois comme dans ses 
mœurs, et c'est à l'application des préceptes 
d'humanité, de charité et de fraternité, imposés 
par 1 Évangile, que l'esclave doit ici la plupart 
des bienfaits qu'on lui accorde. Livrée à sa 



LETTRE XX. 125 

propre force, la philosophie a produit des ac- 
tions héroïques et fécondé des vertus écla- 
tantes; elle n'est jamais parvenue à abaisser 
l'orgueil et à faire éclore l'humilité; cet effort 
sublime était réservé au puissant levier du 
sentiment religieux. 

Le mot esclavage ou servitude ne saurait avoir 
ici le même sens que dans les codes romains, où 
cette qualification équivalait à l'exclusion de tout 
droit civil, où l'esclave était un homme sans état, 
c'est-à-dire sans patrie et sans famille. Cette ac- 
ception, bien que modifiée plus tard par les cou- 
tumes féodales, a toujours réduit „à un état mi- 
sérable les esclaves ou serfs, soit dans leurs rap- 
ports avec leurs maîtres ou seigneurs, soii dans 
leurs relations avec tout homme libre. A Cuba, 
grâce à de bonnes lois et à la douceur des 
mœurs , l'esclave ne porte pas ce stigmate de 
réprobation , et il serait aussi injuste que faux 
de le confondre non-seulement avec l'esclave 
romain, mais même avec le vassal des temps 
féodaux. Par un rescrit royal (real cedula) du 



126 LA HAVAiNE. 

31 mai 1789 , le maître est obligé non-seule- 
ment de nourrir et de bien traiter son esclave , 
mais encore de lui donner une certaine instruc- 
tion primaire, de le soigner s'il devient vieux ou 
infirme, et d'entretenir sa femme et sesenfants, 
quand même ces derniers seraient devenus li- 
bres. L'esclave ne doit être soumis qu'à un travail 
modéré, et seulement de sol à sol, c'est-à-dire 
pendant le jour, et à condition qu'il aura, dans 
le courant de la journée, deux heures de repos. 
Si l'un de ces points cesse d'être observé, l'es- 
clave a le droit de présenter sa plainte devant 
le syndic procureur ou protecteur des esclaves, 
désigné par la loi comme son avocat. Si la 
plainte est fondée, le syndic peut obliger le maî- 
tre à vendre l'esclave, et l'esclave a le droit de 
chercher un maître ailleurs; si enfin l'intérêt 
ou la vengeance porte le maître à demander 
un trop haut prix , le syndic procureur fait 
nommer deux experts qui estiment l'esclave à 
sa juste valeur. Si la plainte n'est pas fondée, 
il est rendu à son maître. 11 est défendu d'in- 



LETTRE XX. 127 

fliger des peines corporelles aux esclaves , à 
moins de fautes graves, et même, dans ce cas, le 
châtiment est borné par la loi. Cette cruelle 
condition nous révolte; elle est pourtant d'une 
impérieuse nécessité, le nègre étant accoutumé 
à cette rigueur en Afrique dès sa naissance. Soit 
habitude, soit qu'il ne sente pas le poids moral 
de cetle ignominie, il ne la mesure que parla 
douleur. Aussi sa répugnance au travail et son 
indolence ne cèdent-elles qu'à la contrainte , 
qui, d'ailleurs, semble bien plus révoltante aux 
hommes nés dans les pays civilisés et pour 
qui les idées de dignité et de flétrissure ont un 
sens. Le soldat anglais n'a-t-il pas à supporter 
the flogging, le soldat allemand la schlag, et le 
matelot français les coups de corde et la bouline? 
Revenons à nos pauvres nègres. Si le maître 
frappe son esclave plus rigoureusement que la 
loi ne le permet, et qu'il y ait contusion ou bles- 
sure, le syndic procureur dénonce le coupable 
devant les magistrats, et demande , au nom de 
son client, l' application de la peine; alors ie 



128 LA HAVANE. 

maître devient responsable devant le tribunal, 
et l'esclave offensé est revêtu par la loi de tous 
les droits de l'homme libre. 

L'esclave romain ne pouvait rien posséder; 
tout chez lui appartenait à son maître. A Cuba, 
parlarea/ cedulade 1789, et, ce qui est à remar- 
quer, par la coutume antérieure à cette disposi- 
tion légale , tout ce que l'esclave gagne ou possède 
lui appartient. Son droit sur sa propriété est aussi 
sacré devant la loi que celui de l'homme libre ; 
et si un maître, abusant de son autorité, essayait 
de le dépouiller de son bien, le procureur fiscal 
exigerait la restitution. Mais un droit encore 
plus précieux, et qui n'existe dans aucun code 
connu, est accordé aux esclaves de Cuba, c'est 
celui de coartacion. Cette loi doit encore son ori- 
gine aux anciennes mœurs des propriétaires et 
à leur charité naturelle. Non-seulement l'es- 
clave, aussitôt qu'il possède le prix de sa pro- 
pre valeur, peut obliger son maître à lui donner 
la liberté; mais, faute de posséder la somme 
entière, il peut forcer ce dernier à recevoir des 



LETTRE XX. 129 

à-compte, au moins de cinquante piastres, 
jusqu'à l'entier affranchissement. Dès la pre- 
mière somme payée par l'esclave, son prix est 
fixé ; on ne peut plus l'augmenter. La loi est toute 
paternelle; car l'esclave, pouvant se libérer 
par petites sommes, n'est pas tenté de dépenser 
son pécule à mesure qu'il le gagne, et, par ce 
moyen , son maître devient pour ainsi dire le 
dépositaire de ses épargnes. Et puis , l'esclave 
ne se décourage pas dans ses modestes chan- 
ces de gain, devant la perspective d'une trop 
grande somme à réunir ; il croit plus rapproché 
le but de ses espérances , puisqu'il peut l'at- 
teindre par degrés. Il y a plus (et ceci est un 
bienfait dû non à la loi, mais au maître, et con- 
sacré par la coutume) : aussitôt qu'un nègre est 
coartado, il est libre de demeurer hors de la 
maison du maître , de vivre à son compte et de 
gagner sa vie comme il l'entend , pourvu qu'il 
paie un salaire convenu et proportionné au prix 
de l'esclave; en sorte que, du moment où ce- 
lui-ci a payé les premières cinquante piastres, 
il 9 



130 LA HWANE. 

il acquiert autant d'indépendance qu'en aurait 
un homme libre, tenu, moyennant arrange- 
ment, à payer une dette à un créancier. 

Il est a remarquer que plusieurs de ces lois 
étaient indiquées d'avance par les coutumes 
libérales des colons de Cuba. Guidés par un 
sentiment paternel, ils encouragent et facili- 
tent l'affranchissement de leurs esclaves; et ce 
résultat est plus fréquent qu'on ne le pense. 
Indépendamment de la loi de coartacion , le 
nègre a plusieurs moyens d'acquérir de l'argent. 
Dans les habitations , chaque nègre a la per- 
mission d'élever de la volaille et des bestiaux , 
qu'il vend au marché à son profit , ainsi que 
les légumes qu'il cultive en abondance dans 
son conuco, ou jardin potager. Ce terrain est 
accordé par le maître et attenant au bohio, ou 
chaumière. Les dimanches et les soirs, à la 
brune, l'esclave, après avoir rempli sa tâche, 
se livre à ce soin , qui se réduit , sur une terre 
promise, à semer et à recueillir. Souvent, telle 
est son indolence , qu'il faut les instances du 



LETTRE XX. 4SI 

maître pour le décider à profiter de ce bienfait. 
La loi française , vous ne l'ignorez pas , bien 
plus sévère que la nôtre , refusait à l'esclave , 
avec le droit de propriété, la faculté de vendre ; 
et, ce qui paraît d'une rigueur inouïe , il ne pou- 
vait disposer de rien , même avec la permission 
de son maître, sous peine du fouet pour l'es- 
clave, dune forte amende contre le maître et 
d'une amende égale contre l'acheteur (1). 

Les nègres et négresses destinés au service 
intérieur de la maison peuvent employer leur 
temps libre à d'autres ouvrages pour leur pro- 
pre compte; ils profiteraient davantage de cette 
faveur s'ils étaient moins paresseux et moins 
vicieux. Leur désœuvrement habituel, l'ardeur 
du sang africain, et cette insouciance qui résulte 
de l'absence de responsabilité de son propre 
sort, engendrent chez eux les mœurs et les 
habitudes les plus déréglées. Ils se marient rare- 
ment : à quoi bon? Le mari et la femme peu- 
vent être vendus , d'un jour à l'autre , à des 

(1) Voir le Code Noir, chap. XVIII, p. 10. 



13* LA HAVANE. 

maîtres différents , et leur séparation devient 
alors éternelle. Leurs enfants ne leur appar- 
tiennent pas. Le bonheur domestique, ainsi que 
la communauté des intérêts, leur étant inter- 
dit , les liens de la nature se bornent chez eux 
à l'instinct d'une sensualité violente et désor- 
donnée. Une pauvre fille devient-elle grosse, le 
maître, s'il a des scrupules, en est quitte pour 
infliger, au nom de la morale, une punition à la 
délinquante et pour garder le négrillon chez lui. 
Presque toujours la mère seule est châtiée. La 
peine à laquelle elle est ordinairement condam- 
née , et qui lui est le plus sensible, c'est l'exil à 
la sucrerie pendant des mois, et, en cas de ré- 
cidive, pendant des années. On commence par 
faire avouer à la coupable sa faute à genoux , 
et , après qu'elle a demandé pardon à Dieu et 
à son maître, on lui rase la tête, et on la dé- 
pouille de ses vêtemenîs de ville, qui sont aus- 
sitôt remplacés par une chemise de grosse toile 
et un jupon de listado (1). Montée sur une mule, 

(1) Espèce d'étoffe grossière rayée. 



LETTRE XX. .■* 133 

elle est expédiée avec la requa (1) qui apporte 
les provisions de la semaine à la sucrerie. Là, 
bien que munie d'une recommandation chari- 
table de la senora pour le mayoral (2) , elle est 
soumise aux travaux de l'habitation. Cette pu- 
nition ne corrige ni la coupable ni ses compa- 
gnes, bien moins encore les complices, et la 
race continue à croître et à multiplier comme 
il plaît à Dieu (3). 

Tandis que cela se passe ainsi dans une par- 
tie de l'île , par un contraste de mœurs et de 
principes digne de remarque , dans un grand 
nombre d'habitations l'esclave reçoit unerécom- 

(4) Caravane de mules attachées par la queue et portant les provi- 
sions et les paquets de la ville à la campagne. 

(2) Chef et directeur des travaux des nègres esclaves; on le choisit 
toujours parmi les blancs. 

(3) Le Code Noir, dont nous avons signalé plus haut la barbarie à plu- 
sieurs égards, contient cependant quelques règlements très-humains et 
très-moraux : tel est l'article 47, qui prohibe la vente séparée du mari 
et de la femme esclaves, et l'article 9, qui condamne l'homme libre 
ayant des enfants d'une négresse à l'amende et à la perte de l'esclave 
et des enfants, à moins qu'il n'épouse la femme esclave. 



134 LA HAVANE. 

pense pour chaque enfant, légitime ou non, 
qu'elle met au monde; on lui donne mêmela li- 
berté si elle parvient à en produire un certain 
nombre. Cette prime d'encouragement, fort con- 
traire aux bonnes mœurs , est favorable à l'ac- 
croissement de la race et améliore le sort des 
négresses. A peine sont-elles enceintes, qu'on 
les exempte de tout travail pénible ; elles sont 
nourries plus délicatement , et ne reprennent 
leurs occupations habituelles que quarante jours 
après leur délivrance. J'ai vu en France , dans 
les campagnes, de malheureuses jeunes femmes, 
dans les derniers mois de leur grossesse , pas- 
ser, sous le poids des chaleurs de la canicule , 
des journées entières, courbées, moissonnant à 
la faucille ! Pour l'ouvrier libre, le jour sans tra- 
vail est un jour sans salaire , et l'existence d'une 
pauvre famille dépend souvent du travail de son 
chef. Mais si un instant , las de cette peine dure 
et incessante , accablé sous le poids d'une vie 
chargée d'amertume et de responsabilité , il 
s'arrête pour reprendre haleine, la misère fond 



LETTRE XX. 135 

sur lui et sur les siens, le presse, l'étouffé et 
l'accable. L'esclave ici, objet de la pitié exaltée 
des Européens, léger d'avenir et d'ambition, 
tranquille, insoucieux, vit au jour le jour, se 
repose sur son maître du soin de sa conserva- 
lion, et, s'il est affligé d'une infirmité a vingt 
ans , voit son existence assurée , fût-il destiné à 
vivre un siècle. 

Une des sources de profit du nègre est le vol . 
Il est rare d'en trouver de fidèles, et, avec des 
gens dépourvus de principes, la raison en est 
toute simple, c'est l'impunité. Un maître dé- 
pouillé par son esclave se garderait bien de le 
livrer à la justice, convaincu qu'il est d'en être 
pour l'argent volé, pour son nègre et pour les 
frais du procès ; aussi se borne-t-il à fustiger 
le coupable, qu'il garde chez lui. Le voleur re- 
commence le lendemain; mais si, avant qu'on 
s'aperçoive du larcin , il l'a employé à son af- 
franchissement , il est libre devant la loi , quand 
même il serait convaincu du vol, quand même 
il aurait avoué sa faute un instant après l'avoir 



136 LA HAVANE. , 

commise. On le contraint seulement à payer, 
sur le produit de son travail, la somme volée. 
Outre ce moyen illicite de racheter leur liberté, 
les noirs en ont un autre, dans les gratifications 
d'argent qu'ils reçoivent à tout propos de leur 
maître, du niho, de la niria (1), des parents, des 
amis de la maison; et comme les familles sont 
nombreuses, que, la chaleur étant extrême, 
tout est ouvert, partout on les rencontre sur ses 
pas. Mi amo, un rea pa tabacco! — Nina, do 
rea pa vino! (Maître, un réal pour du tabac! 
— Mademoiselle, deux réaux pour du vin!) En 
disant cela, ils avancent une main, se grattant 
l'oreille de l'autre, et vous montrent leurs blan- 
ches dénis avec un regard doux et suppliant 
qui vous fait venir le sourire sur les lèvres, 
quelquefois les larmes aux yeux, et toujours 
porter la main à la bourse. 

Le nègre carabali est le plus économe, et 
s'affranchit en peu de temps. Il n'est pas rare 

(1) Fils et fille de la maison. 



LETTRE XX. 137 

qu'un esclave qui garde ses épargnes se trouve 
en mesure de se racheter deux ou trois ans 
après son arrivée d'Afrique. Mais souvent il 
préfère l'esclavage el dépose son argent entre 
les mains de son maître. S'il essaie de la li- 
berté, bientôt le repentir le saisit, et il revient 
près du maître, qu'il supplie de le reprendre. 
J'ai vu, il y a peu de jours, un ancien esclave 
de mon oncle qui s'était racheté il y a environ 
un an. Il était venu voir son maître et se re- 
pentait amèrement de l'avoir quitté; des lar- 
mes brillaient dans ses yeux. « J'étais bien ici, 
disait-il, mi amo me donnait tous les ans deux 
habillements complets, un bonnet, un madras, 
una fresada (couverture); il me nourrissait 
bien, et, quand je devenais malade, il me fai- 
sait guérir. Maintenant, il me faut de l'argent 
pour tout cela. Si je le gagne, on ne me paie 
pas comptant; si je suis souffrant, il faut que je 
travaille comme si je me portais bien; et, si je 
suis obligé de m'aliter, le médecin emporte le 
fruit de ma peine ! Io fui un caballo de liber- 



188 LA HAVANE. 

tar me. (J'ai été un cheval de m'affranchir. ) » 
Une fois le nègre affranchi et hors de la 
maison, il est rare que le colon consente à le 
reprendre chez lui , surtout si le liberto a fait 
partie des esclaves de l'habitation. L'indépen- 
dance, jointe à l'ignorance et à la paresse, ne 
tarde pas à développer chez lui des vices dont 
l'exemple serait à redouter pour ses compa- 
gnons. Il est en général receleur; et, comme un 
des penchants dominants des nègres est le vol, 
il s'y abandonne davantage à mesure qu'il ren- 
contre plus de facilité à le cacher. Le liberto a 
le droit de sortir de l'habitation quand il veut, 
et il en profite pour aller vendre dans les villa- 
ges voisins le fruit des larcins de ses camara- 
des. Quelquefois il donne asile à l'esclave fu- 
gitif. Dans ce cas, on le condamne d'abord à 
deux, puis à trois mois de prison, et, s'il y a 
récidive, à six mois, sans que la punition puisse 
jamais dépasser ce terme. Comparez à ce châ- 
timent la peine infligée jadis, en pareil cas, par 
la loi française. « Les affranchis ou nègres li- 



LETTRE XX. 139 

bres qui auront donné retraite, dans leur mai- 
son, aux esclaves fugitifs, seront condamnés 
par corps, envers le maître, à une amende de 
30 livres par chaque jour de rétention, et faute, 
par lesdits nègres affranchis ou libres, de pou- 
voir payer l'amende, ils seront réduits à la con- 
dition d'esclaves et vendus. Si le prix de la 
vente dépasse l'amende, le surplus sera délivré 
à l'hôpital ! » Et comme la somme exigée était 
exorbitante et hors de tout rapport avec la 
pauvreté habituelle de l'affranchi, il payait tou- 
jours sa faute de sa liberté. Ainsi un acte cha- 
ritable était puni, sous la loi française, par la 
ruine, par la perle de la liberté et par l'exhéré- 
dation de la famille entière. Il faut avouer que, 
dans nos colonies, les lois de l'humanité outété 
mieux observées que dans celles de France. 

Toutefois, le liberto n'a que rarement l'oc- 
casion d'accueillir sous son toit le nègre mar- 
ron ; celui-ci préfère au foyer de l'affranchi la 
savane solitaire. L'herbe haute et touffue, en- 
lacée aux buissons gigantesques de la caria 



140 LA HAVANE. 

brava (1), lui offre un asile beaucoup plus sûr; 
ou bien, réfugié sur les montagnes, il choisit 
sa demeure au fond des forêts vierges. Là, pro- 
tégé par les remparts impénétrables des arbres 
séculaires, abrité par les amples rideaux des 
lianes sauvages, il défie l'autorité du maître, la 
rigueur du mayoral et la dent meurtrière du 
chien. Lorsqu'il se sent harcelé de trop près, il 
cherche une retraite au fond des cavernes, os- 
suaires solennels, dépositaires fidèles des tristes 
reliques d'une race infortunée (2). Mais bientôt 
la faim et le désespoir l'obligent à se jeter de 
nouveau dans les campagnes, préférant cette 
vie vagabonde et périlleuse au joug du travail. 
Néanmoins, si l'heure du repentir arrive, il im- 
plore l'assistance d'un padrino (3) qui le ra- 

(1) Espèce de jonc gigantesque qui s'élève jusqu'à cinquante pieds 
de haut, en bouquets de deux ou trois cents tiges. 

(2) Les ossements des indigènes qu'on a trouvés épars dans les plai- 
nes et les forêts ont été déposés dans ces cavernes profondes, situées 
dans plusieurs parties de l'île. 

(3) Parrain. 



LETTRE XX. 141 

mène au bercail ; moyennant quoi le maître 
pardonne sans qu'il s'ensuive punition. Le fu- 
gitif est-il pris par la force ou se trouve-t-il en 
récidive, on se borne à lui mettre les fers aux 
pieds, pour l'empêcher de recommencer; la 
justice ne s'en mêle pas. 

Cette indulgence est bien loin de la peine 
infligée au marronnage dans votre Code Noir : 
« L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant 
un mois, à dater du jour où son maître l'aura 
dénoncé à la justice, aura les oreilles coupées 
et sera marqué d'une fleur de lis sur une 
épaule; s'il y a récidive pendant un autre mois, 
il aura le jarret coupé, et il sera marqué d'une 
fleur de lis sur l'autre épaule ; et la troisième 
fois il sera puni de mort! » N'est-ce pas, mon- 
sieur le baron, que le cœur se révolte, que les 
entrailles frémissent à l'idée de ces tortures 
insensées et cruelles? Certes, si la révolte de 
Saint-Domingue fut le résultat des principes 
proclamés par les apôtres de la révolution fran- 
çaise, le Code Noir en avait préparé les voies 



142 LA HAVANE. 

par des rigueurs qui, chez une nation aussi 
éclairée, aussi généreuse que la vôtre, semblent 
à peine croyables. 

Mais si la législation française fut sévère et 
dure, la loi anglaise est encore plus acerbe et 
plus inhumaine. Chose remarquable! plus les 
nations sont gouvernées par des institutions 
libérales, plus elles resserrent le collier de fer 
qui opprime leurs esclaves. On dirait que le 
besoin de domination et l'orgueil humain, 
comprimés par des lois équitables, cherchent 
à reprendre leur essor aux dépens de la race 
asservie. L'Espagne, avec son gouvernement 
absolu, est la seule nation qui se soit occupée 
d'adoucir le sort du nègre. L'humanité de nos 
colons envers leurs esclaves rend la vie maté- 
rielle de ces derniers plus heureuse, sans au- 
cun doute, que celle des journaliers français, 
tandis que les Anglais et les Américains du Nord 
abreuvent les nègres de dégoûts et de douleur 
par leurs cruels traitements, par leur méprisant 
orgueil. Ils défendent à leurs esclaves de se 



LETTRE XX. 148 

chausser; et pendant qu'on voit chez eux, 
comme dans les colonies françaises, ces mal- 
heureux marcher les pieds nus et souvent en- 
sanglantés, pendant que de sveltes petites filles, 
aux luisantes épaules de cuivre, parées de tous 
les charmes de la jeunesse , mais honteuses 
(tant l'instinct féminin éclaire l'ignorance), 
osent à peine avancer leurs petits pieds sur le 
bord de leur courte jupe, on voit nos heureuses 
et insouciantes chinas (1) étaler coquettement 
sous les rayons du soleil, au bout de leurs jam- 
bes d'ébène, un élégant soulier de satin blanc. 
La plupart des esclaves réservés au service 
intérieur des maisons sont nés dans l'île : on les 
appelle criollos (2). Leur intelligence est plus 
développée que celle des Africains, et leur as- 
pect franc et familier. Ils mènent une vie douce 
et sont fort indolents; d'où il résulte qu'il faut 

(1) On appelle ainsi les enfants des négresses et des blancs. 

(2) Les nègres nés dans l'île sont désignés par ce nom, et leurs en • 
fants par celui de rellollos, ce qui équivaut à un titre de noblesse entre 
eux. Où la vanité va-t-elle se nicher ! 



144 LA HAVANE. 

soixante ou quatre-vingts nègres pour mal faire 
le service intérieur d'une maison qui serait 
bien tenue par six ou huit domestiques d'Eu- 
rope. Il y a quelques années, par fraude ou par 
violence, deux fils d'un cacique furent enlevés 
et amenés ici par un bâtiment négrier portu- 
gais. On les vendit. Peu de temps après, une 
ambassade de couloumies, tatoués et habillés de 
plumes de couleur, aborda dans l'île. Ils ve- 
naient de la part de leur chef réclamer auprès 
du gouverneur les deux princes enlevés. Le 
gouverneur consentit sans peine à leur départ; 
mais les jeunes gens refusèrent de quitter Cuba, 
où ils jouissaient, disaient-ils, d'un bonheur 
qu'ils n'avaient jamais goûté dans leur pays. 
Ainsi l'état de prince en Afrique ne vaut pas ce- 
lui d'esclave dans nos colonies. 

Ceci ne veut pas dire que l'esclavage soit un 
état désirable : Dieu me préserve de le penser ! et 
vous ne me ferez pas, certes, l'injustice de m'en 
accuser. Je me borne seulement à tirer de ce 
fait une conséquence incontestable : c'est que 



LETTRE XX. 145 

les bienfaits de la civilisation et des bonnes in- 
stitutions corrigent même l'esclavage et le ren- 
dent préférable h l'indépendance, dépouillée de 
tout bien-être matériel et toujours exposée au 
caprice et à la brutalité du plus fort. L'exemple 
que je viens de citer n'est pas unique. J'ai vu à 
l'établissement gymnastique de Cuba un jeune 
nègre, fils d'un chef riche et redoutable, vendu 
jadis aux marchands européens par les enne- 
mis de son père. Depuis que celui-ci a décou- 
vert la demeure de son fils, il envoie régulière- 
ment tous les six mois des émissaires pour lui 
persuader de revenir près de lui; on n'a pas 
encore réussi à l'y faire consentir. En atten- 
dant, et poussé par l'instinct de sa nature pri- 
mitive, il dompte en amateur les chevaux des- 
tinés au manège de la ville. 

Les esclaves employés aux labeurs de la cam- 
pagne sont tous bozales, et peuvent à peine 
s'exprimer dans notre langue. Leurs traits sont 
doux mais leur physionomie stnpide. La fabri- 
cation du sucre, la plus pénible de leurs tâches, 

II. 10 



1A6 LA HAVANE. 

est loin de l'être autant que la plupart des tra- 
vaux mécaniques en Europe. Celte fabrication 
devient d'ailleurs chaque jour moins laborieuse 
par l'application de nouvelles machines et de 
nouveaux instruments qui la simplifient. Quant 
à la main-d'œuvre agricole, elle exige peu de 
soins, sur une terre qui ne demande aucune 
préparation et où le plant de la canne con- 
serve sa sève jusqu'à trente ans, sans qu'on ait 
besoin de le renouveler. Les paysans de Cuba, 
ou guajiros, la cultivent connue les fruits et les 
légumes, pour la vendre au marché. 

Un fait m'a frappée. Toutes les fois que j'ai 
vu le nègre chargé du même travail que le jour- 
nalier européen, et que j'ai comparé les deux 
labeurs, j'ai trouvé, chez le premier, effort, fa- 
ligue, accablement, et chez l'autre gaieté, vi- 
gueur et courageuse intelligence. D'où vient ce 
désavantage de la race africaine, si elle est, 
comme on le dit, plus forte que la nôtre? Faut- 
il l'attribuer au climat? Mais les nègres sont nés 
sous le soleil brûlant d'Afrique Est-ce à leur 



LETTRE XX. 147 

slupide ignorance, qui augmente les difficultés 
du travail, ou à l'indolence, qui les endort? 
Toutes ces causes peuvent y contribuer; néan- 
moins, la première, la plus influente de toutes, 
c'est le peu d'habitude que le nègre a contracté 
du travail. Quelque robuste et bien constitué 
qu'il soit, il ne peut vaincre ce désavantage. Il est 
apte à courir, à sauter, à dompter les animaux 
sauvages , mais il répugne au travail régulier, 
pratique, pacifique, fruit de la civilisation et des 
bonnes institutions. Ses violents exercices une 
fois accomplis, la fureur de ses passions une 
fois calmée, il ne tarde pas à retomber dans la 
plus stupide indolence. De là ces traitements 
sévères, ces condamnables rigueurs des mayo- 
rales, quand ils veulent contraindre les nègres 
à un travail régulier. 

Néanmoins, à la surveillance près, le travail 
des nègres est, dans la colonie de Cuba, aussi 
modéré, aussi réglé, que celui des journaliers 
de campagne en France. A cinq heures du ma- 
tin, le mayoral frappe à la porte des bojios, et 



148 LA HAVANE. 

chacun de se lever et d'accourir au batey (1). 
Là on distribue le travail de la journée, et les 
nègres partent, conduits par le contra-mayoral, 
ou sous-chef. A huit heures, on leur porte un 
déjeuner composé de viandes et de légumes. A 
onze heures et demie, au son de la cloche, ils 
se rendent de nouveau au batey; là on leur dis- 
tribue une ration de viande déjà cuite, pour leur 
épargner de la peine pendant les deux heures 
de leur repos. Ils l'emportent dans leur bojio, 
où ils préparent un ragoût abondant, mêlé de 
force bananes et assaisonné (Yajonjoli (2) ; puis 
ils ont de la zambumbia (3) à discrétion. A deux 
heures, la cloche les rappelle au travail jusqu'à 
six heures. En rentrant, ils apportent de l'herbe 
pour les bestiaux, et se rendent au batey au son 
de V Angélus. Là, ils font à genoux la prière du 
soir, toujours sous la surveillance du mayoral. 

(1) Grand espace de terrain, formant le centre des bâtiments de la 
sucrerie. 

(2) Sorte de graine piquante et aromatique qu'ils aiment avec passion. 

(3) Jus de la canne fermentée. 



LETTRE XX. 149 

C'est un spectacle grand, touchant et étrange, 
monsieur le baron, que celui de quatre cents 
esclaves prosternés priant l'Éternel à haute voix, 
sous l'ombrage d'arbres séculaires, en face de 
cette superbe nature dorée par les derniers 
rayons du soleil des tropiques. A ces éclatants et 
sauvages accents lancés dans les airs, on sent le 
cœur se prendre d'une terreur secrète. Une voix 
profonde semble vous dire : « Toutes les capti- 
vités se ressemblent!» et l'on est tenté de 
joindre sa prière à la prière commune, en 
s'écriant comme les enfants d'Israël : «Seigneur, 
quand sécheras-tu nos larmes ? quand serons- 
nous délivrés?» Après Y Angélus, les nègres 
rentrent chez eux, font encore un repas, et se 
reposent jusqu'au lendemain matin. Comme on 
le voit, l'ordre du travail diffère peu de celui 
des laboureurs en France, et si l'esclave est 
surveillé plus sévèrement, il est sans contredit 
mieux nourri. 

L'époque de la molienda (1) est la plus labo- 

(1) On désigne ainsi l'élaboration du sucre. 



ISO LA HAVANE. 

rieuse, mais aussi la plus désirée. C'est le mo- 
ment de miséricorde : le maître est là, près des 
esclaves, qui les écoute, leur fait grâce s'ils 
ont mérité punition, et réprime le mayoral, 
toujours âpre et inexorable dans ses rigueurs. 
Mais leur plus redoutable adversaire est le con- 
tra-mayoral, esclave comme eux, et par cela 
même dur et souvent cruel envers ses compa- 
gnons, surtout si tel ou tel nègre mis à ses ordres 
a fait partie jadis de quelque tribu ennemie de la 
sienne. Alors il devient féroce, implacable, par 
esprit de vengeance; il harcèle sans cesse sa 
victime ; il ne lui accorde ni repos ni quartier ; la 
communaulé de leur destinée, au lieu de calmer 
sa haine, l'irrite; il profiterait volontiers de sa 
situation pour exterminer son ennemi vaincu, 
si ce dernier ne se trouvait placé sous la pro- 
tection du maître. 

Malgré la robuste constitution des nègres, ils 
sont fort sensibles aux impressions atmosphéri- 
ques : la chaleur et le froid leur causent de subites 
et graves indispositions. Ce serait une curieuse 



LETTRE XX. 181 

et triste énumération que celle des nègres qui 
périssent tous les ans, soit par les souffrances 
qu'on leur fait subir pour les transporter en 
fraude d'Afrique, soit par toute autre cause. 
L'observation a prouvé que, malgré les dangers 
de la fièvre jaune, la mortalité des blancs est 
beaucoup plus faible proportionnellement que 
celle des nègres. M. de Saco (1) évalue 
celle-ci, année commune, à dix sur cent, ce 
qui paraît exorbitant de prime abord, et ce 
qui pourtant est loin d'être exagéré. 

Si les Africains n'avaient à lutter, dans l'île 
de Cuba, que contre l'excès de la chaleur, ils 
auraient, vu l'analogie des climats, un avantage 
incontestable sur les ouvriers blancs; mais 
diverses circonstances détruisent cet avantage. 
Peu importe que la chaleur incommode moins 

(i) Patriote éclairé, qui a écrit et publié plusieurs ouvrages remar- 
quables, commerciaux, politiques et scientifiques, notamment : Mi pri- 
mera pregunta. — Ex amené s analitico-politicos. Plusieurs des rensei- 
gnements que je reproduis ici sont puisés dans les ouvrages de ce 
publiciste. 



15Ï LA HAVANE. 

les nègres que les blancs, si, en arrivant à la 
Havane, ils ont à souffrir d'autres privations, 
d'autres douleurs. Sans parler des maladies qui 
leur sont propres et qui exigent tous les soins 
des colons pour les conserver, une multitude 
presque innombrable de nègres périssent dans 
les traversées et dans les barracones, notam- 
ment depuis la prohibition de la traite. Avant 
cette époque, les bâtiments négriers étaient 
soumis à une surveillance sévère de la part de 
la police militaire; on vaccinait les nègres à leur 
arrivée; on soignait les malades; et, si la mala- 
die était contagieuse, on les mettait en quaran- 
taine. Ces excellentes mesures engageaient les 
capitaines à traiter les nègres avec plus de soin 
pendant la traversée, et la mortalité était moins 
considérable. Mais, depuis l'abolition de la traite, 
le contrebandier négrier, ne songeant qu'à se dé- 
dommager du danger auquel il s'expose, entasse 
au fond de ses cachots mobiles autant de mal- 
heureux qu'ils peuvent en contenir; et, après de 
longs jours et de longues nuits, il arrive au port 



LETTRE XX. 153 

avec une faible partie de sa cargaison, accablée, 
mourante, et souvent attaquée de la peste. 
Alors, jetée sur de solitaires rivages, elle reste 
sans secours, jusqu'à ce que la maladie et la 
mort s'en emparent. A ces calamités il faut 
ajouter les superstitions religieuses et l'influence 
qu'exercent leurs sorciers et leurs devins sur 
l'esprit de ces infortunés ; on les voit souvent 
ou se suicider, ou succomber à ces pratiques 
secrètes et infernales, exigées par les affreux 
mystères de leur obeah. 

Le plus redoutable fléau pour les Africains, 
c'est le choléra. On ne saurait imaginer les ra- 
vages que ce fléau a exercés dans nos campa- 
gnes. Dans certaines habitations il a enlevé les 
deux tiers des esclaves en huit jours, tandis que 
des infirmiers blancs et leurs maîtres, ne quit- 
tant pas les hôpitaux, donnaient des soins assi- 
dus aux nègres attaqués de la maladie , sans 
en être eux-mêmes atteints. 

Ces éléments de destruction concourent à 
rendre la mortalité des nègres plus considérable 



154 LA HAVANE. 

que celle des blancs. Le colon jouit pendant la 
, traversée de soins assidus et d'une nourriture 
saine ; une fois débarqué, il prend toute sorte 
de précautions pour s'accoutumer au climat, il 
ne travaille que modérément et à ses heures. On 
a cherché à répandre dans l'esprit des Euro- 
péens des craintes exagérées sur les dangers de 
la fièvre jaune ; c'est à tort. Cette maladie est 
maintenant tellement connue que, si on ne la 
néglige point à son origine, elle n'est pas plus 
à craindre qu'une courbature ou un refroidis- 
sement. Tout créole sait la guérir; d'ailleurs, 
elle ne règne que pendant les mois de la cani- 
cule. La plupart des étrangers qui abordent dans 
l'île à cette époque de l'année n'en sont pas 
atteints, et ceux qui le sont succombent rare- 
ment, surtout s'ils veulent se soumettre à un 
sage régime hygiénique, et s'éloigner des côtes 
pendant les premiers mois de leur séjour dans 
l'île; le danger n'est réellement à redouter que 
dans l'étroit rayon de deux ou trois lieues du 
bord de la mer. De fréquents exemples vien- 



LETTRE XX. 155 

nent à l'appui de celle observation. Un séjour à 
Gîiana-Bacoa, petite ville située à une demi- 
lieue du côté opposé à la baie de la Havane, 
suffit même pour éviter la maladie : circon- 
stance d'autant plus importante que, les sucre- 
ries étant pour la plupart éloignées de la mer, 
les colons qui se destinent aux travaux agricoles 
se trouvent en toute sûreté. Les preuves de la 
bonté de notre climat et de son influence salu- 
taire sur les étrangers sont nombreuses. Les 
îles Canaries ne nous envoient-elles pas des car- 
gaisons d'hommes accablés par la fatigue, après 
de longues traversées, et souvent à l'époque 
des plus fortes chaleurs ? Eh bien ! le croiriez- 
vous ? le nombre de ceux qui succombent est 
infiniment plus faible que celui des Africains; 
pourtant, les uns et les autres sont non-seule- 
ment soumis aux rigueurs du climat, mais aussi 
aux travaux agricoles. Indépendamment de ces 
exemples, une foule d'Européens et d'Améri- 
cains du Nord vivent parmi nous, appelés par 
le commerce et l'appât des richesses. Beaucoup 



156 LA HAVANE. 

habitent la Havane, même pendant toute l'an- 
née. Les étrangers peuvent donc sans crainte 
venir cultiver nos campagnes vierges., qui leur 
offrent des trésors inappréciables et non ex- 
ploités. 

La douceur du colon de Cuba pour son esclave 
inspire à ce dernier un sentiment de respect qui 
approche du culte. Ce dévouement de l'esclave 
est sans bornes : il assassinerait l'ennemi de 
son maître, dans la rue, en plein jour, aux yeux 
de tous; il périrait pour lui sous la torture sans 
sourciller. Le maître est pour l'esclave la patrie 
et la famille. L'esclave porte le nom du maître, 
reçoit ses enfants quand ils viennent au monde, 
les nourrit de son lait, les sert avec adoration 
dès leur plus tendre enfance, et, lorsque la 
maladie arrive, veille son maître jour et nuit, 
lui ferme les yeux à sa mort, puis se traîne par 
terre, pousse d'affreux hurlements, et, dans 
son désespoir, se déchire la peau de ses ongles. 
Mais si quelque âpre ressentiment s'éveille dans 
son âme, la férocité du sauvage reparaît; il est 



LETTRE XX. 157 

ardent dans sa haine comme dans son amour. 
Sa fureur vengeresse n'a presque jamais pour 
objet son maître. Lorsqu'une révolte n'est pas 
provoquée par les étrangers, ce qui est rare, 
c'est l'irritation contre le mayoral qui l'excite. 
Voici un fait qui prouve la puissance morale 
du maître sur l'esprit de ces sauvages. Peu de 
mois avant mon arrivée, les nègres de la sucre- 
rie d'un de mes cousins, don Raphaël, se révol- 
tèrent. C'était un nouvel établissement; les es- 
claves, récemment arrivés d'Afrique, étaient 
presque tous de nation coaloumie (1), c'est-à- 
dire assez bons travailleurs, mais violents, iras- 
cibles et prêts à se pendre à la moindre contra- 
riété. Cinq heures du matin venaient de sonner, 
le jour commençait à paraître; Raphaël était 
parti depuis une demi-heure pour une autre de 
ses propriétés, et laissait, encore livrés au 
sommeil, ses quatre enfants et sa femme grosse. 
Tout à coup Peypia (c'est le nom de cette der- 

(4) Couloumie, tribu d'Afrique. ,--••, 



158 LA HAVANE. 

nière) s'éveilla en sursaut, au bruit d'horribles 
vociférations accompagnées de pas précipités. 
Effrayée, elle sort de son lit, et, ouvrant le was- 
ist-das, aperçoit tous les nègres de la sucrerie 
qui se dirigeaient en désordre vers son habita- 
tion. Bientôt ses enfants arrivent, pleurent, 
s'attachent à elle et poussent des cris. Elle 
n'avait que des esclaves à son service, et croit 
sa perte certaine. Mais à peine avait-elle eu le 
temps de recueillir ses idées, qu'une de ses né- 
gresses entra chez elle : «Nirta, n'ayez pas peur, 
lui dit-elle, nous avons tout fermé, et Miguel est 
allé chercher le maître. » Ses compagnes, qui 
l'avaient suivie, entourent leur maîtresse. Les 
séditieux avançaient toujours, traînant une sorte 
de lambeau ensanglanté qu'ils se passaient de 
main en main, en poussant des sifflements 
aigus comme les serpents du désert. « C'est le 
corps du mayoral ! » s'écrièrent à la fois les né- 
gresses, qui , toujours groupées autour de Pey pia, 
tâchaient de calmer ses alarmes, tandis que les 
nègres, dès le commencement de la révolte, 



LETTRE XX. 159 

couraient la campagne, à la recherche de leur 
maître. Les révoltés étaient déjà presque aux 
portes de la maison, lorsque Peypia aperçoit 
parle was-ist-das le quitrin (1), ou voiture de 
son mari, qui s'avançait rapidement. La pauvre 
créature, qui j usque-là avait attendu la mort avec 
courage à côté de ses enfants, faiblit à la vue de 
son mari, sans armes, et venant droit vers ces 
furieux; elle s'évanouit.... Cependant Raphaël 
arrivait de front sur les esclaves enivrés de 
sang et tous armés. 11 s'arrête en face d'eux, 
met pied à terre, et sans prononcer un mot, le 
regard sévère , du geste seul il leur indique la 
casa de purga (2). ... Les esclaves cessent aussi- 
tôt leurs vociférations, lâchent le corps du 
mayoral, et traînant le machele (3), la tète 
basse, se pressent, se poussent et rentrent at- 

(1) Voiture du pays fort légère et commode. 

(2) Le bâtiment où on épure le sucre. 

(3) Arme des nègres, qui a quelque analogie avec le yatagan des 
Turcs. 



160 LA HAVANE. 

terrés ! On aurait dit qu'ils voyaient dans cet 
homme désarmé l'ange exterminateur. 

Quoique la révolte eût cédé un moment, Ra- 
phaël, qui en ignorait la cause, et qui n'était 
pas rassuré sur les suites , voulut profiter de cet 
instant de calme pour éloigner sa famille du 
danger. Le qiiitrin ne pouvait contenir que deux 
personnes ; il eût été imprudent d'attendre qu'on 
préparât d'autres voitures. On y transporta donc 
Peypia, qui commençait à reprendre ses sens, 
et on plaça les enfants comme on put. Ils al- 
laient partir, lorsqu'un homme percé de coups, 
mourant et méconnaissable, se traînant sous 
une des roues du quitrin, s'efforça d'y monter 
et se cramponna sur le marchepied. On lisait 
sur son visage pâle les signes du désespoir et 
les symptômes avant-coureurs de la mort; la 
terreur et l'agonie se disputaient ses derniers 
moments. C était le majordome blanc assassiné 
par les nègres, qui , après avoir échappé à leur 
férocité, faisait ses derniers efforts pour sauver 
un souffle de vie. Ses plaintes, ses prières étaient 



LETTRE XX. 161 

déchirantes. C'était pour Raphaël une cruelle 
alternative que de repousser les supplications 
d'un mourant, ou de le jeter sur ses enfants tout 
dégouttant de sang et de fange ! La pitié l'em- 
porta. On l'attacha à la hâte sur le devant de la 
voiture, et on partit... 

Tandis que ceci se passait dans la sucrerie de 
Raphaël , le marquis de Cardenas , frère de Pey- 
pia, et dont l'habitation esta deux lieues de celle 
de sa sœur, avait été prévenu par un esclave du 
péril qui la menaçait, et accourait à son secours. 
En approchant de l'habitation, il aperçut un 
groupe de rebelles qui , poussés par un reste de 
fureur et par la crainte du châtiment, couraient 
vers les savanes y chercher un asile parmi les nè- 
gres marrons. Le marquis de Cardenas, alarmé 
par la nouvelle du danger que courait sa sœur, 
n'avait eu que le temps de monter à cheval et 
de partir accompagné d'un de ses esclaves. A 
peine les fuyards aperçurent-ils un homme blanc 
qu'ils coururent sus, armés jusqu'aux dents. 
Le marquis s'arrêta pour attendre : c'était ténié- 
ii. 11 



16Î LA, HAVANE. 

rite. Mais son nègre, saisissant vigoureusement 
par la bride le cheval du maître et le faisant 
retourner: « Mi amo, allez-vous-en!.. Je m'en- 
tendrai avec eux. » Gela dit, il donna un coup 
de fouet au cheval, qui partit au galop. La horde 
féroce se trouva face à face avec l'esclave ; ce- 
lui-ci la reçut de pied ferme , pour donner à son 
maître le temps de s'éloigner. Ce brave et fidèle 
Joseph , car il est bien de conserver son nom, 
comme le nom d'un héros , ce vaillant et cou- 
rageux serviteur, après une défense héroïque 
contre ces forcenés, resta étendu sur le bord 
du chemin, frappé de trente-six coups de ma- 
chete , le crâne fendu , une oreille détachée de 
latête , les membres brisés. . . Eh bien ! Joseph vit 
encore , et je le vois tous les jours. Il a plusieurs 
cicatrices sur le visage; sa physionomie est 
douce et ouverte ; le pauvre nègre paraît heu- 
reux. Son maître lui a donné la liberté; d'abord 
il l'a refusée, et il ne l'a acceptée plus tard qu'à 
la condition de rester auprès de lui , et de le 
servir comme par le passé. 



LETTRE XX. 163 

Larévolte, qui n'était point préméditée, n'eut 
pas de suite ; elle n'avait été motivée que par 
une trop rude punition infligée à un esclave par 
le mayoral. En se dirigeant vers la maison du 
maître, les révoltés voulaient seulement lui 
exposer leurs griefs. Les nègres demandèrent 
grâce à Raphaël, et, à l'exception de deux ou 
trois des plus coupables qu'on livra à la justice, 
les autres furent pardonnes. Un fait à remarquer 
et qui prouve l'attachement des esclaves pour 
leur maître , c'est que la première pensée des 
chefs de la révolte, avant de se soulever, fut 
d'arrêter le jeu des cylindres et la machine à 
vapeur. Sans cette précaution , la machine au- 
rait indubitablement fait explosion et détruit la 
sucrerie. 

Non-seulement les colons de Cuba favorisent 
l'affranchissement de leurs esclaves en leur 
procurant les moyens d'acquérir de l'argent, 
mais ils leur donnent souvent la liberté. Un bon 
service , une preuve de dévouement , la femme 
esclave qui nourrit un enfant de la famille , les 



164 LA HAVANE. 

soins qu'elle a prodigués à un de ses membres 
dans sa dernière maladie , l'ancienneté des ser- 
vices , tout reçoit sa récompense , et cette ré- 
compense est toujours la liberté. Souvent l'es- 
clave regarde ce bienfait comme une punition 
et l'accepte en pleurant, Je pourrais citer une 
foule de traits où l'affection du maître et la re- 
connaissance de l'esclave honorent l'humanité. 
Jusqu'à l'époque où la traite fut abolie , toutes 
les nations qui possédaient des colonies entra- 
vaient Taffranchissement. Le maître qui accor- 
dait la liberté à son esclave était obligé de dé- 
bourser en droits de contrôle une somme équi- 
valente au prix de l'esclave. La loi espagnole, 
plus généreuse . ne soumet ce bienfait à aucune 
taxe, elle réduit ses prescriptions à une simple 
car ta de liber tad, faite et signée par le maître, 
qui la garde dans ses archives et en remet co- 
pie au nègre. Nanti de celte pièce, l'affranchi a 
le droit d'exercer pour son compte toute es- 
pèce d'industrie. 

Le liberto peut, à son tour, posséder des es- 



LETTRE XX. 165 

claves et des propriétés ; il y en a dont la for- 
tune s'élève à 40 et 50,000 piastres. Mais la 
plus dure des conditions est celle de l'esclave 
d'un nègre : maître impitoyable, la férocité 
naturelle de ce dernier s'accroît par le souve- 
nir de sa propre servitude, et fait revivre pour 
son esclave la cruauté du sauvage africain. Lors- 
qu'il a obtenu sa liberté par coartacion , il tâche 
de conserver les franchises des esclaves; car, si 
l'esclave n'a pas de droits, il n'a pas non plus de 
devoirs ; et le nègre qui, par son affranchisse- 
ment, jouit des uns, voudrait continuer à 
s'exempter des autres. Ainsi, tout en possédant 
des esclaves, des maisons, des terres, il a soin 
de rester débiteur envers son maître d'un me- 
dio (50 centimes) par jour, comme redevance des 
dernières 50 piastres à rembourser sur le prix de 
sa liberté. Cette redevance, qui le place encore 
au nombre des esclaves par rapport au fisc, il 
ne la paie jamais, et il s'exempte, par ce moyen, 
du service militaire et de l'impôt, à titre d'es- 
clave non totalement libéré. 



166 LA HAVANE. 

Quoique l'esclave possède le droit de pro- 
priété, à sa mort, son bien appartient à son 
maître; mais s'il laisse des enfants , jamais 
le colon de Cuba ne profite de cet héritage; 
il garde soigneusement le pécule de l'esclave 
défunt, le fait valoir, et, lorsque la somme 
est suffisante, il affranchit les enfants par rang 
d'âge. Souvent même le nègre devenu libre 
laisse de préférence son héritage à son maître. 
En voici un exemple entre mille : à l'époque où 
le choléra régnait ici, une vieille infirmière assis- 
tait les nègres de mon frère ; elle avait été son 
esclave ; mais , bien qu'affranchie depuis long- 
temps , elle continuait son service comme par 
le passé. La maladie s'attaqua à elle; aussitôt elle 
fit prier son maître de venir la voir : « Mi amo, 
je vaisjnourir , lui dit-elle , voici dix-huit on- 
ces que j'ai encore amassées; c'est pour vous... 
Cette petite monnaie , su merced la partagera 
entre mes camarades... Quant à ce bon vieux 
(son mari) , il va mourir aussi (il se portait bien); 
mais en attendant, si su merced veut, elle peut 



LETTRE XX. 167 

lui donner une once par-ci par-là pour l'aider 
à traîner sa vie... » La pauvre vieille ne mourut 
pas, mais elle guérit d'une manière qui mérite 
d'être racontée. Mon frère, dont la charité an- 
gélique se portait partout où l'on souffrait , ne 
voulut pas quitter la pauvre patiente , et envoya 
par écrit au médecin des détails sur l'état de la 
malade, lui demandant de prompts secours pour 
elle. Dans la violence du mal, les gens de l'art 
ne suffisaient pas , et souvent les ordonnances 
se transmettaient d'un infirmier à l'autre, à 
quelques modifications près. Mon frère reçut , 
en réponse à sa lettre , trois paquets de poudre, 
avec injonction verbale de les administrer 
d'heure en heure. Ce ne fut qu'à grand'peine 
qu'on parvint à les faire prendre à la malade , 
qui se mourait... Un instant après arrive le 
médecin. « Eh bien ! dit-il. — Elle a tout pris. 
— Comment? — Avec peine, mais elle a tout 
avalé. — Avalé ! vous l'avez tuée ! Cette potion 
était destinée à tout autre usage. . . » Et mon frère 
de se désespérer d'avoir causé la mort de la 



168 LA HAVANE. 

pauvre vieille femme ! Il l'avait sauvée. La né- 
gresse se calma un instant après avoir absorbé 
la dernière potion , dormit profondément, gué- 
rit jj et maintenant elle continue de soigner les 
malades. 

Je citerai un autre fait qui prouve à la fois 
l'élévation et la délicatesse d'âme d'un esclave. 
Le comte de Gibacoa possédait un nègre qui , 
voulant s'affranchir, demanda à son maître le 
prix auquel il l'imposait. « Aucun, lui répondit 
son maître; tu es libre. » Le nègre ne répon- 
dit rien, mais il regarda son maître. Une larme 
brilla dans ses yeux , puis il partit. Au bout de 
quelques heures, il rentra accompagné d'un 
superbe nègre bozale qu'il avait été acheter au 
barracone avec l'argent qu'il destinait à son 
propre affranchissement. « Mi amo , dit-il au 
comte , auparavant vous aviez un esclave, main- 
tenant vous en avez deux ! » 

Les nègres s'identifient avec les intérêts de 
leurs maîtres et sont prêts à prendre fait et cause 
dans leurs querelles. Le général Tacon, ancien 



LETTRE XX. 169 

gouverneur de la Havane, qui a fait tant de 
choses essentiellement bonnes dans cette co- 
lonie, mais dont le caractère dur et inflexible a 
excité tant de ressentiments, se plaisait à humi- 
lier la noblesse par des actes de despotisme. Il 
avait persécuté le marquis de Casa-Calvo, qui , 
à force de souffrir, finit par mourir en exil. 
Quelque temps après, le général Tacon donnait 
un grand dîner. Plusieurs cuisiniers furent mis 
en réquisition; mais le meilleur était le nègre 
Antonio, appartenant à la marquise d'Arcos , 
fille du malheureux Casa-Calvo. Le gouverneur, 
ébloui parle prestige de sa haute position, pen- 
sa que rien ne devait lui résister, et demanda 
le cuisinier à sa maîtresse, qui, comme vous le 
pensez bien, le refusa. Le capitaine-général, 
piqué au vif, fit offrir à l'esclave, non-seulement 
la liberté, mais une forte récompense s'il quit- 
tait ses maîtres pour venir chez lui ; à quoi l'es- 
clave répondit : « Dites au gouverneur que 
j'aime mieux l'esclavage et la pauvreté avec mes 
maîtres que la liberté et la richesse avec lui. » 



170 LA HAVANE. 

Les hommes libres de couleur jouissent par- 
mi nous des garanties et des droits accordés 
aux colons. Ils font partie de la milice et peu- 
vent s'élever jusqu'au grade de capitaine. Les 
compagnies de gens de couleur sont toujours les 
plus empressées à défendre l'ordre public. Plus 
favorisés , plus heureux que les mulâtres de 
Saint-Domingue, nos hommes de couleur, loin 
de chercher à les imiter, sont toujours prêts à 
sévir contre les révoltes des esclaves. Fiers de 
se sentir rapprochés de la caste blanche par des 
lois libérales, ils tâchent de se détacher com- 
plètement d'une race dégradée. 

11 me reste peu de chose à ajouter sur ce 
grave sujet, monsieur le baron; je me borne- 
rai à une dernière observation. 

Supposons que les Anglais parviennent à ob- 
tenir sans secousse, sans troubles, l'émancipa- 
tion des esclaves dans nos colonies : quelle sera 
chez nous l'existence de plus de sept cent mille 
nègres en face de trois cent mille blancs? Leur 
premier sentiment, leur premier besoin, quel 



LETTRB XX. 171 

sera-t-il? Ne rien faire. Je l'ai dit : un travail 
régulier leur est insupportable; la force a seule 
pu les y soumettre. Les colonies anglaises, 
après avoir répandu plus de 25 millions de 
francs, n'ont obtenu d'autre résultat que la 
ruine de l'agriculture et la transformation de 
l'ancien esclavage en un état d'oisiveté et de 
vagabondage plus malheureux et plus immoral 
que la servitude. N'avons-nous pas encore sous 
les yeux le triste résultat de la révolution de 
Saint-Domingue, île jadis riche, florissante, 
spîendide, aujourd'hui pauvre, inculte, délais- 
sée et produisant à peine de quoi nourrir ses 
oisifs habitants, toujours ivres de vin et de fu- 
mée de tabac? La paresse a d'autant plus d'em- 
pire sur les nègres qu'elle n'est pas combattue 
par le besoin. À Cuba, la nature suffit avec luxe 
à tous leurs désirs ; le sol offre, sans culture et 
en profusion, des racines colossales qu'on assai- 
sonne avec des aromates exquis , sans autre 
peine que celle de se baisser pour les cueillir. 
Une maison? Ils n'en ont pas besoin sous une 



172 LA HAVANE. 

atmosphère toujours brûlante, où les nuits sont 
encore plus belles que les jours. Quatre pieux, 
quelques feuilles de palmier, voilà tout ce qu'il 
faut pour se garantir de la pluie; puis des tapis 
de mousse et de fleurs pour se reposer, et la 
voûte du cie] pour s'abriter. Quant aux vête- 
ments, la chaleur les leur rend inutiles, souvent 
insupportables. Un nègre indolent et sauvage, 
étranger à tout désir de progrès, d'ambition, de 
devoir, s'avisera-t-il jamais de remplacer cette 
vie imprévoyante, vagabonde et sensuelle, par 
les rigueurs d'un travail volontaire et d'une 
existence gagnée à la sueur de son front ? 

Supposons encore que, par un miracle, l'é- 
ducation morale des esclaves affranchis, se dé- 
veloppant tout à coup, les amenât à l'amour du 
travai : devenus laborieux, les nègres ne tarde- 
raient pas à être tourmentés du désir de devenir 
propriétaires; de là, rivalité, ambition, envie 
contre les blancs et leurs prérogatives. Sous un 
régime politique constitutionnel, dans un pays 
gouverné par des lois équitables, ne pourraient- 



LETTRE XX. 178 

ils pas réclamer le partage des mêmes institu- 
tions? Leur accorderiez-vous tous vos droits, 
tous vos privilèges ? En feriez-vous vos juges, 
vos généraux et vos ministres ? Leur donneriez- 
vous vos filles en mariage? — « Ce n'est pas cela 
que nous voulons ! s'écrieront les amis des noirs; 
qu'ils soient libres, sans doute, mais qu'ils se bor- 
nent à travailler la terre, à charrier de la canne 
comme des bêles de somme! » — Ils n'y con- 
sentiront pas, eux ; s'ils font ce métier aujour- 
d'hui, s'ils se trouvent, en s'y soumettant, aussi 
heureux qu'ils peuvent l'être, dans leur état im- 
parfait d'hommes sauvages, le jour où la lu- 
mière de l'intelligence luira pour eux, ils se 
sentiront hommes comme vous, et vous deman- 
deront compte de leur abaissement; puis, si 
vous les repoussez, ils vous écraseront, et le 
champ de bataille restera au plus fort. Faites-y 
attention : point de quartier entre deux races 
incompatibles dès qu'elles auront donné le si- 
gnal du combat. 

Nous trouvons un exemple de cette vérité 



174 LA HAVANE. 

dans les désastres arrivés à New-York en juillet 
1834. A peine les nègres se sentirent-ils libres 
qu'ils aspirèrent a l'égalité. Comment l'orgueil 
des blancs répondit-il à l'appel ? par le feu et 
par le fer. Heureusement le nombre des éman- 
cipés étant très faible (1), la terreur les saisit et 
ils s'enfuirent. Mais où allèrent-ils se réfugier? 
dans les Étals à esclaves, pour y demander asile, 
protection et travail. Ainsi, les nègres que 
la démocratie affranchit dans le Nord sont re- 
foulés par sa tyrannie et son orgueil dans les 
États du Sud, et ne trouvent d'asile qu'au sein de 
l'esclavage. Ce précédent a singulièrement calmé 
l'exaltation des aboli tionisles de X anti-slavery 
society (société contre l'esclavage). Les philan- 
thropes honnêtes et religieux dont cette société 
se compose avaient jusqu'alors attaqué avec 
un zèle infatigable les préjugés qui séparent les 
nègres des blancs, et avaient même essayé de 

(1) Il n'existe, dans l'État de New-York, que 44,870 personnes de 
couleur sur 1,113,000 blancs, et dans la ville de ce nom, 13,000 per- 
sonnes de couleur sur 200,000 blancs. 



LETTRE XX. 175 

mélanger les races par des mariages (1) ; mais, 
arrêtés par les conséquences graves de leurs 
prédications, ils se bornent aujourd'hui à en- 
courager l'exportation des nègres en Afrique. 
Cette mesure serait la plus sage, si elle était pra- 
ticable, et surtout si elle était compatible avec la 
conservation de nos colonies. Ainsi, partout où 
on a essayé de l'émancipation, le résultat a été : 
cessation de travail et ruine des colons, ou per- 
turbation et désordre social. 

J'en étais là, lorsqu'un journal, où se trouve 
le récit d'un procès qui vient d'être jugé à la Mar- 
tinique, me tombe sous la main. Cette relation 
est accompagnée d'accusations amères contre les 
colons et de conclusions en faveur de l'éman- 
cipation. Il s'agit d'une négresse qui, après 
avoir été la concubine de son maître, empoi- 

(1) De tous les essais des abolition/listes pour rapprocher les deux 
races , celui des mariages a le plus irrité l'orgueil des Américains , 
comme tendant davantage à l'égalité. Un révérend docteur ayant le 
premier célébré, à Utica, le mariage d'un nègre avec une jeune fille de 
couleur blanche, il y eut dans la ville un soulèvement. 



176 LA HAVANE. 

sonne par jalousie le bétail de celui-ci. Le maître 
impitoyable la jette dans un cachot et la con- 
damne au supplice de la faim; puis, accusé 
devant le tribunal, il est absous. Rien de plus 
révoltant! Mais qu'y a-t-il ici de plus odieux, 
du crime ou du jugement ? Sans contredit le 
jugement. L'action d'une maîtresse qui empoi- 
sonne son amant par jalousie et celle d'un 
homme qui fait périr sa maîtresse par vengeance 
sont des crimes horribles, mais des crimes 
commis sous l'influence des passions ; on en 
voit de semblables parmi les blancs. Ce n'est ni 
un argument de plus ni une preuve de moins 
pour ou contre l'esclavage. Quant au jugement, 
il est inique, car il est le résultat de mauvaises 
lois; et si la législation de la colonie est vicieuse, 
il n'en résulte pas que l'émancipation soit un 
bien. Corrigez vos codes ; rendez-les plus sages, 
plus justes, plus humains, et vous pourrez, en 
accordant aux nègres un sort meilleur qu'il ne 
le serait par l'émancipation, vous abstenir de 
dépouiller vos colons et de troubler le monde. 



LETTRE XX. 177 

Bailleurs vous avez encore un moyen d'amélio- 
rer le sort des esclaves : maintenez rigoureu- 
sement l'abolition de la traite. Les maîtres 
veilleront avec plus de soin sur l'esclave, pro- 
priété dont la valeur augmentera, et ce qui 
n'aura pas été obtenu par l'humanité sera dû à 
l'intérêt. 

L'expérience prouve qu'il meurt à Cuba près 
de moitié de plus d'affranchis que d'esclaves. 
Pendant les années 1832, 1833 et 1834, il est 
mort dans l'île un nègre libre sur trente, et un 
nègre esclave sur cinquante-trois esclaves. 

Maintenant je vous demanderai : 

Les nègres esclaves sont-ils plus heureux en 
Afrique que dans nos colonies ? 

Une fois arrivés en Amérique, trouvent-ils un 
avantage réel à être émancipés plutôt qu'es- 
claves ? 

La justice et l'humanité s'accorderont-elles 
avec l'attentat à la propriété et avec la lutte san- 
glante qui résulterait de l'émancipation ? 

Est-ce par un sentiment de philanthropie 

II. 12 



178 LA HAVANE. 

réel que les Anglais agissent contre ^esclavage 
dans les colonies espagnoles? Et les moyens 
qu'ils emploient pour arriver à leur but sont-ils 
compatibles avec les sentiments de philanthropie 
qu'ils proclament ? 

Le bien-être matériel dont les esclaves 
jouissent à Cuba, la protection que les lois leur 
accordent, ne sont-ils pas préférables, pour eux, 
aux chances d'une vie vagabonde et misérable, 
pour les colons, aux perturbations horribles que 
l'existence de ces hordes sauvages, étrangères 
aux mœurs, aux usages et aux préjugés de la 
colonie, pourrait y causer? 

Éclairez-moi sur ces diverses questions, 
monsieur le baron ; je vous mande ce que l'ex- 
périence m'a suggéré; je vous expose mes con- 
victions et mes doutes ; l'amour de la vérité a 
été mon seul guide. La justice abstraite est 
chose grande et sublime sans doute, mais rare- 
ment compatible avec notre faiblesse. Dieu 
même, pour nous l'accorder ou nous l'imposer, 
est obligé d'y joindre l'équité, qui la tempère. 



LETTRE XXI 



SOU MAIRE 

La mort à la Havane. — Scène de nuit. — Le bonheur véri- 
table est dans l'équité de l'âme. — Le balcon. — La jeune 
fille. — Les oiseaux privés. — La négresse. — Pressenti- 
ment. — La morte. — Le catafalque — L'enterrement. — 
Les nègres en grand costume. — Le cimetière. — Les os- 
suaires. — El senor Espada. — Nègres et blancs inhumés 
pêle-mêle. — Apothéose de l'égalité et honneur aux hiérar- 
chies humaines. — Le Havanais ne comprend pas la mort. 

— Vitalité sous les tropiques. — L'homme du Nord. — Pré- 
voyance paternelle à Cuba. — Cuba manque de souvenirs. 

— Poésie de l'espérance. — La cathédrale de la Havane. — 
La messe. — Architecture indigène. — Les patronesses des 
saints. — Les robes de la Vierge. — Tombeau de Christophe 
Colomb. — Sainte-Hélène et Cuba. — La vie des grands 
hommes ne s'accomplit qu'au delà du tombeau. 



LETTRE XXI 



A M. LE MARQUIS DE CL'STINE. 



Vous , mon cher marquis , observateur si fin, 
si délicat , vous qui , ayant parcouru l'Europe , 
avez recueilli de si riches moissons, et dont l'es- 
prit philosophique a su si bien apprécier le bien 
et si sévèrement condamner le mal , vous me 
permettrez de lever un coin du voile qui cou- 
vre encore à votre pénétration nos régions tro- 
picales. Vous y trouverez plus de nature que 



182 LA HAVANE. 

d'art ; et si vous jugez que l'une ne vaut pas 
mieux que l'autre , vous conviendrez au moins 
que nous avons pour nous encore l'espérance. 

La nuit était belle et brûlante; les rayons de 
la lune se faisant jour à travers les barreaux 
de ma fenêtre ouverte , répandaient leur douce 
lumière sur les fleurs peintes de ma mous- 
tiquaire , et venaient mourir en reflets roses 
sur les draps de mon lit. Bleu et brillant de 
myriades d'étoiles, le ciel se reflétait à la sur- 
face de la mer, qui , pétillante de mille feux, 
remplissait l'espace d'étincelles fugitives tour 
à tour dispersées et emportées par la brise. 
Tout était grandeur, silence, volupté dans la 
nature. Quoique fatiguée de ma journée, je ne 
pouvais, en face de tant de beautés, me déci- 
der à échanger la veille pour le sommeil , la 
vie pour la mort. 

— Non, me disais-je, la vie n'est pas si misé- 
rable que le prétendent certains esprits fâcheux, 
certaines âmes exigeantes et superbes : la vue 
du ciel, la beauté de la nature, la lumière, 



LETTRE XXI. 183 

la paix de la conscience, biens à la portée de 
tous, sont, pour l'homme, de sublimes élé- 
ments de bonheur. Ces dons magnifiques et 
les jouissances qui résultent de la santé, de 
la force, de l'usage de nos facultés, et dont 
l'énumération serait infinie, sont autant de 
sujets de reconnaissance éternelle envers la 
Providence. Et pendant que je faisais ces ré- 
flexions , mon regard , à travers ma mousti- 
quaire , apercevait , à la clarté de la lune, des 
masses de cactus et de lianes toutes bril- 
lantes , qui , suspendues au toit de la mai- 
son voisine, se répandaient sur le mur et 
allaient se perdre en se jouant entre les bar- 
reaux du balcon. Ces cactus , ces lianes et ce 
balcon ramenèrent naturellement ma pensée 
sur une jeune fille que j'y apercevais souvent à 
la fin du jour. Elle venait humer l'air, et res- 
tait couchée sur sa bulaca , pendant qu'une né- 
gresse , assise à terre , lui tenait les pieds des 
deux mains sur ses genoux pour qu'ils n'effleu- 
rassent pas la terre. Deux tomeguines privés 



184 LA HAVANE. 

voltigeaient autour des plantes grimpantes qui 
couvraient le balcon , et, tout joyeux, venaient 
recevoir en chantant les graines que la jeune 
fille leur distribuait. Elle était grande , belle et 
d'une excessive maigreur. Sa peau délicate 
était pâle et transparente ; et quoique dans un 
état habituel de langueur, elle avait parfois 
des mouvements de folle gaieté : alors ses 
grands yeux noirs, profonds et voilés de longs 
cils, brillaient d'un éclat extraordinaire. Elle 
prenait la tête crépue de sa négresse ; elle fo- 
lâtrait avec elle, la frappait doucement sur 
les joues et faisait cent autres folies ; puis , 
lasse, souffrante, elle retombait sur le dos de 
sa butaca, et jouait machinalement avec les 
grains du chapelet pendu au cou de l'esclave, 
qui , attentive , inquiète, le regard attaché sur 
ses moindres mouvements, semblait ne vivre 
que de la vie de sa maîtresse. Je ne sais quel 
charme, quel attrait me portait derrière ma 
persienne à l'heure où la jeune fille paraissait : 
j'aimais à la regarder parce qu'elle était belle , 



LETTRE XXI. 185 

je l'aimais parce qu'elle souffrait, et je craignais 
chaque jour de ne pas la retrouver le lendemain. 
— Ne vous est-il jamais arrivé, mon cher marquis, 
d'éprouver une inquiétude secrète, sans cause, 
qui ressemble à la peur , et qui n'est souvent 
qu'un pressentiment avant -coureur immédiat 
d'un malheur ? Depuis plusieurs jours elle n'avait 
point paru. Je ne sais quelle crainte vague 
s'emparait de moi en y songeant. Ce soir-là les 
fenêtres, comme toujours, étaient ouvertes, et 
quoiqu'un calme profond régnât dans la ville, 
je croyais entendre du fond de mon lit quel- 
que agitation dans l'intérieur de la maison ; 
mais à peine si je le remarquai. Dans nos habi- 
tations à jour, on est si accoutumé à plonger 
chez le voisin, qu'on ne trouve plus de charme 
à la curiosité. 

La nuit s'avançait ; la brise de terre commen- 
çait à fraîchir et à répandre un calme plein de 
douceur sur mes sens; je dormais déjà, lorsque 
je fus éveillée par des cris comme je n'en avais 
pas entendu depuis mon enfance : c'était de la 



iS6 LA HAVANE. 

douleur, de la rage africaine!... — Une voix 
rauque et brisée répétait sans cesse : « Mi amo ! 
mi amo! nina! ah! nina de mi corazon! » 

— C'est une négresse qu'on bat, m'écriai-je. 

L'âme indignée, révoltée, je sautai de mon 
lit, comme si j'eusse pu empêcher le mal, et 
d'un bond je me trouvai cramponnée aux bar- 
reaux de ma fenêtre. — Mais — quel triste 
spectacle, grand Dieu! Le salon où donnait le 
balcon voisin était dans l'obscurité : au delà, 
la vue se trouvait arrêtée sur un lit de sangle 
posé au milieu d'une seconde pièce, sur lequel 
je n'apercevais, à la distance où je me trouvais 
et à la lueur des bougies, qu'un bras pendant 
hors du lit et une forêt de cheveux noirs traî- 
nant jusqu'à terre. — Plus loin, un homme as- 
sis, les deux mains sur le visage, se livrant à 
tout le désordre de la douleur; — puis, une né- 
gresse, presque sans vêtements, se roulait par 
terre, criait et s'abandonnait au plus violent 
désespoir : — je compris tout! — Pauvre fleur ! 
à peine éclose , ton calice ne s'est ouvert que 



LETTRE XXI. 1R7 

pour renvoyer au ciel le parfum qu'il avait dé- 
posé dans ton sein ! 

Le jour suivant, dès le malin, un silence pro- 
fond régnait dans la maison. Les croisées 
étaient ouvertes, la porte d'entrée abandonnée 
à tout passant. Au milieu du salon, sur un ca- 
tafalque éclairé de pyramides de bougies et 
bordé de cierges, reposait la jeune fille, en ha- 
bit de religieuse de Sanîa-Cîara. Sa tête était 
ornée d'une guirlande de roses blanches, et 
tout son corps couvert de fleurs jetées par les 
curieux qui pénétraient sans cesse dans la mai- 
son pour répandre de l'eau bénite sur la dé- 
funte. Le père et la négresse avaient disparu : 
deux prêtres seuls priaient auprès de l'ange et 
faisaient les honneurs au public, pendant que 
les deux lomeguines, huches sur le balcon, 
étourdis et joyeux, becquetaient en jouant les 
gouttes de rosée qui brillaient encore sur les 
cactus de la veille. 

Le lendemain, le convoi réuni se mit en 
marche pour le cimetière. 



J88 LA HAVANE. 

L'enterrement d'une personne de haut rang, 
à la Havane, est entouré de pompe, comme s'il 
devait payer la dette entière du souvenir. Le 
corps est déposé sur une voiture à quatre roues, 
la seule peut-être qui existe dans la ville. 
Des prêtres priant à haute voix suivent im- 
médiatement; puis un grand nombre de nè- 
gres , habillés en grande livrée , ornés de ga- 
lons à armoiries sur toutes les coutures et en 
culotte courte, marchent sur deux rangs, por- 
tant des torches à la main. Les quitrins de luxe 
arrivent ensuite ; chaque personne seule occupe 
le sien, et le convoi se prolonge considérable- 
ment. — Un nègre en livrée, mon cher mar- 
quis, est un spectacle curieux, divertissant et 
fort peu en harmonie avec la gravité d'un con- 
voi; et c'est à grand regret que je suis obligée, 
pour satisfaire à la vérité historique, de mêler 
aux tristes images qu'offre ce récit la peinture 
fidèle de ce costume brillant et grotesque, porté 
seulement dans les enterrements. Des cohortes 
africaines, ainsi accoutrées, se prêtent mu- 



LETTRE XXI. 189 

tuellement dans les familles pour augmenter 
l'éclat des enterrements. Mais comme, dans 
l'habitude ordinaire de la vie, les nègres sont 
fort peu vêtus, qu'ils ont des épaules accoutu- 
mées à peine à se soumettre au poids d'une man- 
che de chemise : lorsqu'ils se sentent accablés 
par ces habits de drap.alourdis par les galons, et 
leurs têtes affublées de chapeaux à trois cornes ; 
quand, au lieu de leurs larges pantalons de toile, 
ils se trouvent emprisonnés dans des culottes 
collantes de drap , on les voit souffler comme 
des marsouins, les habits ouverts, les coudes 
des manches portés jusqu'au milieu du bras, par 
la tendance de l'épaule à s'en débarrasser, et, 
pour compléter la caricature, les chapeaux en 
arrière ou sur le coin d'une oreille, conservant 
à peine assez d'équilibre pour ne pas tomber 
de la tête. 

Le convoi partit : j'aurais voulu le suivre. Je 
sentais le besoin de prier pour tout ce que j'a- 
vais perdu : —mon père, l'image sainte de Ma- 
mita, planèrent autour de moi le reste de la 



190 L'A HAVANE. 

nuit; et le lendemain, à sept heures du matin, 
j'étais en quitrin sur la route du cimetière. 

Je sortis de la ville par la porte de la Pimta. 
Après avoir longé les murailles sur le bord de la 
mer, nous passâmes devant l'ancienne prison, 
qui sert actuellement de caserne à une partie de 
la garnison, et en tournant vers la droite, nous 
traversâmes la belle promenade de la Punta et 
ses immenses allées de sycomores. Bientôt la 
mer reparut adroite, bleue, calme, éblouissante 
des jets de lumière qui tombaient à flots du ciel 
sur sa surface. A ma gauche s'étendait une vé- 
gétation splendide, baignée par les rayons brû- 
lants du soleil ; mais loin de s'affaisser sous sa 
puissance, elle se montrait haute, orgueilleuse, 
jeune et riante, se dessinant dans de moelleux 
contours, étalant ses grâces dans ce golfe de 
lumière et d'or. A cette vue, je sentis un rayon 
de joie qui me pénétra au cœur. En vain mon 
esprit cherchait dans cette nature resplendis- 
sante quelques accords doux et mélancoliques 
qui répondissent aux sentiments douloureux, 



LETTRE XXI. 191 

aux pensées de mort qui m'avaient assaillie pen- 
dant une partie de la nuit ; je ne trouvais partout 
que la vie, la vie mouvante, jeune et parée de sa 
robe de noce. Mais bientôt, non loin de la côte, 
j'aperçus la lourde San-Lazaro, prison d'État, 
avec ses murs noircis par le temps, et tout 
écbevelés et luisants du limon de la mer. 

Quelques pas plus loin, à droite, l'hôpital des 
lazarinos et la maison des aliénés vinrent 
tour à tour attrister mon cœur. — Ainsi, me di- 
sais-je, partout où la nature se manifeste, tout 
est grandeur, magnificence ! partout où le pied 
de l'homme pose son empreinte, il n'y reste 
que souffrance et misère! — Peu d'instants 
après, nous étions en face d'un portique en 
pierres de taille, simple, de bon goût, orné de 
bas-reliefs dans le fronton, et flanqué des deux 
côtés d'énormes massifs d'arbres dont les fleurs 
et les fruits retombaient en profusion sur les 
urnes funéraires posées aux extrémités; nous 
étions à la porte du cimetière. Le cimetière se 
compose de deux longues allées pavées en 



192 LA HAVANE. 

dalles plates, formant une croix grecque, qui se 
divise en quatre compartiments égaux entourés 
chacun d'une grille et de cyprès d'une grandeur 
prodigieuse. La première chaussée conduit à 
une chapelle qui se trouve en face, à l'extrémité 
de l'enceinte. J'élaisàpeine arrivée, que, toute 
troublée, le cœur ému, je me dirigeai d'un pas 
précipité, malgré la chaleur excessive, vers le 
fond de l'enceinte, non sans tourner la tête à 
droite et à gauche, dans l'espoir d'apercevoir un 
monument, une ligne, un mot qui m'indiquât la 
dernière demeure de mes parents les plus chers. 
— Mais rien ! aucune espérance ne venait en- 
courager mes recherches : un terrain inégal 
et boursouftlé comme du sable mouvant et vol- 
canique s'offrit d'abord à ma vue. A mesure que 
je me rapprochais de la chapelle, j'apercevais 
quelques pierres sépulcrales. — C'étaient des 
tombeaux rangés en lignes, avec ces indica- 
tions générales à la tête de chaque rangée : 

Para los présidentes gobemadores. 

Puis plus bas : 



LETTRE XXF. 198 

Para los générales de los reaies exercitos. 

Para los obispos. 

Para los ecclesiasticos. 

Puis, sur la ligne de la noblesse, quelques 
pierres tumulaires avec les noms et les titres 
des derniers morts. — Du reste, point de fleurs, 
point de couronnes, aucun symbole cultivé par 
le souvenir de chaque jour. — Puis, le nom de 
mon père, de mamita, nulle part. 

Lasse, découragée, je m'appuyai un moment 
sur une des colonnes de la chapelle. — a A 
quien busca la Sefiora? (Que cherche la Seno- 
ra?)» bourdonna à mes oreilles une voix rauque 
et joviale. Je tournai la tête et j'aperçus près de 
moi un homme de mine ouverte, à peine vêtu, 
coiffé d'un énorme chapeau de paille. « Je 
cherche l'endroit où reposent les restes de 
mon père et de mon r aïeule , lui dis-je. — Si 
la niha me dit leurs noms et l'année de leur 
mort, nous verrons. » Je lui donnai les indica- 
tions. « San Cristobal, s'écria-t-il, ce bon saint 
lui-même, avec toute sa force, ne saurait sou- 

II. 18 



194 LA HAVANE. 

lever le poids qui le recouvre! Le cimetière 
de la Havane, voyez-vous, est trop petit pour le 
petit nombre de ses habitants, et nul ne saurait 
avoir une place à part : chacun est enterré à 
son tour et tous pêle-mêle; puis, lorsque le 
terrain commence à se gonfler, voyez-vous là, 
niîia, eh bien ! alors, on fouille la terre, on 
nivelle le sol, tout prêt ensuite à recevoir de 
nouveaux hôtes, pendant que les os des anciens 
vont grossir les masses que voilà. » — Et il me 
désignait du doigt quatre ossuaires pyramidaux 
qui formaient — profanation exécrable! — les 
quatre coins du cimetière. 

Jusqu'en 1805, les morts, ici, avaient reposé 
sous le parvis des églises. A cette époque, pen- 
dant le gouvernement de don Francisco Some- 
ruelos et par l'influence de l'évêque, el senor 
Espada, la Havane fut douée d'un cimetière. Ce 
digne prélat, aussi saint qu'éclairé, convaincu 
des graves inconvénients attachés à l'habitude 
d'enterrer les morts dans les églises, particu- 
lièrement sous l'atmosphère brûlante des tro- 



LETTRE XXI. 195 

piques , demanda au gouvernement supérieur 
l'autorisation et les fonds nécessaires pour faire 
construire un cimetière. Il obtint l'un, et ne 
voyant pas arriver les autres, il se chargea de 
faire l'œuvre à ses propres frais. Ce ne fut pas 
sans peine qu'il obtint de ses ouailles l'adoption 
de ce saint asile, et qu'il put leur persuader que 
l'âme pouvait aller au ciel, même quand le 
corps repose sous le soleil, au milieu de la na- 
ture. Le saint homme, entraîné par l'exaltation 
de la vertu évangélique, de peur que la vanité 
n'établît trop de différence entre la tombe du 
riche et celle du pauvre, défendit l'érection de 
tout monument et même tout achat de terrain. 
Il permit ensuite que les nègres fussent inhu- 
més pêle-mêle avec les blancs. Néanmoins, il 
établit des lignes de démarcation pour les cor- 
porations et les autorités, consacrant ainsi une 
hiérarchie après [la mort, pendant que, pour 
ménager l'envie du pauvre, il ajoutait l'amer- 
tume à la douleur du riche en lui enlevant les 
cendres de ses proches. Au reste, l'erreur du 



186 LA HAVANE. 

saint prélat ne diminue en rien ses vertus et ses 
bienfaits, dont la mémoire sera toujours chère 
aux Havanais. 

Mais il serait juste et louable de modifier le 
règlement du cimetière, et de l'agrandir, pour 
que la mère aille pleurer son enfant sur sa 
tombe, et qu'en y déposant une fleur, en pres- 
sant de sa main la terre qui le couvre, elle 
puisse croire qu'elle le caresse ; pour que la 
jeune fille, en collant ses lèvres contre le marbre 
qui renferme les restes de sa mère, puisse lui 
demander encore un conseil, une bénédiction; 
— et enfin, pour que dans ce cimetière, œuvre 
du progrès et de la piété , la dépouille des 
morts ne soit pas jetée aux vents, comme aux 
voiries de Montfaucon. 

D'ailleurs, l'imagination mobile des Havanais 
n'est que trop portée à l'oubli. La vie intérieure 
de l'homme n'est que le reflet de la nature ex- 
térieure qui l'environne. Le Havanais n'a pas 
la pensée de la mort. Il ne la comprend pas, ne 
s'en inquiète pas, en parle gaiement, comme d'un 



LETTRE XXI. 187 

banquet, comme d'une fête. —Sous un climat 
puissant , où la vie est partout , pénètre partout, 
l'énergie ardente de la vitalité absorbe toutes les 
facultés , et les tient sous sa puissance par la 
renaissance perpétuelle de la nature. Comment 
l'homme du Midi, constamment frappé par le 
spectacle saisissant d'une végétation grandiose 
et splendide , dont la sève variée se reproduit 
sous mille formes, sous mille couleurs, et dont 
la vie est éternelle, accoutumé à voir sans cesse 
sous ses yeux les ileurs, les boulons et les fruits 
se renouveler à la fois sur les arbres, sous un 
ciel toujours chaud, toujours pur; — comment, 
dites-moi, mon ami, comment comprendrait-il la 
mort? La vie, c'est la jouissance, et il jouit de tout 
et toujours. La mort passe à côté de lui, et il ne 
s'en aperçoit pas; il n'en a pas le temps, agité, 
ébloui, ardent, heureux qu'il est! — L'homme 
du Nord , au contraire , accoutumé à lutter 
contre l'âpreté d'un climat dénué des secours 
de la terre pendant une partie de l'année, ayant 
toujours sous ses yeux le spectacle désolant de 



198 LA HAVANE. 

la nature dépouillée, se trouve tout naturel- 
lement familiarisé avec l'idée de la destruction 
et s'y complaît par habitude. Les privations, le 
travail, la souffrance, le rapprochent de la mort. 
S'il chante, c'est une ballade sur ses ancêtres, 
dont il rappelle les hauts faits ; s'il rêve, il 
évoque les mânes des héros de sa tribu ; et 
pendant ses heures de loisir il arrose religieu- 
sement l'arbre qu'il planta sur la tombe de sa 
mère. Sous une atmosphère lourde, épaisse, dé- 
pourvue de soleil, en face de glaces éternelles 
et d^arbres dépouillés, aucune variété, aucun 
mouvement ne vient distraire ses pensées ; rien 
de gracieux, de voluptueux dans la nature , ne 
vient agiter ses sens. A force de calme, le sang 
se fige dans ses veines, et il finit, pour ainsi 
dire, par vivre en mourant. 

Il ne faut pas croire, néanmoins, que chez 
les Havanais cette influence de la nature et du 
climat affaiblisse la faculté de la douleur, 
comme celle du souvenir; bien au contraire, 
l'intimité des liens de famille, la vie sociale 



LETTRE XXI. 499 

concentrée dans les affections tendres et dans 
les plaisirs de l'amour, développent en lui la 
faculté de sentir, exalte ses regrets à la perte 
des objels qui lui sont chers. Mais son affliction 
est aussi violente que fugitive, et je doute qu'on 
ait jamais vu d'exemple dans ce pays, comme 
dans certains pays septentrionaux, de ces dou- 
leurs profondes qui durent autant que la vie , 
et dont on finit par mourir : ici, la douleur peut 
tuer, mais non durer. 

Je me permettrai une observation que vous 
apprécierez, je n'en doute pas, avec toute la 
sagacité de votre esprit. A la Havane, le fils 
n'attend pas la mort de son père pour jouir de 
l'opulence. Le chef de la famille, à mesure que 
chacun de ses enfants arrive à l'âge de raison, 
lui fait sa part, et lui dit en la lui remettant : 
«ffijo mio , fomentate (Mon fils, soutiens- 
toi). » Et comme on élève une fortune en peu de 
temps, avant que le père ait accompli sa car- 
rière, les enfants sont riches de leur propre 
bien , souvent plus riches que leur père : ainsi, 



100 LA HAVANE. 

le sentiment pur et saint de l'amour filial est 
rarement souillé par de coupables calculs , qui 
répugnent autant à la morale qu'à la nature. 

Préoccupée par ces réflexions , je ne m'étais 
pas aperçue que nous étions déjà dans la ville, 
et que mon negrito allait toujours devant lui, 
sur sa mule, en attendant mes ordres. Nous 
aurions marché longtemps encore, si le son re- 
tentissant d'une cloche n'était venu frapper mes 
oreilles : nous étions auprès de la cathédrale. 

La cathédrale actuelle de la Havane, dans les 
premiers temps modeste chapelle consacrée 
à saint Isidore, fut reconstruite en 1724 par les 
jésuites. Peu d'années après, la compagnie de 
Jésus ayant été expulsée, son église devint la 
première paroisse de la ville. Son architecture 
n'a ni style ni antiquité : c'est un mélange de 
gothique , de mauresque et de mexicain primi- 
tif qui, comme tous les ouvrages de l'art chez 
les peuples jeunes, est l'imitation naïve de la 
nature. Sur les découpures africaines et du 
moyen-âge, on voit se grouper des fruits entre- 



LETTRE XXI. 201 

lacés par des lianes et des guirlandes de fleurs, 
puis des imitations de feuilles de papayer larges 
et lustrées, comme de légers rubans, se tortil- 
lant avec souplesse autour de colonnes sans 
base, couronnées de panaches exubérants, en 
corolle d'ananas. Cette richesse luxueuse, jeune 
et puissante, jetée ainsi naïvement à flocons sur 
ces vieilles formes traditionnelles, me rappelle 
ces villes superposées qu'on trouve en Italie, où 
les générations, foulées et refoulées les unes sur 
les autres, se servent mutuellement de linceul ; 
où la vie succède à la mort, sous une autre 
forme, à un étage supérieur; où des jardins ra- 
vissants s'épanouissent à la chaleur des cata- 
combes. Comme vous voyez, mon cher marquis, 
Cuba manque de la poésie des souvenirs : ses 
échos ne répètent que la poésie de l'espérance. 
Nos édifices n'ont pas d'histoire ni de tradi- 
tion : le Havanais est tout au présent et à l'ave- 
nir. Son imagination n'est frappée, son âme 
n'est émue, que par la vue de la nature qui l' en- 
vironne ; ses châteaux sont les nuages gigan- 



202 LA HAVANE. 

tesques traversés par le soleil couchant; ses 
arcs de triomphe, la voûte du ciel ; au lieu d'o- 
bélisques, il a ses palmiers; pour girouettes 
seigneuriales, le plumage éclatantdu guacamayo; 
et en place d'un tableau de Murillo ou de Ra- 
phaël, i! a les yeux noirs d'une jeune fille, 
éclairés par un rayon de la lune à travers la 
grille de sa fenêtre. 

Le son des cloches devenait de plus en plus 
strident et sonore. Je ne sais , mais il me 
semblait que cet appel m'était plus particu- 
lièrement adressé. J'avais à prier pour mon 
père, pour mamita. 

J'entrai dans la cathédrale : la messe finissait. 
Tout était éclat dans l'intérieur de l'église. De 
hautes pyramides de bougies allumées, comme 
des foyers ardents, rehaussaient la magnificence 
des autels tout éblouissants de dorures, de re- 
liques et de flambeaux en or et en argent in- 
crustés d'émaux et de pierreries. Toute l'église 
était jonchée de fleurs, dont les parfums divers se 
mêlaient à l'odeur de l'encens. Ces émanations 



LETTRE XXI. Î05 

inappréciables, l'harmonie suave de l'orgue et 
l'extrême chaleur portaient à la fois le trouble 
et l'ivresse dans les sens. La sainte Yierge sur- 
tout était de toute beauté, éclatante de pier- 
reries , de couronnes de fleurs et de gazes 
d'argent : on célébrait sa fête. 

Les dames de la haute noblesse sont char- 
gées du service particulier des saints et de la 
Vierge. Chaque église a sa dame palronesse qui 
organise et dirige le service du saint qu'on y 
vénère. Sa maison est composée de plusieurs 
employés et d'un majordome qui gère les biens 
du saint, provenant de sommes considérables à 
eux léguées par des âmes pieuses. La dame 
patronesse surveille l'administration des fonds. 
Elle se charge exclusivement de renouveler les 
costumes de la Vierge, dont la garde-robe est 
somptueuse et variée, ainsi que les ornements 
de son autel, composés de mille joyaux, de vais- 
selle d'or et d'argent et de draperies de den- 
telles. Lorsque les jours de fête arrivent , c'est 
un assaut de luxe et de magnificence. Si le re- 



204 LA HAVANE. 

venu est insuffisant, îa patronesse couvre les 
frais, car il faut qu'à tout prix elle fasse honneur 
à sa foi et à son amour-propre. Le jour de l'a- 
doration du saint, la palronesse invite sa société 
aux offices, et lui offre un magnifique refresco 
chez elle en sortant de l'église. Voici un fait 
arrivé l'année dernière, le jour de ma patronne, 
la vierge de las Mercedes, révérée particuliè- 
rement ici. Ma tante, la comtesse douairière de 
Montai vo, palronesse de la Vierge, avait com- 
mandé les plus riches étoffés à Madrid pour le 
costume du jour de la fêle, qui se trouvait à la 
fin de septembre, c'est-à-dire en plein équi- 
noxe. Les étoffes étaient attendues depuis deux 
mois, mais elles n'arrivaient point. La semaine 
de la neuvaine arrive, et point de robe neuve. 

Ma tante était au désespoir, tout élait déso- 
lation dans la maison lorsque, la veille 

même de la fête, apparaît dans le port un na- 
vire tout désemparé; ce navire apportait le tré- 
sor attendu; et quoique l'équipage, se croyant 
perdu, eût, pour diminuer le lest, jeté à la mer 



LETTRE XX F. SOS 

une grande partie de la cargaison, il avait 
non-seulement conservé le précieux dépôt, 
mais i! l'avait exposé, et la caisse magique était 
devenue l'objet de prières ferventes. 

L'arrivée du bâtiment, la veille même du jour 
de la fête, après un si grand danger, est comptée 
au nombre des miracles de la Vierge de las 
Mercedes. 

L'office approchait de sa fin , on sortait de 
l'église. Je ne sais si la prière collective est 
plus efticace que la prière individuelle ; quanta 
moi, je ne prie jamais avec autant de ferveur 
que lorsque je suis seule; aussi je laissai s'écou- 
ler ce torrent humain, contemplant avec plai- 
sir blancs, hommes de couleur et nègres mê- 
lés. Fière du bon sens et de l'humanité de mes 
compatriotes, je me disais, en songeant à nos 
voisins du Nord : « Ici au moins les rangs s'effa- 
cent là où la religion règne , et la maison de 
Dieu est la maison de tous ! » Ma prière était finie, 
j'allais partir ; mais au moment de traverser 
l'église, je ne sais quelle pierre lumulaire vint 



206 LV HAVANE. 

frapper ma vue à la droite du maître autel. 
Toute préoccupée de mes recherches du matin, 
je revins sur mes pas... C'était une pierre mo- 
deste scellée dans le mur; au-dessous d'elle on 
lisait cette inscription naïve et toute primitive. 

« restos e imagen del gran Colon ! 

« Mil siglos duiad, guardados eu la urna 

« Y en la remembranza de nueslra nacion. » 

Sur la surface de la pierre on avait empreint 
grossièrement les traits d'un homme... ou plu- 
tôt d'un dieu, car Hercule en lit moins et fut 
admis dans l'Olympe. Salut, illustre héros!... 
Colomb! Salut! toi, dont la vertu égala la foi, 
et dont la foi égala la volonté!... Grand cœur, 
haute intelligence, qui sus reculer les bornes du 
monde connu, en affrontant tous les dangers, 
toutes les injustices! modeste, simple dans la 
grandeur; fort, haut, puissant dans l'adver- 
sité!... Toujours en proie aux passions et à 
l'envie de la médiocrité , mais regardant en 
pitié la faiblesse humaine, il ne fit jamais le 



LETTRE XXI. 207 

mal ; et, grand, immense, continua son vol dans 
les régions supérieures, comme l'aigle du dé- 
sert. La nature de Colomb est une belle créa- 
tion de Dieu, prédestinée à changer la face du 
monde; mais en le douant de son rayon divin, 
fanal lumineux qui devait le guider dans ses re- 
cherches lointaines, il voulut le soumettre aux 
plus pénibles, aux plus douloureuses épreuves, 
pour qu'il n'oubliât pas qu'il était homme. 

Je ne sais ce qu'il y a de plus merveilleux 
dans Colomb, de sa volonté ou de sa foi; mais, 
sans aucun doute, ce qui l'éleva au-dessus de sa 
propre gloire, ce fut sa sollicitude pour la pos- 
térité; et s'il se présente grand et touchant à la 
fois, lorsqu'en pleine cour, entouré de tout l'é- 
clat du trône, assis à côté du roi Ferdinand et 
d'Isabelle, il raconte avec une modeste simpli- 
cité ce qu'il a vu, sans s'arrêter à ce qu'il a fait ; 
si plus tard il se montre héroïque lorsque, maî- 
tre souverain au milieu de ses conquêtes, il 
baisse la tête au nom du roi prononcé par l'in- 
fâme Bobadilla, et se laisse charger de fers, Co- 



208 LA HAVANE. 

lomb ne fut jamais plus digne d'admiration que 
ce jour où, retournant en Espagne à bord de la 
Nina, pour rendre compte de sa première dé- 
couverte, il se trouva assailli par une violente 
tempête au milieu de la mer Atlantique. 

Les matelots invoquaient les saints, faisaient 
des vœux, avaient recours aux charmes; le dé- 
sespoir était partout ; leur perte paraissait iné- 
vitable, et on s'attendait à chaque instant à être 
englouti sous les flots. 

. . . Que faisait Colomb pendant que la mort 
se présentait à lui sous une forme si ef- 
frayante?... ïl écrivait le récit circonstancié de 
son voyage, le plaçait soigneusement dans une 
boîte de fer-blanc enveloppée de toile cirée, 
puis l'enfermait dans un gâteau de cire, et, 
après avoir pris les plus minutieuses précau- 
tions pour qu'il fût préservé de l'eau de la mer, 
il le jetait au fond de l'Atlantique, dans l'espoir 
qu'un accident heureux viendrait découvrir un 
dépôt si précieux au monde ! 

Colomb mourut à Valladolid, abîmé dans les 



LETTRE XXI. 109 

douleurs de l'âme et du corps, et sans avoir 
même pu léguer son nom au nouveau monde 
qu'il avait découvert. Ses restes furent envoyés 
à Séville , de là à Saint-Domingue , et enfin 
transportés à la Havane en 1796. Ainsi, après sa 
mort comme pendant le cours de sa vie, sa 
destinée fut de courir le monde ; mais la Havane 
saura garder un si bel héritage. La dépouille 
mortelle de Colomb reposant sur cette terre 
qu'il dévoila au monde au prix de tant d^efforts 
et de souffrances , sur laquelle il implanta le 
bienfait de la civilisation, est une grande pen- 
sée, remplie de noble et touchante poésie. 

La destinée de l'homme célèbre sur la terre 
ne finit pas avec la mort, ce n'est qu'au fond de 
sa dernière demeure que le cadre de sa vie est 
achevé ; c'est là que l'harmonie se complète. 
La vie de Colomb n'a terminé son cours qu'en 
1796, sur le sol havanais. Là, se trouve sa 
réhabilitation et sa récompense. 

Le rocher de Sainte -Hélène, tombeau de 
Napoléon, devint dépositaire, non-seulement 

H. 14 



210 LA HAVANE. 

de sa grandeur et de ses malheurs , mais un 
simulacre visible et matériel de ses fautes et 
de son expiation : toucher à cette tombe fut 
une profanation, un assassinat, le meurtre 
d'une gloire, une faute qui dérangea l'ordre 
moral de toute une destinée. En fouillant cette 
terre consacrée par la volonté de Dieu, en re- 
muant les cendres du héros, on a troublé l'ordre 
admirable des conséquences de sa vie ; et, chose 
remarquable, le souvenir de cette grande gloire 
qui ne cessait de retentir dans le monde entier, 
lorsque son corps, comme un géant endormi, 
reposait sur son rocher sauvage, paraît ense- 
veli avec lui dans le caveau prosaïque qu'il oc- 
cupe. Napoléon à Sainte-Hélène appartenait au 
monde; aux Invalides, il n'est plus qu'à la 
France ! 

Mes lèvres effleurèrent la pierre sainte qui 
protège les restes de Colomb, et je sortis de la 
cathédrale faisant des vœux pour que le gou- 
vernement espagnol élève un jour à cet homme 
illustre un monument digne de sa vie et de sa 
mort. 



LETTRE XXII 



SOMMAIRE 

Les deux veillées. — Mon parent l'observateur. — Le velorio. 

— Le sacateca, — Les culottes du mort. — Scène nocturne. 

— La veuve. — Les amours. — La tertulia. — Minuit. — 
L'orgie. — Facétie. — L'Espagne et son étiquette sur l'es- 
trade mortuaire. — L'insouciance créole à table. — Don 
Saturio. — Velar el mondortgo. — Le lechon. — Le chien. — 
No Pepe el mocho. — El matador. — Le bal. — Le mou- 
choir brodé. — Le Bouvier. — Promenade à la fînca. — 
Amours. — Repas homérique. — Mœurs bourgeoises et 
mœurs rustiques. 



LETTRE XXII 



À MADAME LA VICOMTESSE DE WALSH (i). 



Havane, le 18 juin. 

Suivez-moi ; chère madame, vous dont l'ori- 
ginalité piquante n'a rien perdu de sa fraîcheur 
et de sa grâce au milieu des élégances parisien- 

(1) Cette lettre était écrite, lorsque madame la vicomtesse de Walsh 
fut enlevée à ses amis, à la suite d'une maladie longue et douloureuse. 
Cette perte a été vivement sentie par tous ceux qui la connaissaient. 
La bonté de son âme, l'originalité de son esprit, lui gagnaient tous les 



SI 4 LA HAVANE. 

nés et des devoirs de la vie civilisée; venez 
dans un lieu inconnu et singulier vous mêler 
par la pensée a des mœurs qui n'ont pas été 
décrites et qui à peine ont été observées. 
N'avons -nous pas dans notre monde assez d'em- 
preintes effacées, pour que les vives saillies de 
ces médailles qui viennent d'être frappées et 
brillent encore de leur éclat natif, nous attirent 
par un certain charme? Que de nuances équi- 
voques dans notre Europe , où tous les rayons 
et toutes les couleurs se confondent et finissent 
par composer un crépuscule incertain ! Ici , les 
couleurs sont franches et vives ; elles plaisent 
par une grâce sauvage étrangère à notre vie 
habituelle. 

Je venais d'écrire hier soir une lettre à un 



cœurs. Elle réunissait à toutes les grâces féminines un courage et une 
volonté énergiques, voilés par une légèreté pleine de charme et de bien- 
veillance. Passionnée et ardente dans ses affections, elle possédait cette 
loyauté vaillante, si rare, qui commande le respect pour ceux qu'on 
ûime, et savait défendre ses amis absents jusqu'à les faire aimer de ses 
nnemis. 



LETTRE XXII. 215 

de mes amis; je lui apprenais comment on 
traite à la Havane le grand problème de la mort, 
lorsqu'un de mes parents, d'un âge assez avancé 
et observateur gai, entra chez moi et voulut 
savoir quelle espèce de renseignements j'adres- 
sais à l'Europe sur l'île de Cuba. C'est un esprit 
distingué et cultivé qui figurerait très-bien 
dans les salons de Paris et de Londres. 11 a fait 
de longs voyages et se plaît encore aujourd'hui 
à parcourir toutes les côtes et tous les recoins 
de notre île, pour y découvrir quelques détails 
de mœurs qui amusent sa curiosité et sa vieil- 
lesse. 

« Vous avez raison, me dit-il après avoir lu 
« ma lettre au marquis de C; dans ce pays on ne 
« sait pas et on ne veut pas mourir. La destruc- 
« tion n'est jamais présente à nos pensées, tant 
« la renaissance est prompte ici et la fécondité 
« inépuisable. Vous êtes femme, et femme du 
« monde. Vos habitudes et vos idées ne vous 
« ont pas permis de descendre à ces observations 



Î16 LA HAVANE. 

« populaires et intimes qui seules peuvent faire 
« bien juger une race. . . . Savez- vous ce que 
« c'est qu'un velorio (1)? » 

« — Voilà qui doit être fort gai, mon cher 
« parent, lui dis-je. 

« — Infiniment plus gai que vous ne pensez; 
« et quand le bonheur me conduit à la carn- 
et pagne et que je puis faire partie d'une des 
« troupes qui veillent le mondongo (2) , je pro- 
« fite avidement de la circonstance. 

« — Un mondongo, la veillée des morts et 
« celle des... voilà deux passe-temps peu al- 
« trayants. 

« — C'est ce qui vous trompe. La poésie pas- 
« torale, la gaieté champêtre, la grâce des mœurs 
« ingénues, sont le fond véritable de ce diver- 
« tissement que nos gens de campagne appellent 
« velar el mondongo. Quant à l'autre cérémonie 
« funèbre du velorio, elle fait jaillir du fond de 

1) La veillée des morts à la Havane. 

2) Les entrailles d'un porc. 



LETTRE XXII. 217 

« son deuil autant de folles plaisanteries, d'é- 
« pi grammes, d'amourettes hasardées et de 
« mariages imprévus que vos bals et vos rouis 
« européens. Non-seulement les amis d'un 
« mort, mais les personnes qui, sans l'avoir 
« connu, veulent lui faire honneur, se réu- 
« nissent autour du cadavre et le veillent pen- 
« dantune nuit. Il y a des gens qui ne manquent 
« pas un seul velorio, entre autres ce don Sa- 
« turio, que je vous ai montré l'autre jour, 
« homme aux lèvres épaisses, à l'œil fixe et 
« sans lumière, au front bas et à la bouche dila- 
« tée par un éternel sourire, vraie caricature de 
« volupté insouciante. Avant -hier même ce 
« personnage, d'ailleurs innocent, et qui me 
« considère beaucoup, entra chez moi et me 
« dit : 

« — Un de mes parents est décédé ; venez 
« avec moi au velorio. 

« Puis, d'une voix plus basse et d'un ton 
« moitié plaisant, moitié mystérieux : 

« — Vous vous amuserez : il y aura de jolies 



218 LA HAVANR. 

« personnes, et, par-dessus tout, un souper 
« magnifique. 

« Il était neuf heures du soir : je mis ma ea- 
« saque de condoléance et je m'acheminai vers 
« la maison mortuaire, où j'arrivai en peu de 
« minutes. 

« A peine me trouvais-je dans la cour, qu'au 
« milieu du tumulte et des conversations niè- 
ce lées, ces mots vinrent frapper mon oreille : 

« — Quelles culottes portera le défunt? 

« — Nous n'y sommes pas encore, répondit 
« de l'intérieur une voix chevrotante ; celle de 
« coutil rose.... ou celle de drap violet... 

« Alors je vois une vieille traverser la cour 
« en chancelant, passer devant moi, et qui, 
« soulevant le rideau noir : 

« — Pas de culottes, s'écria-t-elle , c'est 
« inutile. Il portera l'habit de San-Francisco. 

« — A la bonne heure, répliqua du fond de 
« la chambre une voix lugubre et de circon- 
« s tance, qui contrastait singulièrement avec 
« le mouvement et le tapage qui se faisaient 



LETTRE XXII. 219 

« dans la cour; à la bonne heure, fia (1) Bar- 
« bar a! 

« C'était la voix du sacaleca (2). Au bout 
« de quelques minutes le mort fut exposé ; et 
« chacun de lui jeter de l'eau bénite. A mon tour 
« je soulevai le rideau noir. Au sommet de plu- 
« sieurs gradins disposés en forme d'autel;, et 
« qui s'élevaient à plus de douze pieds, on voyait 
« le cadavre livide. On l'entoura de torches, 
« dont le reflet rouge se jouait tristement dans 
« les replis bleus de la robe de Saint-François : 
« c'était un spectacle plein de terreur. Lâtumba 
« était isolée , le visage du mort à découvert : 
« ces yeux fermés avec de la cire bouillante 
« laissaient encore échapper, à travers leurs 
« paupières tirées, quelques globules blancs qui 
« ressemblaient à des larmes figées, et sur le 
« corps immobile et roide se répandait une clarté 
« blafarde et vacillante. On avait ouvert les 
« portes et l'on donnait accès à qui voulait en- 

(1) Abréviation populaire de doua. 

(2) Celui qui fait métier d'habiller les morts. 



220 LA HAVANE. 

« trer; c'était convier les intérêts et les pas- 
« sions des vivants au grand enseignement des 
« morts. 

« Mon tour arriva. — La clarté de la lune , 
« presque aussi vive que celle de l'aube en 
« France et en Angleterre, entrait par les fe- 
« nêtres ouvertes, tombait sur les degrés tendus 
« de noir de la pyramide mortuaire, et se mê- 
« lant aux lueurs rougeâtres des cierges, sem- 
« blait ranimer la figure du mort. 

« Ce spectacle mélancolique n'était pas du 
« goût du docteur Saturio, qui m'accompagnait. 
« Il crut devoir m' attirer d'un autre côté, sous 
« prétexte de me présenter à la veuve et aux 
« parents, qui occupaient une salle voisine. C'é- 
« tait quelque chose de triste que la situation 
« de cette pauvre femme, contrainte à faire pa- 
« rade de sa douleur, se tenant immobile au 
« milieu d'un cercle qui chuchotait et s'entre- 
« tenait bas des nouvelles du jour et des af- 
« faires de la ville ; puis, chacun de se tourner 
« par intervalles vers la veuve avec un visage 



LETTRE XXII. 221 

« de circonstance, dont les muscles mal tendus 
« portaient encore, dans la grimace de la tris- 
« tesse, la trace récente de la gaieté. Heureuse- 
« ment pour elle, les visiteurs se renouvelaient 
« constamment, et elle n'était obligée de parler 
« à personne. 

« Un petit orphelin, assis sur les genoux de 
« sa mère, apercevant la tombe à travers la 
« porte ouverte, s'écriait : «Maman, pourquoi 
« papa est-il là-haut? Comme il est bien vêtu! 
« Dis- lui que je veux l'embrasser. » Vous 
« comprenez que ces touchantes paroles chas- 
« sèrent bien vite le docteur Saturio ; il tira un 
« cigare de sa poche et l'approcha de la lampe; 
« puis il se hâta de me dire : « Restez ici ; je 
« vais à la cuisine prendre une tasse de café. » Je 
« me débarrassai bientôt à mon tour de la cor- 
« vée qui m'était imposée, et je fus quitte en 
« quelques minutes de ces conversations ba- 
« nales, si désolantes pour les affligés, si fasti- 
« dieuses pour les indifférents. Je quittai la 
« veuve et passai dans une autre chambre. Là 



222 LA HAVANE. 

« se présentait le spectacle le moins analogue 
« au silence et à la tristesse des cérémonies 
« mortuaires : une quarantaine de personnes 
« des deux sexes y formaient plusieurs groupes 
« animés ; les plus jeunes s'occupaient de ces 
« jeux qu'on appelle innocents; d'autres cau- 
« saient fort à leur aise et mêlaient à leur con- 
te versalion des éclats de rire. Qnelques-uns en- 
« touraient une vieille femme , la même qui 
« avait donné son avis sur le pantalon du mort, 
« et qui racontait avec une prolixité scrupu- 
le leuse ses mérites, ses richesses, ses vertus et 
« tous les détails de sa maladie. Un personnage 
« triomphait au milieu de l'allégresse de cette 
« salle : c'était le docteur don Saturio. Il se 
« multipliait, prenait part aux jeux innocents, 
« apportait du chocolat à celle-ci, des dragées à 
« celle-là, à la vieille du vin muscat, riant, fu- 
« mant, causant, ne s'oubliant pas, et d'une 
« gaieté contagieuse qui faisait retentir la salle 
« entière. Je portais envie à ce brave homme 
« sur lequel glissaient avec tant de facilité 



LETTRE XXII. 223 

« toutes les méditations sérieuses et toutes les 
« pensées de la mort, bouffon habituel des veil- 
« lées funèbres, caractère que la Havane seule 
« peut se vanter de posséder. 

« Je sortis un moment pour prendre l'air. En 
« traversant un corridor, des voix douces et 
« murmurantes frappèrent mon oreille, non 
« loin de la salle où gisait le mort. 

« — As-tu vu , Pepilla, comme elle l'a re- 
« gardé? Avec quelle fureur elle a brisé son 
« éventail lorsqu'on le condamna à in'embras- 
« ser? disait une jeune fille à son amie en s'ap- 
« puyant sur son épaule. 

« — Lo vis te, Pepyia, como lo mira? — Ya, lo 
« vi, ya. — Y con que furia rompiô el abanico, 

« cuando le condenaron a darme un beso ? 

« — Y el! que Colorado se pusô! 

« riantes illusions de la vie, puissante 
« sève de la jeunesse, ardeur des passions créa- 
« trices ! fus-je tenté de m'écrier, comme votre 
« magie dérobe aisément à des yeux créoles le 
« sérieux de la mort! J'en étais là de mes ré- 



224 LA HAVANE. 

« flexions lorsqu'en tournant la -tête j'aperçus 
« clans la chambre du mort le cigare flamboyant 
« du docteur Saturio, qu'il rallumait à l'un des 
« cierges du défunt. Le bruit des rires et des 
« causeries devenait de moment en moment 
« plus tumultueux, et lorsque minuit sonna, le 
« fracas général, l'écho des pas qui traversaient 
« les corridors, les voix vibrantes des jeunes 
« filles, le babil aigre et traînant des vieilles , 
« les douces et vives paroles des jeunes gens, 
« le frôlement des robes et le déplacement des 
« chaises, formèrent un concert qui aurait dû 
« éveiller le mort sur son catafalque.... Le 
« mort resta tranquille, et les vivants allèrent 
« souper. 

« — Ce dut être un grand moment pour don 
« Saturio. 

« — Il fut magnifique. La serviette étendue 
« d'une épaule à l'autre, une fourchette à la 
« main droite et brandissant un couteau de 
« la main gauche, il détruisait un jambon, lan- 
« çait des bons mots de la plus antique espèce, 



LETTRE XXII. 225 

« dépeçait les volailles dont il pouvait s'empa- 
« rer et en faisait disparaître les meilleures 
« parties dans les profondeurs de son estomac; 
« c'est ainsi que cet ami des morts continuait 
« avec beaucoup de succès son règne noc- 
« turne. Vers la fin du souper, ce fut à lui que 
« les convives durent les plus burlesques des in- 
« ventions pour égayer les derniers moments. 

« La voix monotone du sereno (1) venait se 
« mêler par intervalles à ce tapage infernal, à 
« cette folle orgie, à la fin de laquelle don Sa- 
« turio, appesanti par les vapeurs du vin, alla 
« s'asseoir dans une butaca, au fond de la cour, 
« et s'y endormit. 

« Voilà, ma chère amie, ce qui s'appelle une 
« veillée des morts dans notre pays. C'est une 
« curiosité de nos mœurs bourgeoises qu'il ne 
« faudrait pas regarder comme la règle géné- 
« raie, et qui n'appartient nullement aux habi- 
« tudes aristocratiques. Mais je n'ai pas chargé; 

(i) Crieur public de nuit. 

II. 15 



226 LA HAVANE. 

« j'ai même adouci le tableau réel de cette fête 
« funèbre. 

« — Et comment se termina-t-elle? 

« — Aux dépens du pauvre Saturio. 

« Les jeunes gens fumant leurs cigares dans 
« le patio (1) ne tardèrent pas à l'environner. Je 
« les suivis : une gaieté vive régnait dans celte 
« cour, et les conversations des amoureux, 
« placés sous les berceaux de lauriers-roses et 
« de mimosas, mêlaient leurs murmures aux 
« rires joyeux des raconteurs. 

« ~ ValgameDios! voilà un homme à peindre ! 
« s'écria l'un des jeunes gens en s'approchant 
« du docteur Saturio endormi et la bouche 
« ouverte. 

« Un bouchon brûlé fut bientôt prêt, et la 
« victime fut ornée des favoris et des mous- 
« taches qui manquaient à son visage. Ce 
« furent alors des exclamations sans fin, 
« Une jeune fille courut chercher un miroir 

(1) Cour. 



LETTRE XXII. 227 

« dans l'appartement du mort, et se plaça de- 
ce vant Saturio, qui se réveilla : effrayé de sa 
« propre figure , il se sauva en poussant des 
« cris qui ajoutèrent à l'hilarité générale. 

« Tout était fini. — Les pâles clartés du jour 
« se mêlaient aux rayons de la lune, et je rega- 
« gnai mon logis, laissant cette bande joyeuse 
« continuer dans le patio, obscurci par la fumée 
« des cigares, ses causeries et ses amours. Que 
« dites- vous du velorio? L'Espagne et son éti- 
a quette trônant sur l'estrade mortuaire ; l'in- 
a souciance créole autour du mort ; une étour- 
di derie sauvage venant se mêler à ces souvenirs 
« de civilisation pompeuse, n'est-ce pas là un 
« ensemble unique, formé de contrastes inat- 
« tendus, et n'y trouveriez- vous pas le sujet 
« d'un tableau à décrire? 

« — Vous m'avez fort intéressée, dis je à mon 
« parent ; assurément les peintres de mœurs 
« bourgeoises, Charles Dickens, Teniers ou Le 
« Sage, tireraient bon parti de votre velorio. 
« Mais je suis très-curieuse de savoir un peu ce 



228 LA HAVANE. 

« que c'est que le velar el mondongo, désigna- 
« tion, je l'avoue, assez peu attrayante. 

« — Oh! c'est tout autre chose. C'est une cou- 
« tume qui appartient à une classe inférieure, 
« et que vous chercheriez en vain dans l'inté- 
« rieur de nos villes. Ce divertissement gastro- 
« nomique se renouvelle à la Noël, à Pâques et 
« aux Rois, ainsi qu'aux fêtes patronymiques. 
« On se réunit au bord d'une rivière ou d'un 
« ruisseau, hommes et femmes, jeunes ou vieux, 
« les hommes avec leurs pantalons de toile, leurs 
« souliers de daim et leurs chapeaux de jarei (1) 
« aux rebords gigantesques ; les femmes sont 
« en mousseline blanche et en souliers de soie. 
« El matador, la chemise relevée jusqu'à l'é- 
« paule, joue le rôle principal dans cette scène 
« bizarre que les derniers rayons du soleil 
« éclairent. Il s'agit de faire tomber une victime 
« très-peu noble, un veau ou un petit cochon, 
« qui servira au repas homérique de l'assem- 

(d) Paille. 



LETTRE XXII. 229 

« blée. C'est là, comme vous voyez, un début 
« peu élégiaque pour une scène idyllique, ma 
« chère Merced, et je me garderai bien de vous 
« décrire pied à pied des préparatifs culinai- 
« res qui révolteraient votre délicatesse. Pen- 
« dant que femmes et hommes président à la 
« fête, assis à terre sur leurs talons, heureux 
« plus que des rois, dans la maison voisine, les 
« patriarches de la tribu jouent al barro ou al 
« tutiflor (1), et le chien de la maison, prenant 
« sa part du divertissement général, guette l'in- 
« stant favorable pour escamoter une portion 
« du repas. Muni de sa proie, il se sauve à toutes 
« jambes, poursuivi par les cris du groupe tout 
a entier... Mais l'attention générale ne tarde pas 
« à être attirée par la negrita qui arrive distri- 
« buant des tasses de café édulcorées de casson- 
« nade (raspadura) ; l'avant-scène gastrornique 
« finit, et la portion poétique commence. 

« — Vers les neuf heures, un personnage nou- 
« veau se montra. 

(1) Jeux de cartes. 



230 LA HAVANE. 

« — Ah! s'écrie une guajirita (1), j'entends 
« la Toix de no Pepe el mocho (2). Cette guajirita 
« n'avait pas douze ans, ou, comme on le dit si 
« poétiquement dans le pays, elle n'avait pas 
« vu accoucher douze fois le cocotier planté par 
« son père le jour de sa naissance. En effet, c'é- 
« tait Pepe le poëte. 

« — Guenas ( buenas) noches, caballeros , 
« leur dit-il en s' approchant (Bonne nuit, che- 
« valiers) ; votre mondongo a une fameuse 
« odeur! 

« — Bonne nuit, bonne nuit, lui répondent 
« vingt voix à l'unisson... Et la mandoline? 

« — Je l'apporte; jamais je ne me laisse 
« prendre au dépourvu. 

« Mais à propos, Merced, savez-vous ce que 
« c'est qu'un guajiro? — Si je le sais? lui 
« répondis-je (3). — Oh! celui-ci, Pepe le 



(1) Petite guajira. 

(2) SenorPepele tondu. 

(3) Voyez la lettre précédente, t. II, p. 1, lettre xvm, à madame 
Sophie Gay. 



LETT1ΠXXII. 231 

« tondu, c'est la perle des guajiros, riche 
« comme Crésus, troubadour intarissable, char- 
« riant son maïs deux ou trois fois par année, 
« et passant le reste du temps à courir le pays, 
« sa mandoline à la main, pour chanter ses de- 
« cimas, que tout le monde aime et désire : de- 
« cimas, de jalousie, décimas d'amour heureux, 
« décimas de vengeance et de passion, qu'il dis- 
« tribue aux jeunes filles, selon l'état de leurs 
« cœurs; homme utile, chargé de toutes les 
« commissions du pays, et qui les exécute fidè- 
« lement dans l'équipage que voici : des lunettes 
« de fer sur le nez, la chemise par-dessus le 
« pantalon et la guitare en sautoir sur l'épaule. 
« No Pepe est un homme aussi important dans 
« le pays que les plus célèbres lions dans les 
« salons de Paris et de Londres. 

« — Ah çà ! s'écrie-t-il, qui prendra le tiple (1)? 

« — Je m'en charge, répond noSilvestre , pe- 
« tit homme aussi gai que tortu , et qui , en ef- 

(1) Mandoline. 



232 LA HAVANE. 

« fet, écorchant des ongles le tiple métallique, 
« accompagne les copias de no Pepe, pendant 
« que la dissection et le nettoyage du mondongo 
« s'achève , et que le lechon, embroché dans un 
« morceau de bois de fer (yaya) , et mis en mou- 
« vement par un négrito , tourne avec majesté 
« devant la braise enflammée , et projette sur le 
« spectateur son ombre appétissante. On ren- 
« tre, et bientôt commence notre fameux zapa- 
« teo. Des tabourets aux sièges de cuir entourent 
« la salle. Les uns assis , les autres accroupis 
« à terre , guettent avec une curieuse volupté 
« cette lutte qui commence , la lutte charmante 
« et caractéristique de los zapateadores. Je ne 
« vous dépeindrai pas ce que vous connaissez 
« si bien, ces petits pas qui se pressent avec 
« une volupté enfantine , exprimant d'une ma- 
« mère ravissante l'agilité, la vivacité, la naï- 
« veté des danseurs. Le plus alerte escamote la 
« place de son rival et lui succède , frôlant avec 
« ses pieds agiles , en avant et en arrière , le 
« plancher retentissant, et se démenant avec une 



LETTRE XXII. 288 

« étourdissante légèreté. Bientôt une des jeunes 
« filles lui jette la récompense désirée , le mou- 
« choir brodé , parfumé , portant des initiales 
« et mille festons emblématiques. Elle , à son 
« tour, aux yeux noirs , à la taille souple , vive 
« et ardente , ramenant avec le bout de ses 
« doigts les plis de sa robe de mousseline, pour- 
« suit et cherche tour à tour el hombre (le dan- 
« seur) , l'invitant par une coquetterie pleine 
« de charme ; puis elle lui échappe avec une 
« vivacité taquine , s'agite dans les mille dé- 
« tours de sa danse ingénue , comme le poisson 
« frétille dans l'eau limpide, à droite, à gauche, 
« partout, et, après mille détours, se retrouve 
« à la place qu'elle avait quittée. 

« Ce qui me charme, ma chère Merced, quand 
« j'assiste à ces divertissements populaires, c'est 
« de voir la poésie prendre peu à peu le dessus, 
« et s'élever , par un mouvement insensible , 
« jusqu'à effacer tout à fait le vulgaire prétexte 
« de la fête. Nous voici au tiple , au mouchoir 
« brodé, aux danses langoureuses et pétillantes 



284 LA HAVANE. 

« de désir ; toutes les idées gastronomiques ont 
« disparu ; un cliquetis rapide frappe et agace 
« l'oreille ; les zapatetas s'animent par degrés; 
« la danse finit par acquérir un caractère de vi- 
« vacité frénétique. Le mouchoir jeté par quel- 
ce que rival embarrasse-t-il un instant les pas 
« de l'habile danseur, il se dégage dextrement 
« de l'obslacle qu'on lui oppose , et continue 
ce la danse au milieu des applaudissements gé- 
« néraux. 

ce Ainsi se passe la nuit, jusqu'à ce que le 
« premier sourire de l'aube soit annoncé par la 
« voix mâle de quelque guajiro qui salue le re- 
« tour de l'astre du matin par ces mots : Voilà 
aie Bouvier!!! En effet, son observation as- 
« tronomique ne tarde pas à se confirmer : de 
« petits nuages roses flottent bientôt dilatés sur 
« l'émeraude du ciel; le laboureur s'ache- 
« mine en guidant le pas lent de ses bœufs ; 
« le muletier s'en va chantant sur la route , au 
« son des clochettes monotones que chaque pas 
« de ses mules fait tinter , et le toit de guano 



LETTRE XXII. 285 

« (feuilles de palmier) qui donne à nos paysa- 
« ges un aspect si caractéristique , brille d'une 
« lueur dorée. A peine le soleil se montre, 
« toute la troupe se met en marche et va pren- 
« dre le café dans quelque flnca (1). On s'en- 
te gage dans de petits sentiers cachés et tour- 
« noyants qui se perdent dans les champs de 
« maïs ; on arrive couvert de rosée chez le 
« maître de la finca , qui n'a guère que cinq 
« ou six tabourets à offrir à ses hôtes ; mais la 
« terre est là , et les uns s'accroupissent , les 
« autres s'étendent appuyés aux ceïbas (2) qui 
« entourent le batey (3) , et tous fument et sa- 
« vourent leur café. Quelques-uns errent avec 
« leurs belles par monts et par vaux , jusqu'au 
« moment où l'ardeur du soleil les force de 
« rentrer. Les jeunes gens rejoignent alors le 
« reste de la troupe avec d'énormes puchas (4) 

(1) Espèce de métairie. 

(2) Arbre gigantesque. 

(3) Grand espace ou esplanade devant les maisons de campagne. 

(4) Bouquets. 



386 



LA HAVANE. 

à leurs vastes chapeaux , et les jeunes filles 
couvertes de fleurs à la tête, sur le sein et à 
la ceinture. On retourne ainsi à la maison, 
et l'on s'assied autour de la large table de 
yaya(l) qui supporte l'appétissante terrine 
couronnée d'une vapeur odoriférante , et ac- 
compagnée , d'une part , d'un petit porc qui 
montre les dents à ses bourreaux , et de l'au- 
tre, d'une petite montagne de bananes frites, 
disposée sur un grand plat de bois {batea). On 
voit çà et là de petits gâteaux de cassave, in- 
dispensable escorte du lechon. Bientôt vingt 
cuillers se plantent à l'envi dans la ca- 
zuela (2) , qui bientôt reste nette et propre 
comme si elle sortait des mains du potier. 
Lechon , bananes frites , gâteaux de cassave, 
tout disparaît en peu de moments ; la fumée 
des cigares couvre le champ de bataille , qui 
n'offre plus que des débris... 



(1) Bois de fer. 

(2) Terrine. 



LETTRE XXII. 237 

« . . . . Et de la veillée du mondongo, comme 
« de la veillée du mort, il ne reste plus, chère 
« cousine de mi corazon, que de nouveaux ger- 
ce mes de vie , de frais souvenirs , de riantes es- 
« pérances , des illusions nouvelles , des ma- 
« riages et des amours. » 




LETTRE XXNI 



SOMMAIRE 

Des lois et de l'administration de la justice à la Havane. — 
Chaos de la jurisprudence. — Sans lois, point de société. 

— Le fripon a beau jeu contre l'honnête homme. — Conflit 
des juridictions. — Les sorcières de Macbeth. — Insuffi- 
sance des lois des Indes. — Toutes les autorités intéres- 
sées à l'état actuel des choses. — Codes différents et con- 
tradictoires. — Les plaideurs et les juges. — Le juge lego. 

— Variété de juges et d'avocats. — Pica pleytos. — Peda- 
neos. — Impossibilité d'être jugé. — Le papier timbré. — 
Nécessité d'une réforme. — Procédure en charrettes. — Heu- 
reux résultat d'une réforme. — Impunité actuelle des minis- 
tres de la loi. — Le cabinet du juge. — Ruine à la suite d'un 
procès non jugé. — Réponse d'un juge. — La visite d'un 
avocat. — Squelette, pièce de conviction. — Les habitants 
de Cuba entrent aujourd'hui dans la condition générale des 
peuples. 



LETTRE XXIII 



A M. BERRYER. 



Havane, 20 juillet. 

Vous désirez que je vous communique, mon 
spirituel et éloquent ami, quelques renseigne- 
ments sur la législation de notre colonie. Vous 
aurez peine à concevoir par quelle anomalie 
la douceur des mœurs, l'heureuse nature des 
caractères et la facilité des âmes conservent à 

II. 16 



242 LA HAVANE. 

la Havane une sorte de bien-être social, en dépit 
des plus étranges abus qui aient jamais été 
organisés et enracinés pour la destruction de 
toute société humaine. Vous serez surpris de 
tant d'irrégularité; vous, brillant législateur, 
habitué aux formes consacrées de ce vieux droit 
romain épuré par l'expérience des siècles, 
vous croirez que mes récits fantastiques se 
jouent de votre sagacité, si je vous raconte à 
quelle espèce de juridiction est soumise cette 
île bienheureuse, ma patrie. 

L'administration de l'injustice remplace ici 
l'administration de la justice. Jamais conte de 
fées n'a égalé en singularités comiques et en 
inventions extravagantes le chaos des lois, le 
dédale des tribunaux, le désordre des codes, 
l'anarchie des juridictions et le bataillon confus 
des vautours de la loi, qui se disputent les lam- 
beaux des fortunes assez malheureuses pour 
tomber dans leurs griffes insatiables et légales. 

Les patrimoines se perdent, les mois et les 
années s'ensevelissent, les générations des 



LETTRE XXIII. 248 

plaideurs y usent leurs forces , et jamais la sen- 
tence attendue ne vient couronner de son dé- 
nouement l'équité de la cause la plus évi- 
dente. — Non, je le répète, vous n'y voudrez 
pas croire; et si, après avoir étudié de près 
les étranges cavernes sans nombre et sans 
issue de cette chicane infinie, où s'engloutissent 
des trésors, des larmes et des montagnes de pa- 
pier timbré, j'essaie d'en dévoiler à l'Europe et 
à la métropole l'odieuse et ridicule irrégularité, 
c'est, croyez-moi, dans l'espoir que cet aveu, 
qui m'afflige, ne sera pas inutile; c'est dans 
l'espoir que l'attention éveillée se portera 
enfin sur ce sujet, le plus important de tous; 
c'est avec le vif désir que ma faible plume 
porte remède au mal le plus intime et le plus 
fatal d'une patrie que j'aime et à laquelle je 
serai heureuse de laisser ce témoignage de ma 
tendresse inaltérable. 

Que Ion ne parle point de réforme politique, 
d'indépendance nationale, non pas même d'in- 
dustrie, d'agriculture, de chemins de fer et de 



244 LA HAVANE. 

tout ce qui fait la prospérité matérielle des na- 
tions civilisées. Avant qu'il y ait pour l'île de 
Cuba une justice avec une sage réforme, tout 
perfectionnement est impossible : sans elle, 
aucune amélioration ne porterait ses fruits. 

L'ordre, qui est la représentation idéale 
de la puissance divine se manifestant dans la 
nature , n'a pas , vous le savez mieux que moi, 
mon ami, d'autre symbole dans la société hu- 
maine, que la loi : dans tout pays où la loi n'est 
pas sacrée, la société n'existe pas. C'est par le 
bénéfice particulier des plus douces mœurs ; 
c'est par cette puissance d'ordre, ingénue, spon- 
tanée, qui repose dans les natures heureuses et 
faciles, que le désordre, organisé depuis des 
siècles par la loi elle-même, n'a pas réduit en 
débris et en cendres la civilisation de notre île. 

Je pourrais vous dire en peu de mots : A Cuba, 
il n'y a pas de tribunaux, il n'y a pas de codes, 
il n'y a pas d'avocats, et j'aurais dit la vérité. 
Mais contre cette assertion s'élèveraient tout à 
coup des montagnes de procédures qu'on ap- 






LETTRE XXIII. 245 

porte aux plaideurs sur des charrettes, des ba- 
taillons d'assesseurs, des escadrons de juges, 
dont les uns sont tenus de savoir écrire, — letra- 
dos, — et dont les autres sont obligés de ne 
rien savoir, — legos; ■ — sans compter des cou- 
vées iïescribanos et des volées de pica-pleytos, 
— pique-procès, — qui vous prouveraient vic- 
torieusement que la justice abonde dans l'île 
de Cuba. — Hélas! mon ami, elle y surabonde, 
et vous allez voir comment. 

Nous sommes très-riches en fait de lois. Nous 
possédons onze codes et seize tribunaux. Tout 
est, en outre, disposé pour la plus grande com- 
modité du juge, pour l'agrandissement de la 
clientèle et de la fortune de l'avocat. De loi en 
loi, de code en code, il n'y a pas de contradic- 
tion que ne puisse aisément faire jaillir de nos 
vieux documents la main d'un homme habile 
ou seulement patient. 11 n'y a pas de délai où 
de déni de justice dont un plaideur ne puisse 
se procurer la bonne fortune, jusqu'à faire 
mourir de lassitude les enfants et les petils- 



241» LA HAVANE. 

enfants de son adversaire, épuisés et haletants 
dans le labyrinthe de ces lois contraires et 
dans les rangs tortueux de cette armée de ju- 
geurs. Vous n'ignorez pas dans quelle situation 
languit la jurisprudence espagnole; eh bien! 
non-seulement nous sommes soumis à ce ré- 
gime, mais tout ce que la distance des lieux, 
le despotisme des gouvernements et l'applica- 
tion de lois et d'ordonnances destinées aux 
vaincus peuvent ajouter à la législation espa- 
gnole de confusion et d'arbitraire, nous le su- 
bissons depuis des siècles. 

Imaginez, mon ami, quel édifice, ou plutôt 
quelle masure barbare ce doit être que ce 
monument sans fenêtres et sans lumières, qui 
a pour base les vieilles lois gothiques du fuero- 
juzgo, pour premières assises, les lois espagno- 
les des fuer os-vie j os, et pour étage supérieur, 
les lois féodales et romaines des siete partidas, 
la novisima recopilacion, — mélange indigeste 
de lois et d'arrêtés concernant toutes les races 
et toutes les époques ; puis, pour couronne- 



LETTRE XXIII. 247 

nement ridicule d'une si absurde fusion, les lois 
des Indes, — leyes de Indias, — les ordonnances 
des intendants de la Nouvelle -Espagne, — in- 
tendentes de la Nueva-Espana, — sans compter 
un nombre infini d'arrêts rendus par des tri- 
bunaux supérieurs dans toutes les circonstances 
et pour tous les cas possibles, jugeant noir 
demain ce qu'ils avaient jugé blanc hier, et 
connus sous le nom de reaies ordenes et reaies 
cedulas ; documents singuliers qui font autorité, 
sans consulter un corps de lois, et qu'on trouve 
déposés dans tous les bureaux des administra- 
tions coloniales. Pour terminer cette mosaïque 
monstrueuse, il faut ajouter, comme la dernière 
coupole du plus absurde des mélanges, les ar- 
rêts des cours royales, — audiencias reaies, — 
résultat contradictoire des volontés diverses 
qui ont gouverné l'île. Que votre imagination, 
gaie comme le sont toutes les imaginations 
riches, se représente le chicaneur havanais 
suspendu et haletant sur le bord d'un immense 
lac empoisonné de toutes les lois , de toutes les 



248 LA HAVANE. 

opinions, de tous les arrêtés imaginables, lan- 
çant son filet en face de son adversaire, aussi 
utilement occupé, et tous deux tirant à la fois 
le poisson qu'il leur faut! — Ici, à toute loi 
répond une loi contraire ; à tout arrêté un ar- 
rêté fait antithèse; ce que la jurisprudence go- 
thique décrète, la législation relative aux Indes 
le détruit. — Étrange situation pour l'avocat et 
pour le juge, qui vont à la chasse de l'iniquité, 
battant ainsi toute leur vie le buisson de la loi, 
pour faire lever à chaque instant les lièvres les 
plus contradictoires ! — C ? est détruire non- 
seulement toute équité, mais, ce qui est plus fa- 
tal pour un peuple, toute conscience du vrai 
et du juste. Le mensonge seul et la fraude 
trouvent leur compte à cette législation du 
chaos, et l'on croit entendre les trois sorcières 
de Macbeth qui, dansant autour du chaudron 
magique, répètent en chœur : Ce qui est noir 
est blanc ; ce qui est blanc est noir ; il n'y 
a rien de vrai sous le ciel. 
Vous me trouverez, mon ami, bien sévère, 



LETTRE XXIII. 24» 

bien irritée; mais, d'un côté, l'aspect du désor- 
dre blesse ma nature, et de l'autre, les maux 
de la patrie blessent mon cœur. Si du moins, 
comme dans l'ancienne France, quelque bonne 
disposition légale, résultat de l'expérience, mise 
en œuvre par des écrits sages, planait sur cet 
océan de contradictions burlesques, on pour- 
rait espérer, sous la main de magistrats intè- 
gres; cet élément salutaire corrigerait l'anar- 
chie antique des lois primitives. Mais, par un 
malheur particulier à notre pays , la meilleure 
partie de nos lois en est devenue la plus inutile; 
je veux parler des lois des Indes, qui ont mé- 
rité beaucoup d'admiration dans leur époque 
et relativement à leur but; mais le temps, l'ex- 
tinction de la race indienne et les progrès de la 
civilisation les ont rendues tout à fait inutiles. 
Applicables aux populations vaincues, elles sont 
lourdes aujourd'hui aux populations descen- 
dant des anciens conquérants ; leur mansué- 
tude était bonne pour des races dans l'enfance ; 
notre race civilisée a besoin de liberté, d'in- 



260 LA HAVANE. 

dustrie, en place de cette charité chrétienne et 
sublime, esprit unique des lois des Indes, em- 
ployé à épargner les vaincus et inspiré par le 
bon et saint Las Casas. Les conquérants es- 
pagnols rédigèrent ces lois bienfaisantes, et 
proportionnées à l'état social encore imparfait 
des peuples qui s'étaient soumis à leur glaive : 
l'application de cette partie de notre code à la 
.civilisation est une évidente absurdité. 

Vous me demanderez sans doute pourquoi 
cet abus, ou plutôt pourquoi ces abus de 
toute sorte n'ont pas frappé plus tôt les esprits 
sages, et n'ont pas provoqué l'accomplissement 
d'une réforme si facile, qui consisterait à résu- 
mer les meilleures lois dans un code complet et 
unique. Il n'y a pas de Havanais bien élevé qui 
ne comprenne cette nécessité et n'appelle de 
tous ses vœux cette réforme ; et je dois ajouter 
que , parmi les membres des tribunaux et du 
barreau, il n'y a pas un honnête homme qui 
ne joigne ses vœux aux cris de ses concitoyens ; 
mais vous savez combien est puissant et solide 



LETTRE XXIII. 251 

ce tissu qui maintient les abus par les inté- 
rêts et les intérêts par les abus. Quels sont, 
dites-vous., les pivots de cette étrange machine? 
— L'intérêt du lise, l'intérêt des avocats, l'in- 
térêt des juges, des greffiers, des huissiers, des 
assesseurs, et de toute la tourbe qui vit de 
la loi. 

Pour réformer et fondre dans un système 
d'unité ces codes contradictoires qui pèsent 
sur nous, il faudrait que les avocats le provo- 
quassent, que les magistrats l'accomplissent, que 
la métropole le voulût. Mais plus les lois sont 
confuses, plus les procédures s'éternisent; plus 
il se salit de papier timbré, et plus, lorsque ce 
papier sali se débite, il tombe de piastres fortes 
dans les caisses du fisc et dans les trésors des 
juges, des avocats et de leur suite. Ainsi, de 
tous ceux qui ont puissance et droit pour net- 
toyer cette étable à procès, il n'en est pas un qui 
n'ait un intérêt direct à perpétuer, à aggraver, 
à étendre le mal. La victime, c'est la masse de 
la population elle-même, qui n'a ni titre, ni 



252 LA HAVANE. 

autorité, ni pouvoir pour échapper à cette sai- 
gnée permanente et secouer toutes les sang- 
sues attachées à chacun de ses membres. 

Il semble qu'on ait épuisé les ressources du 
plus ingénieux artifice pour atteindre à la fois 
l'éternité des procédures, l'impossibilité des ju- 
gements et la multiplication infinie des juges 
qui ne jugent jamais. 

Si nous quittons un moment le ton de cette 
indignation que vous me pardonnerez sans 
peine, vous rirez avec moi de ces ricochets de 
tribunaux qui peuvent faire voyager un pau- 
vre petit procès d'année en année, et peut-être 
de siècle en siècle , à travers seize juridictions 
différentes. 

Croyez-vous qu'au sommet de cet escalier 
comique, on ail placé, comme en Angleterre et 
en France, un jurisconsulte profondément versé 
dans les lois? — Non, non ; c'était un procédé 
beaucoup trop naïf, et nous avons des inventions 
bien autrement savantes : le chef de la justice 
est le capitaine-général, juge de cape et d'épée, 



LETTRE XXIII. 253 

— de capa y de espada, — fait apparemment 
pour juger avec le glaive, et que l'on appelle 
aussi juez4ego. 

Vous trouvez cet échafaudage assez plaisant, 
n'est-ce pas? — Mais attendez Ce juge n'est 
juge qu'à condition de ne pas juger ; il touche à 
la loi comme Sancho Pança touchait au festin 
qu'on plaçait devant lui ; et le roi a soin de nom- 
mer, pour l'aider dans les décisions qu'ilne rend 
pas, trois avocats assesseurs du gouvernement, 

— asesores de gobierno , — qui remplissent 
précisément auprès de lui le rôle des méde- 
cins de Sancho Pança. 

Outre les appointements de plus de 5,000 fr., 

— mille piastres, — que l'État paie à ces adju- 
dants de l'intelligence du juge suprême, les pau- 
vres plaideurs leur livrent annuellement en ho- 
noraires un tribut de 45 à 50,000 francs — 14 à 
15,000 pesos. — Quant au grand-juge, qui ne fait 
rien, il reçoit toujours un franc, — una peseta, 

— pour chaque signature qu'il laisse tomber à 
côté de celle de son assesseur ; ce qui lui vaut 



254 LA HAVANE. 

par an environ 60,000 francs. — Ces assesseurs 
vous semblent déjà assez drôles; ils vont le deve- 
nir davantage : vous allez les voir changer de 
face, et au moyen d'une petite métamorphose et 
d'un nouveau titre, comme le valet d'Harpagon, 
qui devient cocher après avoir été valet de 
chambre, devenir juges à leur tour, juges tout 
seuls, sous le titre de tenientes de gobernador. 
Alors ils laissent de côté le juge suprême, dont 
l'autorisation n'est pas même nécessaire à la 
légalité de leur sentence. 

Aces deux juridictions, dont l'une , comme 
vous le voyez , se transforme et se parlage 
d'une manière toute nouvelle, puisque les as- 
sesseurs sont tour à tour aides-de-camp et 
généraux, succède un troisième degré de juri- 
diction , celui de deux alcades ordinaires, — 
alcaldes ordinarios, — élus pari' ayuntamiento. 
Il n'est pas défendu à ces messieurs de con- 
naître les lois; mais, dans le cas contraire, on 
s'en passe très-bien, et ils prennent le titre de 
juges laïques, —jueces legos — delà justice, avec 



LETTRE XXIII. 255 

l'accompagnement nécessaire de deux asses- 
seurs, pour leur apprendre ce qu'ils doivent 
juger ; en sorte que leur état-major devient 
plus brillant que celui du capitaine-général 
lui-même. Mais dans tous les cas la peseta ne 
leur manque pas pour rémunération de leur 
signature. 

Suivez-moi, s'il vous plaît, mon ami, et ne 
vous étonnez pas si le capitaine-général, que 
vous avez déjà vu paraître comme frère-lai, re- 
paraît maintenant à nos yeux sous le nouveau 
titre de juge militaire, accompagné d'un audi- 
teur de la guerre et de deux fiscaux, — fiscales, 
quisontaussi avocats. Sous ce titre, il préside le 
tribunal spécial auquel sont déférées les causes 
qui regardent les membres de l'armée. — Cette 
irrégularité, ces transformations sont toujours 
accompagnées de la perception de la peseta par 
le président, et des pesos pour l'assesseur et les 
fiscales. — Voilà, si je compte bien, quatre ma- 
nières d'être jugé, ou peut-être de ne pas être 
jugé. Mais ce n'est pas tout : nous avons encore 



256 LA HAVANE. 

le tribunal^ de la marine, celui de l'artillerie et 
celui des conspirations, qui, — par une espèce 
de luxe, — comprend les attaques de grand 
chemin, et le tribunal des gentilshommes de la 
chambre ; puis le tribunal qui juge les débiteurs 
du trésor public ; et le tribunal de commerce ; 
et la cour ecclésiastique, dont l'évêque est le 
juge ; et le tribunal de la poste ; et celui des tes- 
taments et des biens des enfants; et celui des 
pica-pîeytos ; et enfin, car nous arrivons au bout 
de celte kirielle interminable, le tribunal des 
demandes verbales, qui ne s'occupe que des 
affaires au-dessous de cinquante piastres for- 
tes. — Les auteurs comiques solliciteraient en 
vain leur imagination pour lui demander une 
complication aussi originale que cette vaste 
machine, destinée à exprimer les pesos et les 
pesetas des plaideurs. Si M. de Balzac, ou 
M. Eugène Sue, ou quelque fécond romancier 
vivait au milieu de cette civilisation, il aurait 
bientôt construit le plus amusant de tous les 
contes. 



LETTRE XXIII. «57 

Supposez un soldat de marine ou du corps 
d'artillerie engagé dans le même procès avec 
un avocat, un marin, un pica-pleytos et un dé- 
biteur de la real hacienda . le procès une fois 
engagé rebondira nécessairement, comme la 
balle sur la raquette, du tribunal militaire à 
celui de l'artillerie, de celui de l'artillerie à 
celui de la marine , et ainsi de suite, à travers 
les seize degrés de juridiction, qu'il pourra bien 
parcourir de nouveau, moyennant le facile pro- 
cédé des appels, qui exigent le renouvellement 
total des procédures, élevant ainsi montagne sur 
montagne de papier timbré. — Cela ne peut 
pas être autrement : chacune des professions a 
ses privilèges, — fueros, — et ne manque pas de 
s'en prévaloir devant ses juges naturels, dit- 
elle;... si bien que, déjuge naturel en juge natu- 
rel, toutes les générations successives jouissent 
du droit de plaider, et jamais de celui d'être 
jugées. Je ne dois pas oublier les pedaneos, ou 
juges de campagne, — capitaines de quartier, — 
qui brochent sur le tout, au nombre de deux 

II. i7 



863 LA HAVANE. 

delà la mer. Charles V s'était épouvanté de son 
œuvre, et il avait reculé devant son empire. 
Cette abdication dont Voltaire a tort de se mo- 
quer n'est que la terreur d'un homme dont la 
main ne peut soutenir le sceptre qui lui pèse. 
Quand j'étudie dans l'histoire la destinée de ce 
royaume, sur lequel le soleil ne se couchait ja- 
mais, je me rappelle celte légende allemande 
d'un cavalier qui, ayant volé un beau cheval, le 
sent tout à coup grossir, grandir, s'élever et pré- 
cipiter Fécuyer présomptueux , pour éclater 
bientôt en tonnerres et en fumée. L'Espagne 
est parvenue à une terrible époque de dissen- 
sions et de douleurs qui permet à peine au 
plus habile de ses gouvernails de jeter un 
coup d'œil sur ses colonies lointaines. 

Toutefois le moment est venu de songer à ces 
colonies fidèles et fécondes. L'absorption bri- 
tannique menace de les envahir ; elles peuvent, 
si on les néglige, devenir inutiles ou dange- 
reuses, et les plus faciles réformes les change- 
raient en greniers d'abondance pour la mère- 



LETTRE XXIII. 261 

patrie, en foyer lumineux pour la civilisation 
des Antilles , en gloire pour l'Espagne civilisa- 
trice. Revenons à l'état actuel des choses. 

Une lutte interminable a dû s'établir entre 
les diverses compétences et les privilèges mul- 
tipliés dont je vous ai donné la liste. Ace mal- 
heur on a opposé une calamité nouvelle, comme 
ces médecins qui essaient de guérir une mala- 
die par une autre, ou plutôt qui ajoutent un 
mal inutile à des infirmités incurables. Le tri- 
bunal de compétence, — jimla superior de com- 
pelencias, — qui a pour objet de mettre d'accord 
tant de prétentions, n'aboutit qu'à recueillir 
une nouvelle moisson de pesos et de pesetas. 
On peut accorder jusqu'à un certain point les 
compétences contradictoires; mais les lois qui 
se combattent, qui les accordera? — Mais les 
interprétations des juges , les arrêtés des gou- 
verneurs, qui souvent ont cassé la résolution de 
leur prédécesseur, e sempre bene, comment les 
accorder? La sentence portée à l'extrémité 
orientale de l'île, le jugement contraire porté 



260 LA HAVANE. 

les obstacles que présentent la nullité des ga- 
ranties; la persévérance du fripon triomphe de 
l'équité honnête , facile à se décourager, car 
toutes les chances se multiplient pour l' impro- 
bité contre la probité, pour la ruse contre la 
candeur, pour la rapacité contre la délicatesse. 
— L'ame s'attriste, mon ami, et la pensée ne peut 
se défendre des angoisses d'une sévère médi- 
tation, quand on réfléchit à quoi tient le sort des 
populations et des races, et combien il faudrait 
peu de chose pour donner l'essor à toute une 
prospérité paralysée, à de grandes destinées en- 
chaînées peut-être à jamais. Donnez à l'île de 
Cuba deux choses, des chemins et une législa- 
tion, aussitôt l'ordre matériel et l'ordre moral 
vont changer. — Toutes les questions accessoires 
et subsidiaires de la traite, du gouvernement, 
des institutions politiques , des impôts , seront 
emportées par un torrent irrésistible de résul- 
tats qui ne demandent que ces deux améliora- 
tions pour éclater. Les professions qui tiennent 
au barreau et à la magistrature, forcées aujour- 



LETTRE XXIII. 261 

d'hui à détourner à leur profit une grande par- 
tie de la fortune publique et privée, au lieu 
d'être un objet de crainte et souvent de haine 
pour leurs concitoyens, prendraient, si l'État les 
rétribuait, l'honorable position d'une indépen- 
dance utile aux autres et conforme à leur ca- 
pacité \ elles n'y perdraient rien en fait d'argent, 
elles y gagneraient tout en fait d'honneur. — 
Vous souvenez-vous d'un mot bien profond que 
le célèbre auteur de Werther a placé dans son 
roman : — « Souvent dans les plus mauvaises 
choses humaines il y a plus de malheur que de 
crime. » 

Vous blâmez sans doute la négligence de 
notre métropole, qui, sans faire acception de 
notre époque et de nos progrès , soutient à 
travers l'Océan le géant difforme de cette lé- 
gislation qui nous écrase. Elle est moins cou- 
pable que malheureuse. 11 y a longtemps que 
les vastes bras de la monarchie espagnole 
étaient impuissants à étreindre les conquêtes que 
le génie chrétien et castillan avait faites par 



256 LA HAVANE. 

cent soixante-quatre, et qui, nommés par le 
gouverneur-général, exercent avec une lati- 
tude miraculeuse cette tyrannie des petits, 
mille fois plus oppressive que le despotisme su- 
prême : amendes, emprisonnements arbitrai- 
res, arrestations, testaments à vérifier ou à lé- 
galiser, réclamations au-dessous de dix pias- 
tres, tout cela est de leur ressort , tout cela se 
paie, non des deniers de l'État, mais des de- 
niers de la population, forcée, comme dans tout 
le reste de cette organisation judiciaire, d'ache- 
ter l'injustice et de payer sa ruine. — 11 faut 
voir notre juge pedaneo tirant tout l'argent 
possible de son écritoire, multipliant les accu- 
sations pour augmenter ses bénéfices , à genoux 
devant F homme puissant qui peut lui faire per- 
dre son emploi, et pressurant le pauvre qui n'a 
point d'arme ou de recours contre cette obses- 
sion inévitable! 

Depuis le juez-lego, ou capitaine-général, jus- 
qu'au juez-pedaneo, ou petit juge de paix de 
village, tous les individus composant la grande 



LETTRE XXIII. 25» 

machine judiciaire n'ont qu'un intérêt, celui 
de perpétuer les procès, source abondante et 
unique de leurs profits. Il est impossible que tous 
ces encouragements donnés à la fraude , que 
toutes ces primes accordées à l'iniquité, ne 
portent atteinte à la moralité des habitants de 
cette île. Jusqu'à présent ils se sont bornés à 
esquiver par des compromis la ruine des fa- 
milles, ou, quand ils sont sages, à se garer, 
autant que faire se peut, de cette monstrueuse 
jurisprudence comme d'une avalanche ; mais le 
fripon a beau jeu, et s'en sert comme d'une 
chance malhonnête de fortune : il commence 
par s'emparer de la propriété d'autrui, soit par 
emprunt, soit par fraude, puis il le lance dans 
cette mer sans fin de tribunaux, de gens de loi 
et de papier timbré, renouvelle sans cesse les 
appels, et reste provisoirement tranquille pos- 
sesseur du bien qu'il a usurpé. En attendant une 
réforme si impérieusement nécessitée, la pros- 
périté de notre beau pays demeure entravée, les 
échanges et les transactions sont paralysés par 



264 LA HAVANE. 

dans la même cause à son extrémité occiden- 
tale, le procès-verbal timide ou menteur du 
juge pedaneo, l'arrêt du tribunal militaire fa- 
vorable au soldat et cassé par le tribunal mari- 
time si la partie adverse est un marin; com- 
ment rétablir l'harmonie dans un concert de 
telles dissonances? — Je vous l'ai dit, mon ami, 
il faut les âmes les plus douces, les plus nourries 
de miel, les plus désireuses de paix, pour que 
la guerre ne soit pas aux quatre coins de l'île. 
Il faut aussi que parmi les ministres de cette loi 
tortueuse et désorganisatrice, il se trouve des 
esprits assez droits et des cœurs assez honnêtes 
pour en corriger l'immoralité féconde. 

Groiriez-vous que lorsqu'un homicide est 
commis à soixante lieues de la Havane, dans les 
terres, il faut que les pauvres gens cités en 
témoignage viennent à la ville à travers un 
pays sans routes, dépenser, je ne dis pas leur 
fortune, mais les dernières ressources de leur 
pauvreté, sans que la loi leur accorde aucune 
indemnité? Si ces abus n'ont pas été redressés, 



LETTRE XXIII. 268 

c'est que toutes les indemnités sont : pour les 
juges, à commencer par le capitaine-général, 
qui touche, comme arbitre de la loi, 25,000 
piastres par an ; pour les alcades, qui touchent 
de 4 à 5,000 piastres; pour les assesseurs titu- 
laires, auxquels on paie, pendant la marche du 
procès, marche sinueuse comme vous savez, 
quelquefois mille piastres, plus ou moins, se- 
lon le degré de lenteur et le nombre des 
paperasses judiciaires. Chaque page que ces 
messieurs grossoient leur vaut une peseta; et 
la plupart des procès s'élèvent à quatre ou cinq 
volumes de quatre cents à six cents feuilles 
chacun. 

L'État accorde au lieutenant du gouverneur 
mille piastres par an, traitement qui s'accroît 
de 14 ou 15,000 piastres, par le déluge d'écri- 
tures dont nous ayons parlé. Avocats, défenseurs, 
procuradores et escribanos gagnent par page 
exactement le même prix. Il faut voir avec 
quelle habileté ces messieurs, d'un mot fai- 
sant une ligne, de six lignes une page, profitent 



270 LA HAVANE. 

ter les paroles d'un des avocats les plus habiles 
dans l'escrime juridique, dont j'ai fait tout à 
l'heure le portrait, homme chargé de dettes 
nées de ses vices, à qui l'on demandait comment 
il pouvait dormir tranquille dans cette situa- 
tion de fortune : « Demandez plutôt à mes 
créanciers, répondit-il, comment ils peuvent 
dormir. Ils savent bien que je ne les paierai que 
quand je le voudrai, et que les intérêts et le 
capital sont également entre mes mains ! » — 
Mais la plus jolie anecdote de ce genre est 
celle-ci : elle fournirait, certes, une comédie 
charmante, si la vraisemblance ne manquait pas 
quelquefois à la vérité la plus authentique. 

Un habile dans ce genre, et qui est parvenu à 
une sorte de célébrité perverse par l'audace et 
la ruse avec lesquelles il s'est servi des armes 
terribles que lui offrait la législation du pays, 
voyageait un jour dans l'un des plus riches 
cantons de 1 île. Il passa près d'une propriété 
magnifique, dont la situation pittoresque, la 
fertilité et le bon entretien le frappèrent dad- 



LETTRE XXIII. 571 

miration. Voilà notre homme, enchanté, qui s'ar- 
rête, l'examine le lendemain sous tous ses as- 
pects, et finit par s'y introduire. Le proprié- 
taire, assez étonné de la visite, écouta patiem- 
ment le promeneur, qui, après avoir couvert 
d'éloges les champs, les bois et les potreros du 
maître, lui demanda s'il voulait lui vendre son 
domaine. Sur le refus de ce dernier, auquel , 
d'ailleurs, notre avocat faisait une offre inac- 
ceptable, il s'en alla et dressa ses batteries, 
bien résolu de conquérir ce qu'on ne voulait 
pas lui vendre. Il y avait dans une partie assez 
éloignée de la propriété une grotte que notre 
homme avait remarquée, et à laquelle on pou- 
vait aboutir de l'extérieur sans rencontrer au- 
cun obstacle. 

L'avocat se rend la nuit au cimetière d'un 
village : il recueille un des squelettes que l'in- 
curie havanaise laisse toujours exposés à l'air, 
va le jeter dans la grotte et intente au proprié- 
taire, à cause de ce malheureux squelette, un 
procès avec sommation, assignation et frais 



208 LA HAVANE. 

pour une des régions du monde les plus mal 
administrées et les plus faciles à régir; si les 
hommes d'État de l'Espagne, parmi lesquels se 
trouvenldes intelligences supérieures et sagaces, 
s'arrêtaient un moment pour écouter cette voix 
faible, mais soutenue par la raison, par les faits, 
par les intérêts, peut-être par les craintes de 
l'avenir; si je pouvais hâter la destruction, sans 
violence, de ce système barbare, ruine des fa- 
milles, plaie du pays, nuisible à la métropole, où 
la loi est muette, où des rames d'écriture n'a-^ 
boutissent qu'à verser des trésors dans des 
mains avides , où l'esprit de corps, entretenu et 
fomenté par les fueros, donne à chaque privilège 
un espoir d'accomplir l'iniquité, à chaque pro- 
fession la certitude d'échapper à la loi, à chaque 
classe sociale une forteresse pour s'y défendre 
sans craindre le châtiment de ses délits, comp- 
tant pour chaque crime sur un asile spécial! — 
Lamentable confusion, augmentée encore par 
la mauvaise subdivision des districts judiciaires 
et par l'impunité donnée à tous les ministres 



LETTRE XXIII. 269 

de la loi, quelle que soit la flagrante immoralité 
de leurs actes. 

Il m'aurait été facile d'égayer cette lettre de 
plus d' une anecdote qui vous aurait amusé, si 
le côté triste et sérieux de notre système judi- 
ciaire n'avait frappé mon esprit et ne s'était 
pas emparé de toute ma pensée. J'aurais pu 
vous montrer le ministre de la loi escortant la 
charrette des procédures dans les rues de la Ha- 
vane ; j'aurais pu entrer dans le cabinet du juge, 
et vous le faire voir enseveli de toutes parts 
entre des murailles de dossiers et occupé pen- 
dant des années à déchiffrer cet imbroglio sans 
fin, à propos d'un procès dont le résumé pourrait 
tenir dans une feuille volante; j'aurais pu vous 
faire voir un petit procès absorbant le temps et 
les soins de trois générations, et une de mes 
parentes, riche de quatre millions de piastres, à 
laquelle les chicanes suscitées par ses cohéri- 
tiers, après la mort de son mari, n'ont pas laissé, 
au moment de son décès, de quoi fournir aux 
frais de son enterrement ; j'aurais pu vous répé- 



266 LA HAVANE. 

de l'élasticité de la loi et entassent des volumes 
in-folio, qu'il faut ensuite porter sur des char- 
rettes chez le client ruiné. — Savez-vous ce que 
coûte ce chaos légal à la population havanaise? 
Trois ni illions de piastres fortes par an. Le 
compte est facile a faire : nous payons au trésor 
royal 300,000 piastres de papier timbré , dont 
chaque feuille vaut au moins cinq piastres 
quand elle fait partie d'un procès. Ainsi tombe 
dans l'escarcelle de Yescribano, de Yasesor, du 
juez-lego, du teniente, du procurador, de Yal- 
calde, de Yoydor, du pedaneo, du fiscal, de Ya- 
bogado et de Yauditor, la somme colossale 
que je viens d'annoncer. Pour rendre la vie à 
celte colonie magnifique, il faudrait le sacrifice 
d'une partie de ce tribut, mais d'une partie seule- 
ment , — car le papier limbré serait toujours d'u- 
sage. — Ce sacrifice, dis-je, serait aussi efficace 
si les assesseurs recevaient des appointements 
de l'État, si l'exercice de la justice et de son ad- 
ministration était livré aux juges seuls et que 
l'absurde hypothèse dujuez-lego fût supprimée, 



LETTRE XXIII. 267 

si les magistrats indépendants, touchant des ho- 
noraires suffisants et inamovibles, avaient à 
appliquer un code simplifié, extrait des an- 
ciennes législations du pays : alors tous les abus 
disparaîtraient à la fois. Sans doute le trésor 
public serait obligé de rétribuer la hiérarchie 
judiciaire; mais, d'une part, l'accroissement 
de la prospérité publique fournirait large- 
ment la compensation de ce déboursé, par 
l'augmentation du produit des impôts et par les 
droits de mutation encouragée par la confiance 
dans les lois; et, de l'autre, notre commerce 
et nos finances acquérant un développement 
nouveau, apporteraient des tributs plus con- 
sidérables. Supposez que les trois millions de 
piastres soient employées à l'industrie et au com- 
merce de l'île, celte somme ne produirait-elle 
pas des intérêts dont la métropole recueillerait 
le bénéfice ? — Que je serais heureuse, mon 
ami, si les germes que contiennent ces obser- 
vations d'une femme guidée par le simple bon 
sens et l'amour du pays pouvaient devenir fertiles 



272 LA HAVANE. 

si exorbitants dès l'abord, que le propriétaire, 
après avoir subi cet assaut pendant huit mois , 
se découragea et demanda grâce à son adver- 
saire, aimant mieux renoncer en faveur de ce 
terrible ennemi à la propriété convoitée , que 
de rester exposé plus longtemps à la batterie 
qu'on avait ouverte contre lui. 

On ferait un volume d'anecdotes aussi singu- 
lières, et la scène burlesque du Légataire univer- 
sel n'a pu être représentée au naturel que dans 
notre pays. Déjà don Joaquin Uriarte a pré- 
senté, sur cette matière si importante de la ré- 
forme judiciaire , un excellent mémoire qui 
contient à peu près lous les points capitaux du 
sujet. Avant lui, quelques publicistes avaient 
appliqué les mêmes observations à l'état dé- 
plorable mais moins monstrueux de la législa- 
tion espagnole ; car une des singularités de cette 
belle race ibérique, si vigoureuse pendant des 
siècles, c'est de posséder, même au sein de la 
décomposition sociale, une foule d'esprits puis- 
sants et lumineux, auxquels il ne manque que 



LETTRE XXIII. 273 

l'occasion et la possibilité de se déployer, d'a- 
gir et d'être utiles. C'est à eux que j'adresse ici 
la prière sérieuse d'une âme patriotique et d'un 
esprit réfléchi : je leur demande de ne pas lais- 
ser périr dans l'anarchie morale et dans la 
ruine pécuniaire le plus beau domaine que pos- 
sède l'Espagne par delà les mers , de fixer un 
moment leurs pensées , d'étendre une main 
protectrice sur ce pays du soleil que le génie 
espagnol a découvert, que l'industrie espagnole 
a fécondé , et qui , pour enrichir davantage 
la patrie elle-même de sa propre richesse, 
ne réclame que la faculté de soulever un peu 
la pierre de ce tombeau dont la loi le couvre. 
Il ne faut pas qu'aux yeux de l'Europe la 
gestion coloniale de l'Espagne et son adminis- 
tration lointaine apparaissent plus longtemps 
sous cette forme arriérée et barbare. Le temps 
est venu et les circonstances pressent : l'Angle- 
terre est là qui guette sa proie ; l'Amérique sep- 
tentrionale, avide de commerce et propriétaire 
d'esclaves, nous regarde d'un œil d'envie et se 

II, 18 



274 LA HAVANE. 

trouve prête à faciliter notre ruine. Les décou- 
vertes industrielles de l'Europe opposent à la 
production du sucre colonial une rivalité dange- 
reuse ; la population blanche n'a pas encore 
remplacé par les bras des travailleurs euro- 
péens les services de la race noire, qu'une phi- 
lanthropie mal comprise lui dispute; enfin, tous 
les symptômes se réunissent pour nous annon- 
cer qu'il est temps de ne plus compter sur le 
bonheur d'une position unique , sur des res- 
sources presque miraculeuses dans leur abon- 
dance et sur une prospérité qui se renouvelait 
d'elle-même, de quelques entraves qu'on la char- 
geât. Race favorisée, qui avait prospéré sans 
lois précises, sans régularité administrative, 
avec une agriculture dans l'enfance et une in- 
dustrie non perfectionnée ! 

Nous rentrons aujourd'hui dans la condition 
générale des peuples. Après avoir été les en- 
fants gâtés de la nature , il ne nous est plus 
permis de conserver cette heureuse et char- 
mante insouciance du jeune âge. Que la mé- 



LETTRE XXIII. 275 

tropole nous donne le bienfait de bonnes lois , 
administrées régulièrement par des hommes 
honorables et indépendants (elle en trouvera ici 
même qui font exception et la gloire du pays), 
et ce grand bienfait, digne d'elle, suivi d'une 
éternelle reconnaissance, entraînera après lui 
tous les perfectionnements matériels, toutes 
les améliorations de détail, tous les développe- 
ments d'industrie et de civilisation que l'île de 
Cuba espère encore. 



LETTRE XXIV 



SOMMAIRE 



Du gouvernement de la Havane. — Mot d'Oxenstiern. — Dic- 
tature militaire conservée de nos jours. — La politique n'est 
que l'art de se conformer aux temps. — Répugnance des 
métropoles à favoriser le libre progrès d'une colonie. — 
L'Angleterre et les États-Unis. — Danger chimérique. — La 
charge de capitaine-général, telle qu'elle est établie, impos- 
sible à bien remplir. — Arrêté de Ferdinand VIL — Vérita- 
ble danger pour la colonie. — Les Havanais écartés des em- 
plois publics. — La représentation nationale accordée, puis 
interdite sans motifs par les cortès de 1837. — Lois spéciales 
promises et non accordées. — Mot sublime de Mirabeau. — 
La résistance aux progrès naturels des choses humaines 
porte malheur. — Des gouvernements qui se sont succédé. 
— Le général Tacon. — Don -Luis de Las Casas. — Le 
prince d'Anglona. — Modifications nécessaires. 



LETTRE XXIV 



A M. DE GOLBÉRY. 



Havane, 12 juin. 

Que faites- vous maintenant, mon ami? Réta- 
blissez-vous des textes grecs? Êtes-vous juge, 
savant, député, agriculteur ou châtelain? Soi- 
gnez-vous vos foins? récoltez-vous vos vignes? 
Faites-vous la guerre à un Allemand pour la 
France, ou à quelque Français pour l'Allemagne? 
Je vous connais et vous aime dans toutes ces ca- 



no LA HAVANE. 

pacités. La diversité de vos altitudes et de vos 
aptitudes embarrasse un peu une correspon- 
dance aussi lointaine que la nôtre. Toutefois j'ai 
envie aujourd'hui de vous parler politique, et la 
plus singulière politique du inonde. Quittez l'A- 
cadémie des Inscriptions; descendez de votre 
ancien manoir, si vous y êtes, et venez vous as- 
seoir sur les bancs de la Chambre des Députés, 
où, en attendant le président, nous causerons 
de l'île de Cuba, de son gouvernement, de sa 
politique. Elle vous rappellera trop le mot 
d'Oxenstiern : « Ce qui gouverne le monde, 
« mon fils, c'est bien peu de sagesse et beau- 
ce coup de folie. » 

L'Espagne a peur que sa colonie ne la quitte; 
voilà toute sa politique. River les anneaux qui 
l'enchaînent, lorsqu'elle n'a ni la volonté ni le 
pouvoir de s'émanciper, voilà quelle est la con- 
stante et unique préoccupation de l'autorité. 
Quant à un gouvernement légal, à une admi- 
nistration régulière, à un régime sérieux et 
prévoyant, c'est un luxe dont nos hommes d'É- 



LETTRE XXIV. *8i 

lat ont pensé jusqu'à présent que nous pouvons 
nous passer. La colonie est encore soumise à 
une dictature féodale, née du moyen-âge et de 
la conquête, sans rapport avec le progrès du 
temps, avec les circonstances, le commerce, 
l'industrie et les nécessités de l'île, qui se meurt, 
ainsi étouffée, sans loi et sans gouvernement 
réglé; mais elle reste espagnole, et c'est tout ce 
qu'on lui veut. L'Espagne, tout occupée de sa 
vie intérieure, ne se doute ni du mal qu'elle 
nous fait ni de la frivolité de ses craintes. Elle 
se cramponne follement, malgré les leçons du 
passé, à cette politique meurtrière qui a frappé 
de paralysie subite les facultés héroïques d'un 
grand peuple. 

Le gouvernement de l'île de Cuba se réduit à 
un pur despotisme militaire , concentré sur 
la tête d'un seul homme, sans contrôle, sans res- 
ponsabilité, sans surveillance. Souvent ce chef 
a été homme honnête, homme capable ; mais sa 
toute-puissance est inévitablement contraire à 
l'intérêt de la colonie qu'il régit. Il faut, pour 



282 LA HAVANE. 

qu'il conserve un pouvoir illimité, qu'il la re- 
présente dangereuse et toujours prête à pren- 
dre son vol vers 1 indépendance. Le capitaine- 
général tient tout sous sa main; toutes les au- 
torités lui sont soumises; tout tremble devant 
lui ; le sort de chacun dépend de sa volonté ou 
de son caprice; il peut emprisonner, dépor- 
ter, condamner à son gré et sans jugement 
préalable; et la presse, enchaînée, dort d'un 
sommeil profond. 

Comme vous voyez, nous sommes encore ici 
sous une autorité dictatoriale semblable à celle 
qu'exerçait le vice-roi sur la Flandre espagnole; 
pouvoir extra-légal, nécessaire jadis aux con- 
quérants pour maintenir sous leurs lois les po- 
pulations sauvages. Mais quelle anomalie singu- 
lière dans la civilisation moderne, qu'un Fer- 
nand Cortez contemporain, qu'une autocratie 
féodale conservée à l'état de pétrification, exer- 
çant sa dictature arriérée en 1840! Il est sur- 
prenant qu'un tel anachronisme n'ait pas réussi 
à étouffer le commerce dans une île toute com- 



LETTRE XXIV. 283 

merciale, à nouer dans sa croissance une pro- 
spérité pleine de sève, lorsque ce symbole stérile 
du passé s'assied, pour la glacer, au sommet 
de toute cette civilisation qui ne demande qu'à 
jaillir et à s'épancher. 

Vous savez mieux que moi, mon ami, que la 
politique n'est que l'art de se conformer aux 
transformations du temps, et de faire passer les 
peuples, sans violences et sans secousses, à tra- 
vers les phases diverses que doivent subir leurs 
institutions et leurs mœurs. C'est ce qu'ont fait 
admirablement les Espagnols lorsque, entre le 
douzième et le seizième siècle, ils se sont mon- 
trés tour à tour athlètes du catholicisme, dé- 
fenseurs de l'Europe chrétienne, investigateurs 
héroïques du Nouveau Monde. La majesté de 
cette vie antérieure les avait ensuite fixés et 
immobilisés dans leur passé héroïque; ils ont 
laissé à d'autres peuples l'honneur de continuer 
ce grand rôle de civilisateur. 

Il y a toujours dans les métropoles une source 
de répugnance impérieuse à favoriser le libre 



284 LA HAVANE. 

progrès d'une colonie; l'Angleterre elle-même, 
la plus habile des temps modernes en fait de co- 
lonisation pratique, a oublié une fois ce devoir, 
et sa fille légitime, l'Amérique du Nord, tout an- 
glaise cependant de cœur et de volonté, a battu 
sa mère et s'est émancipée. Tant qu'elle avait été 
juste envers sa colonie américaine, il n'y avait 
pas eu le moindre danger Au fur et à mesure de 
sa croissance, elle avait réformé ses lois et établi 
une harmonie progressive entre ses institutions 
et ses mœurs-, et c'est au travail éclairé du phi- 
losophe Locke et du ministre Shaftesbury dans 
la rédaction de lois libérales, que l'Angleterre 
dut, pendant un demi-siècle de plus, la posses- 
sion de ses États dans l'Amérique du Nord. 

Mais quand le despotique lord North voulut 
exercer un pouvoir arbitraire et traiter la colo- 
nie comme un enfant asservi, cette faute grave 
décida la rupture des liens qui l'attachaient à 
la mère-patrie. Il est curieux de lire, dans 
la correspondance de Franklin, de Washing- 
ton et du gouverneur Morris , combien les 



LETTRE XXIV. 285 

Anglo-Américains étaient éloignés de vouloir se 
révolter, combien ils étaient fiers du titre d'An- 
glais, et quelle faible concession eût suffi pour 
conserver à l'Angleterre cette possession ma- 
gnifique. Aujourd'hui même, les Anglais ne 
gardent le Canada, malgré les souvenirs fran- 
çais, qu'à force de prudence politique et de 
concessions sages. Là, du moins, ces conces- 
sions pourraient sembler périlleuses en face des 
Américains du Nord et au milieu dune popula- 
tion hostile à leur métropole ; cependant, telle 
est la puissance d'une politique habile, d'accord 
avec la situation et se servant du flot qui la 
porte, que le vieux Canada français est encore 
une colonie britannique ! 

Quant à nous, je le répète, nous sommes 
profondément, exclusivement Espagnols. Au- 
cune des dissidences qui séparaient de la 
vieille Angleterre les puritains de l'Amérique ne 
nous éloigne de la mère-patrie. L'intérêt de 
l'Espagne est le nôtre ; notre prospérité servirait 
la prospérité espagnole; le développement de 



«86 LA HA AINE. 

notre commerce l'enrichirait; le désir de l'é- 
mancipation ne pourrait éclore que du sein 
d'une oppression trop prolongée. 

Vous savez que la race indienne n'existe plus 
parmi nous : nous sommes tous Espagnols. Au- 
cune des conditions du Mexique et du Pérou, 
aucun des motifs qui les ont précipités vers une 
indépendance dont ces républiques nouvelles 
profilent si peu, ne se retrouve parmi nous. 
Accoutumés à considérer le titre d'Espagnol 
comme un honneur, l'événement qui nous dé- 
tacherait de l'arbre généalogique nous apporte- 
rait une déchéance, et non un bonheur. D'ail- 
leurs le résultat de l'émancipation du continent 
méridional est assez triste et assez sanglant 
pour ne nous donner aucun désir de l'imiter. 
Ce malheureux spectacle ne peut que fortifier 
parmi nous le sentiment aristocratique, déjà 
très-énergique; et, pour ceux qui connaissent 
ce pays, c'est quelque chose d'insensé que de 
lui supposer la plus légère sympathie démo- 
cratique. 



LETTRE XXIV. 287 

Ainsi vous me demanderez, après tout, quels 
sont les pouvoirs représentatifs dans l'île de 
Cuba, quelle est la balance de ces pouvoirs, 
cornaient ils s'équilibrent. Je vous répondrai 
en peu de mots : — Nous avons un roi : — c'est 
le capi laine-général; — il a pour conseil de mi- 
nisires : — le capitaine-général, — lequel se sert 
à lui-même de chef de la justice, de ministre 
de la marine et de préfet de police. Il consti- 
tue aussi sa chambre haute et sa chambre 
basse ; tel est notre gouvernement représenta- 
tif; il n'est pas compliqué, comme vous voyez. 

Le capitaine-général, de plus, représente la 
guerre; son sceptre, c'est l'épée, dont il fait 
tour à tour une plume de légiste, une vara de 
magistrat, un fouet de maître d'esclaves et une 
férule de précepteur ; il juge tout, il est maître 
de tout. L'esclavage des blancs est le premier 
élément politique de cette île, à laquelle on 
reproche l'esclavage des noirs. 

L'homme le plus habile ne suffirait pas à bien 
remplir la charge de capitaine-général ; l'homme 



188 LA HAVANE. 

le plus vertueux y conserverait difficilement 
son intègre justice. Tous les détails de la vie 
privée lui appartiennent; tout l'ensemble de la 
vie publique dépend de lui ; il exile qui lui dé- 
plaît, comme il révoque un jugement à son gré, 
car il est la justice même. 

La charge de capitaine-général n'est confé- 
rée que pour cinq ans , mais on peut la pro- 
roger. Comme vous voyez , le premier prin- 
cipe de lapolilique espagnole relativement à Y île 
de Cuba , — politique surannée et dangereuse, 
— est de remplacer la proximité par la toute- 
puissance, et d'écarter les dangers que pourrait 
faire naître l'éloignement du pouvoir central , 
en déléguant l'autorité éphémère à un dictateur 
militaire. Ce principe fatal est écrit dans l'ordre 
royal du 28 mai 1825, adressé au capitaine- 
général. — ~ « S. M.,- — ainsi s'exprime ce docu- 
ment curieux et qui a du moins le mérite de la 
franchise, — autorise pleinement Y. E. à se re- 
garder comme investi de tous les pouvoirs con- 
férés par la loi aux gouverneurs de villes en 



LETTRE XXIV. 289 

état de siège : en conséquence, Sa Majesté 
donne à Votre Excellence le pouvoir le plus 
ample et le plus illimité, pour bannir de l'île 
les personnes employées ou non employées , 
quelles que soient leurs professions, leur rang 
ou leur naissance, pourvu qu'il les juge dange- 
reuses à la sécurité de l'île, ou que leur conduite 
publique ou privée lui inspire des soupçons, les 
remplaçant entièrement par des serviteurs fi- 
dèles envers Sa Majesté et des personnes qui in- 
spirent toute confiance à Votre Excellence. 

« Votre Excellence a également le droit de 
suspendre l'exécution de tous les ordres ou arrê- 
tés relatifs aux diverses branches d'administra- 
tion. Votre Excellence fera en tout ce qu'elle 
jugera convenable au service royal. » 

Cet ordre de Ferdinand VII n'a jamais été ré- 
voqué, et nous vivons encore sous cette loi vio- 
lente, aggravée encore depuis par des disposi- 
tions nouvelles qui en augmentent l'arbitraire 
et l'étendue. Enfin, l'état normal de l'île est, à 
proprement parler, un état de siège. — Mais 

IL 19 



290 LA HAVANE. 

pourquoi cette terreur? Que pourrions-nous op- 
poser à la métropole , en cas de dissidence et 
de conflit? Elle est maîtresse de toute la force 
armée, et a pour auxiliaire la terreur qu'in- 
spirent plus de 800,000 esclaves. 

D'une part, les républiques méridionales ne 
nous présentent aucun espoir de protection ef- 
ficace; d'une autre, la fierté chevaleresque du 
sang, nos habitudes de politesse aristocratique, 
le catholicisme invétéré de la population, nous 
éloignent instinctivement des républiques du 
Nord. Tous nos penchants espagnols répugnent 
à cette fusion. Mais il ne faut jamais placer les 
intérêts des hommes en opposition avec leurs 
devoirs ni même avec leurs goûts : il s'opère 
alors des transactions inattendues et qui sur- 
prennent le monde. 

Si notre répugnance pour les mœurs améri- 
caines du Nord était une fois vaincue, et si la 
douleur trop vive de Toppression détachait ja- 
mais l'île de la mère-patrie, je ne doute pas qu'il 
n'y eût là un grave danger, et que les États-Unis 



LETTRE XXIV. 291 

eux-mêmes ne le favorisassent de tout leur pou- 
voir. Vous jugez que la fédération démocratique 
avec les États du Nord offre une grande facilité 
d'association, sans exiger aucun changement 
de mœurs et d'habitudes. Pourquoi placer l'île 
sur celte pente déplorable ? Pourquoi ne pas la 
retenir sans effort et sans peine, par la pré- 
voyance et la bienveillance, dans le cercle de sa 
nationalité, dont elle serait désolée de sortir? 
Aucune autorité politique, aucun emploi pu- 
blic, ne sont accordés aux Havanais; les char- 
ges, les places et les honneurs sont tous réservés 
aux Espagnols envoyés de la métropole. Cette 
méfiance ou ce dédain blesse profondément les 
créoles, dont les cœurs et les bourses ont tou- 
jours été ouverts à la métropole, et qui en 
échange se trouvent assimilés aux habitants 
d'une ville en état de siège. C'est méconnaître 
tous les éléments de la situation ; c'est changer 
violemment un état de choses qui ne demande 
qu'à s'améliorer; c'est attirer sur sa tête les 
calamités que l'on redoute. L'Espagne, en ses 



292 LA HAVANE. 

jours de danger, nous a promis cependant, et 
d'une manière solennelle, des institutions bien- 
faisantes. 

Lorsque l'Espagne, soulevée contre Napoléon, 
réunit toutes ses forces pour repousser une 
agression injuste, des députés représentant les 
possessions américaines de l'Espagne vinrent 
s'asseoir dans l'assemblée des Cortès convo- 
quées à Cadix. Parmi eux se trouvèrent quel- 
ques hommes de talent. Le comte de Montalvo, 
un des Havanais les plus distingués, M. de 
Saco, connu par plusieurs ouvrages d'un haut 
mérite. Il leur arriva ce qui arrive aux Irlan- 
dais qui entourent O'Connell au parlement 
d'Angleterre. Formant un groupe compacte au 
milieu d'une assemblée divisée, ils purent quel- 
que temps décider la plupart des questions, en 
portant à droite ou à gauche le poids de leurs 
votes. D'accord avec le parti libéral, qui 
d'ailleurs avait toutes leurs sympathies, les dé- 
putés américains firent voter, le 15 octobre 
1810, l'égalité complète des droits entre les 



LETTRE XXIV. 293 

Espagnols des deux mondes, mesure juste, fa- 
vorable aux intérêts de la colonie et de la mé- 
tropole, et qui fut sanctionnée par la constitu- 
tion de 1812. L'île de Cuba fut représentée jus- 
qu'en 1814 aux diverses assemblées des Cortès. 

Effacée par la rentrée de Ferdinand Vil, res- 
tituée en 1820, la constitution rendit aux dé- 
putés de Cuba leur existence et leur position , 
que, sans provocation aucune, détruisit en 1823, 
avec la constitution elle-même, la révolution 
nouvelle. — Quoi ! ce qui était juste hier serait 
injuste demain ! Tristes leçons données aux 
peuples ! En faisant vaciller si souvent les lois 
et les institutions, seul flambeau terrestre des 
nations et des races, ce mouvement qui les 
agite et les inquiète finit par détruire leur vie 
morale. 

Il faut pardonner beaucoup à l'Espagne, qui 
subit encore celte oscillation douloureuse à la- 
quelle aucun groupe social ne résisterait. Ses 
malheurs sont l'excuse de l'abandon involon- 
taire dans lequel les guides de ses destinées 



294 LA HAVANE. 

compromises ont laissé languir une colonie si 
importante. 

Cuba suivait de loin les tristes alternatives 
de la constitution espagnole. 

A la mort de Ferdinand , on vit paraître le 
statut royal, estatuto real, et s'assembler les 
États, Estamientos, qui rendirent à Cuba le droit 
de représentation. En 1836, la révolution de la 
Granja effaça de nouveau la constitution de 
1812, et avec elle le droit de représentation 
pour la Havane. 

Déjà les députés de Cuba s'étaient mis en 
marche, et quelques-uns d'entre eux étaient 
arrivés à Madrid, lorsque leur mandat fut brisé 
tout à coup par une révolution faite au nom de la 
liberté. Le 16 janvier 1837, les Cortès, réunies 
en séance secrète, résolurent de ne point ad- 
mettre dans leur sein les députés des colonies, 
et de les gouverner désormais par des lois spé- 
ciales. Cela fut encore décidé sans provocation de 
notre part, après que nous avions accepté la 
constitution, qui fait de l'île de Cuba partie in- 



LETTRE XXIV. 295 

tégrante de la nation espagnole, et quoique l'é- 
galité des droits fût admise depuis longtemps 
comme loi fondamentale entre les colonies et la 
métropole, et, enfin, en dépit de la lettre mis- 
sive qui autorisait les élections de la Havane et 
invitait les députés à se rendre à Madrid. 

Il fallut donc que notre île se considérât dé- 
sormais, non comme sœur , mais comme su- 
jette ; non comme égale, mais comme soumise. 
Une commission de seize membres, nommée 
pour examiner la question, confirma la résolu- 
tion prise en séance secrète, et le gouverne- 
ment y donna les mains. L'énergique protesta- 
tion des représentants coloniaux vint se briser 
contre tant de volontés hostiles. Ainsi, la co- 
lonie, blessée dans son intérêt, dans son droit, 
dans ses sympathies, dans son légitime orgueil, 
resta privée de tout moyen de défense ou de 
réclamation contre l'ancienne machine d'op- 
pression militaire qui pèse encore sur elle. L'Es- 
pagne constitutionnelle aime et désire la liberté ; 
qu'elle se rappelle donc le mot sublime de Mi- 



296 LA HAVANE. 

rabeau, ce mot qui a retenti au milieu des pre- 
miers succès de la révolution française : Vous 
voulez être libres, et vous ne savez pas être 
justes! Le moment est venu où l'Espagne doit 
rendre à notre colonie sa représentation na- 
tionale et ses droits enlevés. Ce sera un acte 
d'équité nécessaire, une garantie pour son pou- 
voir, un gage d'alliance indissoluble avec sa 
colonie. Elle comprendra que le pouvoir féodal 
d'un dictateur militaire ne vaut pas pour elle 
un pouvoir légal, raisonnable, équitable, et 
qui serait mille fois plus ferme et plus durable 
s'il était confié à un gouverneur-général en- 
touré d'un conseil colonial qui ne lui enlèverait 
aucun de ses privilèges nécessaires. Que l'on per- 
mette donc aux métamorphoses de l'humanité de 
s'accomplir avec une pacifique liberté, et qu'on 
ne s'obstine plus à soutenir des formes sans vie, 
au lieu de laisser la vie se développer et changer 
la forme. La résistance insensée aux progrès 
naturels des choses humaines amène toujours 
des catastrophes. Renonçons enfin à cette sou- 



LETTRE XXIV. 297 

verainelé patriarcale et plus que despotique, 
établie chez nous par la conquête , et passons, 
il en est temps, à un gouvernement d'accord 
avec les intérêts de la métropole et les nôtres : 
rien de plus simple, rien de plus facile. Il 
ne s'agit pas de démocratie, d'émancipation, 
d'indépendance; il n'est pas question de sup- 
primer les droits de la métropole, de soule- 
ver des chicanes stériles, de diminuer le nombre 
des troupes. Il suffirait d'un conseil colonial, élu 
par les habitants mêmes de Cuba , assez nom- 
breux pour que l'assemblée ne dégénérât pas 
en monopole exclusif, et assez souvent renou- 
velé pour qu'il n'assumât pas une dictature 
permanente. 

Le gouverneur-général, président naturel de 
cette législature, conserverait un pouvoir im- 
posant; il resterait maître des forces de terre 
et de mer et chef de toute l'administration. 

Soumises à ce régime, les colonies françaises, 
avant la Révolution, étaient parvenues à une 
telle prospérité, qu'il a fallu, pour la compro- 



298 LA HAVANE. 

mettre, l'épouvantable contre-coup de 1790 
Le progrès des colonies anglaises, longtemps 
gouvernées d'après les mêmes principes, n'a 
pas été moins constant, et elles ne succombent 
pas même aujourd'hui, malgré les efforts com- 
binés de toute la philanthropie européenne. 

C'est un honneur pour les hommes inves- 
tis d'un pouvoir si vaste et si terrible, d'avoir 
pensé à améliorer le sort de la colonie qui 
leur était confiée. On compte, je dois le dire, 
un petit nombre de ces hommes respectables; 
et ceux mêmes qui n'ont pas profité de leur 
force pour faire le bien, ont donné plus de 
preuves d'incurie et d'intérêt personnel que 
de violence et de cruauté. Parmi les noms de 
ceux qui ont mérité l'affection et la recon- 
naissance des Havanais, j'en citerai plusieurs. 
Don Louis de Las-Casas, l'homonyme du saint 
protecteur des Indiens, s'est vivement intéressé 
à la prospérité du pays. Vers la fin du dix-hui- 
tième siècle, ce disciple des Turgot et des 
Franklin établit à la Havane une société éco- 



LETTRE XXIV. 299 

nomique, au sein de laquelle il convoqua tous 
les hommes distingués du pays, et qui fut le 
premier germe de nos progrès actuels. Il fut 
fondateur de la bibliothèque publique , de notre 
premier ouvrage périodique, rédigé gratuite- 
ment par les membres de la société économi- 
que, de l'hospice et de la maison de bienfai- 
sance pour les enfants orphelins pauvres. La 
Havane doit à ce capitaine -général une foule 
d'institutions philanthropiques, dont il est vrai 
que mes concitoyens se sont empressés de faire 
les fonds. Sans préjugés et sans haine contre les 
Havanais, entouré de la confiance et de l'amitié 
publiques, la gratitude universelle l'a suivi dans 
le tombeau. Notre prospérité date de son gou- 
vernement. 

Personne ne connaissait mieux le caractère 
créole que le général Vives : mollesse, facilité, 
tolérance , tels furent les caractères de son ad- 
ministration toute paternelle, du reste pauvre 
et imprévoyante quant aux destinées et aux pro- 
grès de Cuba. Mais s'il n'introduisit aucune ré- 



300 LA HAVANE. 

forme parmi nous, il ne fit de mal à personne; 
et, pendant les dix années de sa gestion, Cuba 
offrit un asile, même aux exilés politiques for- 
cés de fuir le sol embrasé de l'Espagne. 

A ce gouvernement paisible, qui se faisait trop 
peu sentir, succéda la gestion également hon- 
nête par l'intention, mais dangereuse par le 
fait, de Ricaforte, neveu de l'archevêque de 
Léon. Sans prévention contre les créoles, mais 
faible et entouré de gens avides, il suivit et 
creusa la route indolente et passive de Vives. 
Sous son administration, les désordres se mul- 
tiplièrent à tel point qu'il fallut nommer à sa 
place un gouverneur d'une trempe de caractère 
plus ferme. 

Le successeur de ces deux chefs indolents 
fut le célèbre général ïacon, dont le nom fait 
frémir de colère la plupart des habitants de la 
Havane; c'est pour eux le symbole de la tyran- 
nie. Cependant il a trouvé des défenseurs, la 
plupart Espagnols, qui font valoir les perfec- 
tionnements matériels que la colonie a dus à la 



LETTRE XXIV. 301 

persévérance de sa volonté, et qui, partant de 
là, vont jusqu'à l'élever à l'héroïsme. Ses enne- 
mis, presque tous membres de la noblesse ha- 
vanaise et victimes de sa rigueur, s'écrient 
avec amertume contre ses arrestations imméri- 
tées, ses bannissements despotiques, la bruta- 
lité de ses formes et de ses actes. 

Il faut cependant chercher à concilier ces 
deux opinions par une juste impartialité. 

Les circonstances où se trouvaient l'île de 
Cuba et l'Espagne étaient critiques. Le général 
Tacon, habitué au métier des armes, homme de 
guerre plutôt qu'administrateur, contemporain, 
par le caractère et les idées, des premiers con- 
quérants de l'Amérique plutôt que fils de la 
civilisation actuelle, ne manquait pas d'activité, 
de sagacité, de droiture. Une forêt d'abus l'ac- 
cueillit à son arrivée ; il y porta la hache , sans 
ménager les personnes et sans égard pour les 
intérêts. Espagnol, il n'eut point pour les Hava- 
nais la sympathie que méritent leurs mœurs 
douces et aimables. Sans pitié pour le faible, 



802 CJK HAVANE. 

sans considération pour les familles, foulant 
aux pieds les préjugés et les bienséances, il 
acheta des améliorations utiles au prix de la 
haine universelle. « Je ne suis pas venu ici, 
disait-il tout haut, pour faire le bonheur de 
l'île, mais pour servir l'Espagne. » De là, une 
irréconciliable hostilité entre Tacon et notre 
aristocratie; de là, la dureté imperturbable avec 
laquelle il traita les colons les plus respecta- 
bles. Les âmes, envenimées par ces procédés, 
furent insensibles à ses bienfaits. 

Grâce à l'incurie des gouverneurs précé- 
dents, la Havane était devenue un repaire de 
brigands; plus de police, plus de sécurité, non- 
seulement dans les villages et les campagnes, 
mais dans la capitale elle-même. Dans les rues 
les plus fréquentées, le vol et l'assassinat mar- 
chaient tête haute. Les commis des banquiers 
ne pouvaient aller en recette qu'escortés de 
soldats au milieu du jour; on entendait, à midi, 
le cri funèbre ataja ! arrête ! retentir dans les 
places publiques. Le vol, la vengeance, ne 



LETTRE XXIV. 308 

profilaient pas seulement de cet état de choses ; 
le meurtre était souvent reflet d'une ivresse 
du sang. Le jour tombé, tous les habitants se 
barricadaient dans leurs maisons. 

Sous le soleil des tropiques, deux passions, 
celle du jeu et celle de la vengeance, menaçaient, 
par leur impunité, la société elle-même. On 
voyait des criminels et des condamnés se pro- 
mener librement , grâce aux immunités , et 
continuer ouvertement leur vie coupable. Les 
fonctionnaires gardaient dans leurs poches 
l'argent destiné à l'entretien des prisons; sans 
éclairage et sans police, les rues n'étaient pas 
même pavées ; enfin, la désorganisation sociale 
était partout. 

A la voix du dictateur, tout changea. Le gé- 
néral Tacon arracha à la municipalité les fonds 
dont elle ne faisait aucun usage, pava les rues, 
les éclaira par des lampes à réverbères , con- 
struisit des marchés et des promenades, créa 
un champ de manœuvres, éleva une prison, et 
arrêta les dilapidations particulières que î'habi- 



304 LA HAVANE. 

tude avait transformées en loi. Une fois les rues 
pavées et éclairées, des gardes de nuit et des 
patrouilles exercèrent une surveillance impi- 
toyable. Les maisons de jeu, fréquentées par 
les fils des meilleures familles, furent fermées, 
les loteries quotidiennes anéanties. Mais la 
main redoutable qui détruisait tous ces abus 
pesait si durement sur le pays, qu'elle semblait 
vengeresse plutôt que réformatrice. Tacon était 
un bienfaiteur brutal, qui trouvait des ingrats 
parce qu'il était barbare. Tout soupçon de ré- 
sistance à ses vues était puni de la manière la 
plus cruelle. La terreur l'environna bientôt, et 
un groupe d'Espagnols, la plupart sans consi- 
dération et sans fortune, devint l'instrument 
de sa dictature. Chaque jour, l'abîme qui le 
séparait des intérêts et des affections du pays se 
creusait, et l'isolait davantage» On affirme 
qu'une inquisition odieuse était organisée, et 
que des délations calomnieuses en étaient le ré- 
sultat ; que le secret des lettres avait été violé 
de sa propre main ; on citait des faits de râpa- 



LETTRE XXIV. 80B 

cité et de péculat qu'on aurait peut-être par- 
donnés à d'autres, mais qui n'ont jamais été 
prouvés. On s'élevait contre un système d'es- 
pionnage qui suivait les citoyens de la Havane 
jusqu'à Barcelone et à Cadix. 

La clameur générale s'élevait contre lui avec 
une violence qui augmentait encore l'obsti- 
nation de sa tyrannie. Ni l'influence du climat 
ni les habitudes créoles ne purent dompter 
son caractère intraitable; ses qualités même 
étaient en désaccord avec tous les traits du ca- 
ractère national. Il ne pardonnait pas, ne cé- 
dait jamais, et ne savait ni s'arrêter ni fléchir. 
Lorsque la municipalité — cabildo — essaya de 
lui opposer cette force d'inertie, la plus puis- 
sante de toutes, aussitôt le maniement des fonds 
dont elle disposait lui fut enlevé. « Puisque 
les fonds pour le pavage, lui dit Tacon, vous 
servent à ne point paver, et que ceux pour l'éclai- 
rage vous servent à ne pas éclairer, je saurai 
mieux faire. » Et la capitale s'éclaira, et les rues 
devinrent praticables. Tacon semblait jouir à 

II. 20 



306 LA HAVANE. 

la fois de son infatigable aclivité el de la colère 
de ses ennemis; il répétait en riant à ses fami- 
liers : « Qui se fait obéir n'a jamais tort. — En 
joue, feu! c'est le mot d'ordre de ma politique. » 

C'était jouer le rôle de Pizarre deux siècles 
trop tard; c'était d'ailleurs "séparer impolitique- 
ment la nationalité havanaise de la nationalité 
espagnole. 

Le commerce, les classes moyennes, les em- 
ployés espagnols , se groupèrent autour de ce 
chef qui était en horreur à la propriété foncière 
et agricole de la haute aristocratie. Il restait 
calme dans cette situation, et lorsqu'on lui fai- 
sait quelques représentations sur sa conduite : 
« Je ne gouvernerai pas autrement, disait-il; si 
l'on n'est pas de mon avis, qu'on me rappelle.» 

La terreur qu'il inspirait était telle, qu'il ne 
se trouva pas d'avocat qui voulût se charger 
d'attaquer devant les tribunaux un officier pu- 
blic espagnol accusé de malversation. 

Comme Louis XI, Tacon fut utile et haï. 

C'était dans la confiance des Havanais, et non 



LETTRE XXIV. 307 

dans une volonté despotique, que le général 
Tacon aurait dû chercher le levier de sa politi- 
que. Rien de plus étranger à nos caractères 
que la persécution et la dureté. Il y a chez nous 
tant de pitié pour le malheur, une tendresse 
d'âme si facile à émouvoir, que nous prenons 
toujours le parti du faible et du condamné. Ces 
qualités généreuses et charmantes s'insurgè- 
rent à la fois contre le gouvernement de Tacon : 
ceux qui aimaient la liberté, et ceux qui vi- 
vaient dans la dissipation, partisans de l'aris- 
tocratie, joueurs prodigues, esprits philosophi- 
ques et indépendants, membres des municipa- 
lités et du barreau, tous s'irritaient contre le 
dictateur. 

11 finit par s'isoler totalement de la population 
supérieure de la Havane, qui le regardait 
comme un bourreau, et ne s'appuya plus que 
sur la portion commerçante, presque toute 
espagnole, de la population. 

Après l'insurrection de la Granja, le général 
Lorenzo proclama la constitution dans l'île, et 



808 LA HAVANE. 

toute la partie orientale se souleva. De nombreux 
exils , prononcés par le général Tacon, sans 
forme de procès, étouffèrent la révolte, ou plu- 
tôt la prévinrent sans coûter une goutte de 
sang. Dans cette circonstance, sa prudence ne 
fut pas appréciée, et on cria contre l'arbitraire 
de ses arrestations. Le général Tacon fut enfin 
rappelé et remplacé par le général Espeleta, 
homme probe et conciliant, mais qui ne resta 
que par intérim. Tacon fut escorté à son dé- 
part par un concert discordant de malédic- 
tions et de bénédictions, d'invectives et d'élo- 
ges, qui ont laissé à l'historien la tâche la plus 
pénible. Le commerce de la Havane demandait 
une statue pour son protecteur; les membres 
des familles qu'il avait privées d'un père ou 
d'un frère réclamaient sa mise en accusa- 
tion. — Tout ce tumulte venait tourbillonner 
sur la tête blanchie d'un homme de soixante- 
cinq ans, petit, d'un tempérament faible, qui 
se contentait de répondre à ses ennemis par 
un exposé très-simple de son gouvernement, et 



LETTRE XXIV. 309 

qui alla mourir en Europe, sans se préoccuper 
le moins du monde des inimitiés qu'il laissait 
vivantes sous le tropique. 

Toutes les réformes utiles de Tacon furent 
puissamment secondées par l' intendant-géné- 
ral des finances de l'île, don Claudio Pinillos, 
comte de Villanueva, homme habile, intègre et 
actif, dont la capacité financière est venue sou- 
vent au secours de la métropole. En moins de 
trois ans, le produit des rentes doubla, et les 
impôts baissèrentsur quelques points. Cuba, qui, 
avant 1808, recevait du Mexique près de deux 
millions de piastres pour fournira ses dépenses 
d'utilité publique , n'eut plus recours qu'à ses 
propres ressources, et l'on vit s'élever un aque- 
duc de deux lieues de long, des casernes, des 
douanes, un quai. Les rues de la Havane, au- 
trefois infectes , furent arrosées par des eaux 
jaillissantes. Un chemin de fer de trente-six 
lieues de parcours relia la ville au riche dis- 
trict de Guines , et toute la gestion du comte de 
Villanueva laissa dans les esprits des traces 



310 LÀ HAVANE. 

d'autant plus favorables que , Havanais lui- 
même , plein d'urbanité et de douceur dans ses 
relations personnelles, il ne corrompit par au- 
cune violence et aucune maladresse le souve- 
nir de ses bienfaits envers l'île. Tant que le 
comte de Villanueva et le général Tacon purent 
s'entendre , cette harmonie prévint la scission 
des intérêts espagnols et havanais, et le soulè- 
vement des esprits. Plus tard, quand les choses 
furent plus envenimées, l'intendant se détacha 
de Tacon, et continua son administration bien- 
faisante , sans prendre part à la guerre qui se- 
livrait autour de lui. 

Au nom de cet excellent intendant il est juste 
de joindre celui de don Francisco Ramirez, né 
dans les Asturies , et qui , venu fort jeune en 
Amérique, apprit à estimer les Havanais, qui 
n'oublieront pas ses services. Il donna la pre- 
mière impulsion à notre éducation primaire , 
fonda plusieurs chaires et plusieurs écoles, lutta 
contre le commerce de Cadix en faveur de la 
liberté de nos ports , favorisa la colonisation 



LETTRE XXIV. 811 

blanche, et créa le village de Nuevitas, au nord 
de Puerto-Principe. 

Citons encore avec éloge le prince d' Anglona, 
gouverneur-général; son administration, qui a 
succédé à celle d'Espeleta, s'est distinguée par 
plusieurs actes d'utilité publique et d'embellis- 
sement local , mais surtout par la courageuse 
fermeté de sa conduite envers les autorités bri- 
tanniques. C'est lui qui a rétabli et réparé l'an- 
cienne promenade qui porte aujourd'hui le nom 
de promenade d' Anglona; la bonne compagnie 
s'y porte maintenant de préférence à celle de 
Tacon , que l'animosité publique semble pour- 
suivre dans ses œuvres mêmes. 

Il faut le dire, la situation d'un capitaine-gé- 
néral devient chaque jour plus difficile. Placé 
entre les efforts de l'Angleterre , l'influence des 
États-Unis , et le besoin de progrès qui se fait 
sentir dans les classes supérieures , il a besoin 
de s'appuyer sur les Havanais pour se mainte- 
nir avec utilité et avec honneur. Il faut qu'il 
rapproche de lui et fasse participer à l'adminis- 



312 LA HAVANE. 

tration ceux qui possèdent dans l'île un intérêt 
agricole et territorial. La moisson que le tré- 
sor d'Espagne recueille parmi nous en devien- 
dra plus abondante. Toutes les fois qu'on a 
laissé un Havanais prendre part aux affaires , 
le commerce a prospéré, l'industrie a fleuri, 
les caisses de l'État se sont remplies. La voix 
d'Arango a été écoulée , elle a valu à l'Espagne 
quelques millions. 




LETTRE XXV 



SOMMAIRE 

Les femmes havanaises. — Caractère de leur organisation 
physique. — Luxe poétique de la nature. — Point de corset. 
La butaca. — La volante. — Passion pour la danse. — 
L'orchestre. — La musique du pays. — Caractère du rhythme. 

— Le Strauss havanais. — Son costume. — Les pauvresses. 

— Maisons à jour. — Àdios, hasla cada rnomenlo. — « Cette 
maison est à vous. » — Pudeur et nudité. — Choix pour les 
mariages. — Les femmes des pays à esclaves. — La petite 
négresse. — Beauté des enfants. — Luxe des Havanaises. 

— La jeune mère. — Pepyo. — La grand'mère. 



LETTRE XXV 



A GEORGE S AND. 



Cuba, 1er juillet. 

A qui, plutôt qu'à vous, adresserai -je mes 
observations sur les femmes de mon pays , sur 
leur manière de vivre et de sentir, à vous qui 
comprenez si bien mon sexe et dont la plume 
éloquente a si souvent intéressé les âmes géné- 
reuses aux souffrances des femmes dans les so- 



316 LA HAVANE. 

ciétés civilisées? Ne vous attendez pas à des 
récits ardents et pathétiques , colorés par les 
feux des tropiques , à de tragiques histoires , 
dont l'intérêt repose sur la jalousie furibonde 
elle poignard ensanglanté. La Havanaise chaste, 
quoique d'une âme et d'une nature ardentes, 
ignore les raffinements romanesques de cette 
vie de cœur, ces tourments et ces voluptés 
imaginaires, fruits éclos en serre chaude, qui 
n'ont ni parfum ni saveur , passions souvent 
factices, plantes parasites qui dessèchent la 
jeune sève dans sa première verdeur. 

La Havanaise est en général de taille moyenne 
et mince ; mais, quelque grêles qu'elles soient, 
ses formes sont toujours vivement accusées. 
Elle a les extrémités petites et délicates comme 
celles d'un enfant. Ses pieds , menus et potelés, 
sont habituellement chaussés , ou , pour mieux 
dire, enveloppés de satin blanc, car ses souliers 
ont à peine des semelles, et n'ont jamais pressé 
le pavé des rues. Le pied d'une Havanaise n'est 
pas un pied, mais un luxe poétique de la na- 



LETTRE XXV. 317 

ture. Son cou, finement attaché, fait pivoter 
mollement sa tête douce et voluptueuse. Sa 
taille n'a jamais été comprimée dans un corset, 
et quoique naturellement mince , elle reste en 
rapport avec les autres formes de son corps , 
sans demander la beauté à une disproportion 
exagérée que l'art et la nature repoussent à la 
fois. La liberté dont elle jouit dès l'enfance, la 
douce et constante chaleur de l'atmosphère, 
conservent à ses membres toute leur fraîcheur 
et leur souplesse primitives, et donnent quelque 
chose de doux , de velouté et de tendre à sa 
peau , souvent d'une blancheur pâle , mais sous 
laquelle on entrevoit un reflet chaud et doré , 
comme si le soleil l'eût pénétrée de ses rayons. 
Ses mouvements , empreints d' une certaine 
langueur voluptueuse, sa démarche lente et pa- 
resseuse, sa parole douce et cadencée, contras- 
tent parfois avec la vivacité de sa physionomie et 
avec les jets de feu qui s'échappent de ses yeux 
noirs , longs , et dont le regard n'a point son 
pareil. Elle ne voit jamais le soleil que lors- 



318 LA HAVANE. 

qu'elle voyage. Elle ne sort qu'à la nuit tom- 
bante, et jamais à pied. Outre l'inconvénient 
de la chaleur, la fierté aristocratique lui défend 
de se mêler au monde des rues. Laborieuse, 
dès le matin on la voit occupée à travailler de 
ses propres mains les hardes destinées à ses 
nègres ou la layette de son enfant. Mais lorsque 
l'ardeur du soleil pèse sur l'atmosphère, toute 
occupation lui devient impossible. Elle marche 
à peine et passe au bain ou à manger des fruits 
une partie de la journée ; le reste , à se bercer 
sur la butaca. Vers la brune , la gracieuse syl- 
phide , habillée de blanc, la tête ornée de fleurs 
naturelles, se met en mouvement, monte en 
volante (1), va chez les marchands, ne descend 
jamais, se fait apporter tour à tour le magasin 
entier sur son marchepied, puis va prendre 
le frais. S'agit-il de se mettre en route, d'aller à 
la campagne : elle passe tranquillement de la bu- 
taca à la volante, affronte le plus ardent soleil, 
en robe blanche, tête nue et sans ombrelle. On 

(4) Voiture découverte du pays. 



LETTRE XXV. 319 

dirait un héros sur la brèche affrontant le canon. 

Par un contraste facile à expliquer, les Ha- 
vanaises aiment la danse avec fureur; elles pas- 
sent des nuits entières sur pied, agitées, tour- 
noyantes, folles et ruisselantes, jusqu'à ce 
qu'elles tombent anéanties. 

La contredanse havanaise se danse avec le 
corps plutôt qu'avec les pieds : c'est un mélange 
de valse , d'un certain pas glissé et de balance- 
ments, qui présente un caractère de mollesse et 
de volupté indéfinissable , et se prolonge jus- 
qu'au moment où la fatigue des danseurs vient 
au secours de l'orchestre. Ces musiciens sont 
parfaitement plaisants par la recherche de leur 
costume. La musique de la contredanse hava- 
naise, comme le pas de la danse lui-même, re- 
produit complètement le caractère créole, mêlé 
en tout de langueur et d'élan. Là phrase de la 
cantilène , toujours syncopée , fait régulière- 
ment un temps d'arrêt avant d'accomplir le 
rhythme , puis reprend d'un bond comme si, 
attardée à la mesure , elle s'empressait de la 



320 LA HAVANE. 

compléter. Ces airs havanais sont pour la plu- 
part en mode mineur, comme presque toutes les 
mélodies primitives; et les inspirations des com- 
positeurs étant l'œuvre de l'instinct plutôt que 
de Part, se nuancent d'harmonies étranges et 
naïves dont le charme est à la fois mélancolique 
et délirant. C'est toujours le maître d'orchestre, 
l'élégant nègre Placido, le Strauss havanais, qui 
invente les airs de danse. Rien de plus original 
que ses compositions , si ce n'est son costume , 
exactement calqué sur celui de 98 en France. 
Il porte un habit en queue de morue , des cu- 
lottes jaunes attachées aux genoux par des ru- 
bans qui tombent jusqu'à la moitié de la jambe. 
Il est chaussé de bas de soie chinés , de souliers 
en peau d î daim avec une rosette couleur pen- 
sée , et , pour compléter le costume , il porte un 
jabot et des manchettes en dentelle. 

La femme de haute classe, ici, comprend les 
avantages de sa position et en a les habitudes, 
mais elle est simple et d'un caractère doux : 
elle ne cherche à convaincre personne de son 



LETTRE XXV. 321 

importance par la roideur , l'impertinence, le 
dédain. Il y a quelque chose d'adorable dans 
cette câlinerie souple , dans cette pudeur de la 
grandeur qu'elles emploient envers leurs infé- 
rieurs; et souvent j'admire la bonté angélique 
de ma tante , lorsqu'elle voit arriver dans son 
intérieur, dans la partie la plus intime de sa 
maison , près de son lit , de pauvres femmes 
qui entrent partout ici sans se faire annoncer, 
et qui , avant de lui demander l'aumône , com- 
mencent par s'asseoir sans qu'on les y invite ; 
là , elles restent autant que bon leur semble , 
sans que rien leur fasse sentir qu'elles impor- 
tunent. 

Une des habitudes auxquelles il est difficile 
aux Européens de se faire ici, c'est de voir pé- 
nétrer partout les gens du dehors. Toutes les 
portes sont ouvertes, y comprise celle de la 
rue, qui n'est jamais refusée à personne. Vous 
avez autour de vous cent nègres pour vous ser- 
vir, et pas un ne vous garantira des fâcheux. 

Les femmes reçoivent à toute heure : cette cou- 
ii. n 



S2i LA HAVANE. 

tume de vivre à jour, commandée impérieuse- 
ment par le climat , peut d'abord paraître fati- 
gante pour l'habitant du Nord, accoutumé à 
jouir à son gré de l'isolement et de la médita- 
tion; mais d'autres avantages peuvent le dé- 
dommager amplement. Si l'on reçoit à toute 
heure, on se gène peu avec les visiteurs : l'ha- 
bitude vous en fait des amis, et l'affection rem- 
place l'empesé de la politesse. Les personnes 
que vous adoptez deviennent membres de la 
famille et partagent vos peines et vos plaisirs. 
Quant aux importuns, on ne s'en inquiète guère; 
les hommes partent, les femmes continuent à 
manger des fruits et à se bercer; et, si elles 
sont parfois trop entourées, du moins elles ne 
sont jamais délaissées. Vos femmes, en France, 
sont plus maîtresses de leur temps et règlent à 
leur gré leurs rapports sociaux; elles ont des 
jours, des heures marquées pour recevoir, et 
s'arrangent pour ne pas être importunées, mais 
ce soin de leur personnalité leur est payé en 
égoïsme. La stricte politesse remplie , elles 



LETTRE XXV. 323 

voient s'éloigner les visiteurs, souvent pendant 
des mois , parfois des années , si elles ne rap- 
pellent la foule par des fêtes et des plaisirs. 
Avouons que, quels que soient les inconvénients 
de la cordialité créole, il est doux, pour les 
femmes surtout, qui par instinct éprouvent le 
besoin de s'appuyer sur l'affection, de s'en- 
tendre dire par un ami : « Adios, hasta cada 
momento (1) ! » A leur tour, elles sont adora- 
bles dans leurs manières et dans leur hospita- 
lité envers les étrangers. A la première visite, 
elles vous adoptent comme l'ami de la maison; 
et quand une d'elles vous dit : « Esta casa es 
suya, » ce n'est pas une vaine formalité, mais 
une offre sincère du cœur; vous pouvez être 
sûr de trouver tous les jours, chez elle, votre 
couvert à table, et à la campagne votre lit. 

Rien n'égale la grâce naïve, la parole cares- 
sante de nos femmes et l'harmonie qui existe 
entre la tendre musique de leur voix, le tour 

(lj « Adieu, jusqu'à chaque moment. » 



324 LA HAVANE. 

original de leurs phrases et leurs gestes at- 
trayants. Pourtant , rien d'immodeste dans 
leur laisser-aller, rien d'inconvenant dans leur 
gaieté. 

L'intimité de la vie de famille pourrait offrir 
des inconvénients graves, si l'habitude n'en 
éloignait le danger. Cette familiarité, cette nu- 
dité même, n'ont d "égale que leur innocence. 
La publicité constante de la vie privée, l'aspect 
continuel des nègres dans l'état complet de 
nature jusqu'à l'âge de huit ans., détruisent 
chez nos jeunes filles une seule pudeur, celle 
de la vue, et ne portent aucune atteinte à la 
pureté de la pensée, à l'honnêteté du cœur 
qu'elles conservent toujours. Leur imagina- 
tion n'ayant jamais été flétrie par des lectu- 
res dépravées, par de mauvaises maximes, ne 
s'exalte point à faux et ne va pas d'avance à la 
recherche des secrets de la nature. Ainsi, cette 
naïveté primitive des mœurs havanaises, sans 
danger pour des tempéraments ardents et d'un 
développement précoce, serait une source de 



LETTRE XXV. 325 

scandale et de désordre dans un pays d'Europe, 
pour certaines femmes du Nord, pâles, irrita- 
bles et attardées qui , devançant l'amour par 
une culture forcée , perdent la virginité du 
cœur avant de connaître la passion. 

Ici la jeune fille , encore enfant , épouse 
l'homme de son choix, pourvu toutefois qu'il 
soit son parent. Une famille s'allie rarement à 
une autre; la haute noblesse, si avenante dans 
les rapports ordinaires de la vie, redoute beau- 
coup les mésalliances et même le mélange 
d'un sang étranger, fût-il aussi pur que le sien. 
Ces unions entre deux enfants de la même fa- 
mille, élevés ensemble, sont presque toujours 
heureuses. L'amour mutuel, se confondant avec 
l'affection tendre d'une camaraderie enfantine, 
semblable à l'amour fraternel qui lui survit, 
ne permet dans aucun cas ni l'oubli, ni les mau- 
vais procédés. Malgré les dangers qu'éveillent, 
avec un sang brûlé par le soleil, le laisser aller 
de la vie intime et les habitudes sensuelles des 
femmes, elles sont pudiques par un profond 



326 LA HAVANE. 

instinct d'honnêteté naturelle. Leur éducation 
simple, leur piété ardente et exaltée, les por- 
tent à tout ce qui est bien , par amour plutôt 
que par crainte de Dieu. 

Un fait m'a paru digne de remarque : c'est 
qu'à la Havane, comme dans tous les pays à es- 
claves, la femme est plus hautement placée 
qu'ailleurs. Reine d'un vasseiage attentif, en- 
tourée de considération et d'amour, ayant 
beaucoup d'influence dans sa maison, elle est 
rarement accessible à une mauvaise pensée. 
Comme on n'a jamais consulté l'ambition, la 
vanité, la cupidité pour le choix d'un mari, 
l'homme qu'elle épouse se trouve toujours en 
rapport d'âge et de goûts avec elle. Elle l'aime, 
et n'arrive pas au lit conjugal, le cœur en ré- 
volte , l'imagination entraînée vers d'autres 
liens et d'autres désirs. Elle n'est pas condam- 
née à toujours feindre , le plus cruel des sup- 
plices. Sa vie est plus modeste, ses jouissances 
ont moins d'éclat que celles de la femme dans 
les pays où la civilisation est plus raffinée; mais 



LETTRE XXV. 327 

elle ne subit pas les tortures de la vanité hu- 
miliée, les angoisses mortelles d'un cœur fati- 
gué par une recherche vaine, usé par des sen- 
timents factices ou passagers, livré à la jalousie 
et à l'ennui. Elle ne s'est pas vue punie de l'a- 
mant par le mari, et du mari par l'amant. Jugée 
sévèrement par l'opinion et par elle-même , 
dégoûtée de tout, délaissée dans son intérieur, 
elle ne cherche pas à se dédommager de sa vie 
manquée en déversant sur la vie des autres les 
amertumes de son cœur. Enfin, elle n'a jamais 
eu la pensée infernale de chercher une émotion 
dans les douleurs d'une autre, en enlevant sans 
amour l'amant de son amie. 

Aussitôt qu'une petite fille commence à bé- 
gayer, on lui fait cadeau d'une petite négresse 
qui devient sa compagne de jeux , puis sa 
femme de chambre, et qui, au bout de quel- 
ques années, obtient la liberté. La nourrice est 
une espèce de matrone qui devient libre, si elle 
est esclave, aussitôt qu'elle a fini d'allaiter; 
mais elle reste dans la maison, où elle est fort 



838 LA HAVANE. 

considérée. L'attachement de ces négresses 
pour leurs nourrissons est une sorte de culte, 
une adoration véritable. Absorbées dans ce 
sentiment unique, leurs propres enfants leur 
deviennent à peu près indifférents. 

Rien de comparable à la beauté des enfants 
à la Havane. Ce sont des fleurs à la fois puis- 
santes et exquises qui s'épanouissent à la cha- 
leur de ce ciel éblouissant. Pas un ruban, pas 
un lien n'a jamais pressé leur chair délicate. 
Leur costume se réduit à une légère chemise 
de linon qui ne leur va qu'au-dessus du genou, 
très-décolletée sur la poitrine, garnie de den- 
telles et sans manches, avec des nœuds de ru- 
ban sur leurs épaules; leur petite tête est nue 
ainsi que tout le reste du corps; puis on les 
jette sur une natte. Il faut voir alors ces petits 
membres en liberté s'arrondir, puis se roidir, 
cherchant sans entraves à développer leur force 
et leur vie ; et cette peau élastique et vivace, 
raffermie par le contact de l'air, faire naître à 
chaque mouvement, à chaque essai, de petits 



LETTRE XXV. 329 

plis, de ravissantes fossettes , des grâces ado- 
rables! Non, l'Albane n'a jamais rien imaginé 
de plus charmant. 

Ce léger costume des enfants est pourtant fort 
coûteux. Chaque petite chemise est brodée en 
soie de couleur et ne sert qu'une fois. On pour- 
rait la broder en laine, elle serait plus solide; 
mais c'est justement pour ce motif qu'on ne le 
fait pas. Le luxe des femmes est d'une grande 
recherche; — ce n'est pas un luxe d'apparat, 
mais de sensualité. C'est pour elles une manière 
d'être et de vivre, car leur costume est de la 
plus grande simplicité : le matin un peignoir ou 
robe ample en linon; le soir, elles sont aussi 
habillées de linon ; mais elles portent des man- 
ches courtes, des corsages décolletés, etleurtête, 
coiffée en cheveux, est toujours ornée d'une 
simple fleur naturelle placée sans art et sans 
apprêt. Sous cette simplicité se cachent des dé- 
licatesses rares ; leur linge est de la plus fine 
batiste garnie de dentelles; elles en changent 
plusieurs fois par jour. Les robes de linon, km- 



330 LA HAVANE,, 

jours brodées et garnies également de dentelles, 
ne se portent que dans leur première fraîcheur : 
aussitôt blanchies, elles passent aux négresses. 
Une Havanaise ne se sert que de bas de soie et 
ne les porte que neufs : en les ôtant, elle les 
jette. Ses petits souliers sont bientôt hors de 
mise et abandonnés, comme le reste, aux né- 
gresses, dont le costume ne manque pas d'origi- 
nalité. C'est chose tout à fait divertissante de 
voir ces négresses traverser, chantant ou fu- 
mant, ces immenses salons éclairés en tous 
sens par les rayons du jour ! Avec leurs robes 
de linon jetées sur une chemise qui ne va pas 
au-dessous du genou , le tout tombant sur la 
poitrine et les épaules, souvent au delà, avec; 
leurs souliers de satin en pantoufles bordant 
leurs cous-de-pieds et leurs jambes noires comme 
l'ébène, on les prendrait pour des chauve-sou- 
ris aux ailes transparentes, voltigeant à la clarté 
du jour. 

Une Havanaise ne porte jamais deux fois ses 
robes de bal, bien qu'elles soient du plus grand 



LETTRE XXV. 331 

luxe et envoyées à grands frais de Paris mais 
une jeune fille aimerait mieux n'aller jamais au 
bal, que de s'y présenter pour la seconde fois 
avec le même costume. — Au théâtre, les 
femmes sont toujours en grande toilette et por- 
tent souvent des diamants, ainsi qu'au bal : 
elles en ont en grand nombre, toujours montés 
à Paris. Les draps de lit, comme tout le reste de 
leur linge, sont en batiste fort empesée; et ma 
surprise fut grande lorsqu'on me présenta pour 
la première fois un essuie-mains en linon garni 
de dentelles et très -amidonné. Les lits sont en 
fer, sanglés et couverts en damas. Ma tante a 
eu l'attention de me régaler, en ma qualité 
d'Européenne, d'un petit matelas en damas bleu, 
de l'épaisseur d'un pain à cacheter. Les oreillers 
sont en étoffepareille, couverts de linon, brodés 
d'entre-deux, puis d'une large dentelle au bord 
et fermés par des nœuds de rubans bleus; les 
rideaux du lit, aussi en linon, relevés par des 
nœuds de rubans pareils; les draps sont en ba- 
tiste très-claire; celui de dessus, seule couver- 



332 LA HAVANE. 

ture dont on fasse usage ici, est toujours garni 
de dentelles. — Je vous laisse à penser l'effet 
pileux que pouvaient faire, à côté de ce luxe 
merveilleux, mes chemises en simple toile de 
Hollande et mes pauvres bas de fil d'Ecosse!... 
Mais ce qui fut un véritable scandale pour 
tous, ce sont de malheureux souliers en ma- 
roquin noir aperçus au fond de mes malles : 
— « Jésus Maria! s'écria-t-on, qu'est-ce que 
« c'est?... Ces souliers pour ton pied! pour 
« ton pied de la Havane encore ! fi ! ! ! » — 
J'en étais vraiment mortifiée; car on ne com- 
prenait pas que ma peau se fût endurcie en 
Europe au point de supporter le supplice de 
tels souliers. Et pourtant, pensais-je avec 
amertume, à part moi, j'ai tant de peine à 
marcher comme les autres femmes en Eu- 
rope! 

L'extrême jeunesse des mères et le dévelop- 
pement précoce de l'enfance nuisent extrême- 
ment à la première éducation. L'enfant prend 
d'abord sa mère pour sa camarade, et la noncha- 



LETTRE XXV. 333 

lance créole prive celle-ci de l'énergie indispen- 
sable pour reprendre ses droits et sa gravité de 
mère. En face de la faiblesse maternelle, l'en- 
fantdevienl volontaire et impérieux. Le mal est 
moins grave, quant à l'éducation des filles, 
dont le caractère doux , souple et tendre , 
s'exalte d'une vive tendresse pour leurs pa- 
rents; mais l'éducation première des garçons 
est souvent manquée. Vous en aurez une idée 
si vous assistez avec moi à une petite scène 
dont j'ai été témoin il y a deux jours, et qui 
peut servir de type à toutes les éducations ha- 
vanaises. 

C'était dans l'après-midi : j'étais établie avec 
quelques jeunes femmes dans le salon, en face 
du port, chacune assise, ou pour mieux dire 
couchée sur une ample butaca en maroquin. La 
journée était brûlante; pourtant la brise agitait 
portes et fenêtres et se jouait avec les blanches 
et légères draperies de nos peignoirs. Un im- 
mense plateau de fruits, posé au milieu de nous, 
devenait la proie de notre soif ardente et désor- 



33û LA HAVANE. 

donnée. Plus avide que les autres, je comptais 
savourer ces trésors dont j'avais été longtemps 
privée; — tout à coup et au milieu de ma folle 
joie, pendant que je saluais tendrement chacune 
de ces anciennes et chères connaissances, et que 
je leur donnais des preuves non équivoques de 
mes souvenirs, je vis entrer un petit homme, 
que j'aurais pris pour un nain, sans ses beaux 
yeux au regard limpide et naïf, sans la peau de 
son visage fine comme le duvet d'une pêche. Il 
pouvait avoir un peu moins de douze ans. Il 
portait des bottes et un habit à la française, un 
jabot, un chapeau sur la tête et une badine à 
la main... Vous auriez dit le chat botté! 

« Mama, dit-il en entrant, ma voiture est 
« prête, je vais dîner avec un de mes amis; 
« adieu, à ce soir! 

« — Mais Pepyo, reprit sa mère, de sa voix 
« languissante et douce, Pepyo, quelle idée as- 
« tu de sortir par cette chaleur? 

« — Il ne fait pas chaud, mama. 

« — Mais je ne veux pas que tu dînes dehors ; 



LETTRE XXV. 33* 

« tu as déjà passé la journée d'hier avec tes 
« amis. 

« — Je passerai encore celle-ci, mania. 

« — Mais tu sais que tu dois aller au bal ce 
« soir ; il faudra que tu rentres pour faire ta toi- 
« lette, cela le fatiguera. 

« — Cela ne me fatiguera pas, marna. » 

El à chaque réponse, il mangeait un fruit. 

« — Enfin, Pepyo, je ne veux pas que tu sor- 
« tes... entends-tu? 

« — Adieu, marna. » 

Et faisant une pirouette, il disparut. 

« — Que muchacho! » dit la mère d'un ton 
moitié tendre et moitié chagrin en le suivant 
des yeux. 

Et il n'en fut plus question. 

« — Dis-moi, China, dis-je à la mère, est- 
« ce ainsi que vous élevez vos enfants ici ? 

« — Et que faire? 

« — Les faire obéir. 

« — Et comment? 

« — Avec de la volonté. 



336 LA HAVANE. 

« — Et s'il ne veut pas faire ce qu'on lui dit? 

« — On l'enferme. 

« — Y si le da la alferecia {!)? » 

Ces mères si faibles n'hésitent jamais lors- 
qu'il s'agit de se séparer de leurs enfants pour 
les faire élever en Europe ; c'est avec un cou- 
rage héroïque qu'elles les lancent au milieu des 
mers à la recherche des connaissances nou- 
velles et des enseignements utiles à la vie. C'est 

bien la nature des femmes pusillanimes 

dans les petites choses , sublimes dans les 
grandes. 

Mais, pauvre mère, ne sais-tu pas que ta ten- 
dresse aveugle impose à ton enfant une tâche 
immense et que tu l'obliges à étouffer un jour 
les mauvais germes que ta faiblesse a dévelop- 
pés en lui et qui souvent deviennent incorri- 
gibles? que ta coupable indulgence le rend im- 
périeux, personnel, lâche à la peine? que l'a- 
mour maternel véritable n'est pas dans la vo- 
lonté qui plie, mais dans la force qui guide? que 

(1) » Et si cela lui donne l'attaque de nerfs. » 



LETTRE XXV. 337 

la tendresse filiale s^allie avec le respect, et 
que la bonté qui inspire la confiance n'est pas 
incompatible avec la fermeté inexorable qui 
impose ce qui est juste? qu'il n'y a rien de fri- 
vole et d'indifférent pour l'enfance? enfin que 
les premières impressions, comme les racines 
de l'arbre, développent et nourrissent de leur 
sève les branches et les feuilles?... 

Chers compatriotes, pardonnez ces avis à la 
sympathie de votre sœur ! 

Néanmoins, et malgré les mauvais résultats 
que produit la faiblesse des jeunes mères, la 
tendresse filiale est ici plus exaltée que partout 
ailleurs. Celte bonté inépuisable du cœur ma- 
ternel agit puissamment sur des natures ar- 
dentes, prédisposées à ne vivre que par les af- 
fections. Toutes les douceurs de cetle existence 
indépendante, de cetle minutieuse tendresse 
dont l'enfant est entouré, se confondent avec l'i- 
mage de celle qui en est l'âme et la parent de 
toutes les joies du cœur, de toutes les émotions 
de la reconnaissance. 

II. 22 



338 LA HAVANE. 

C'est une chose touchante de voir le respect 
dont les mères de famille sont ici entourées 
lorsqu'elles arrivent à un âge avancé ! Souche 
puissante d'une postérité nombreuse, la grand' - 
mère est le but de toutes les attentions , de la 
vénération de tous. Les fêtes, les banquets de 
noces ont lieu chez elle ; on la voit présider la 
grande table , simplement vêtue, ses cheveux 
blancs, qu'elle n'a jamais cherché à cacher, re- 
levés et nattés. Toutes les recherches, toutes 
les gâteries sont pour elle ou viennent d'elle. 
Et lorsque arrive le jour qui doit terminer cette 
vie patriarcale, elle s'éteint doucement, sans 
peine et sans remords, comme elle a vécu. 

La femme du grand monde en Europe est 
souvent bien à plaindre lorsque l'âge lui enlève 
les charmes de. la jeunesse; car il est rare qu'elle 
sache vieillir. Il faut du bon sens, de la pré- 
voyance, et peut-être toule la vie qui a pré- 
cédé, pour qu'elle arrive préparée à cette épo- 
que solennelle. Mais que devient-elle lorsque 
tous ses moments n'ont été consacrés qu'aux 



LETTRE XXV. 389 

agitations de la vanité et de la galanterie , et 
qu'après avoir donné sa vie entière aux plaisirs 
factices, elle se les voit enlever tour à tour par 
la jeunesse qui l'environne? Alors, elle jette les 
yeux autour d'elle et s'aperçoit pour la première 
fois ; que n'ayant pas pris l'habitude de l'abné- 
gation, ayant vécu pour elle-même et pour elle 
seule, personne ne se croit en devoir de se dé- 
vouer pour elle. Isolée et pleine d'amertume, 
elle cherche à se faire des amis dans la vie po- 
litique, dans la vie d'intrigue, et meurt comme 
elle a vécu, courant à la recherche du bonheur 
dans des agitations stériles et impuissantes. 




LETTRE XXVI 



SOMMAIRB 

De l'agriculture à la Havane. — Topographie de l'île. — Les 
brises. — Puissance de la végétation. — L'agriculture dans 
l'enfance. — Première sucrerie dans l'île. — La Compagnie 
des Indes. — Monopole. — La contrebande. — Les Anglais 
s'emparent de la Havane. — Ils infectent l'île de nègres. — Es- 
sor de l'agriculture. — Les colons de Saint-Domingue à 
Cuba. — Culture du café. — Revenu exorbitant des sucre- 
ries. — La ferme de la Beauce. — Prodigalité. — On a tort de 
comparer l'agriculture européenne à l'agriculture havanaise. 

— Les engrais. — Danger qu'offre la destruction des forêts. 

— Richesse des forêts de Cuba. — Impossibilité de les ex- 
ploiter, faute de routes. — Nécessité de planter des forêts 
artificielles. — Les chemins de fer seront là lorsque les 
plantations auront grandi. — Si la dévastation réglée conti- 
nue, d'ici à cent cinquante ans il n'y aura pas une forêt 
dans nie. — Variété d'arbres. — Revenu surprenant d'un 
bois soumis à des coupes réglées. — 12,000 piastres de capi- 
tal donneront 9,750 piastres par an. — L'oranger perd ses 
fruits dans la poussière des routes. — Au bout de dix ans, 
une plantation de ce fruit, qui aura coûté 24,153 piastres, 
donnera 1 9,000 piastres de revenu. — Le miel. — Excellence 
de la cire de Cuba. — Le fil d'ananas. — Préparation facile 
de cette précieuse matière première. — Grandeur prodi- 
gieuse des légumes de Cuba. — La vie et la mort dans un 



fruit. — La banane. — Ses métamorphoses. — Le riz. — 
Point de machine en 4842. —Les caféteries. — Diminution 
de leur valeur. — Luxe désordonné. — Panique des proprié- 
taires. — Il faut finir ce qu'on a commencé. — Vices de 
l'exploitation à perfectionner. — Les Arabes la font mieux. 

— Beauté des plantations de café. — Souvenir d'Europe. — 
Les savanes. — Les dangers de la liberté pour les bestiaux. 

— La tournée du savanero. — La meute de Gibaros. — Mé- 
nage des animaux. — Inondations. — Pertes considérables 
qu'elles occasionnent. — Le maïs originaire de Cuba. — Dis- 
sidence des opinions à cet égard. — Preuves incontestables 
de son droit de cité. — 11 était sacré pour les aborigènes. — 
La maloja. — Manière simple de la cultiver. — Exploitation 
onéreuse des sucreries. — Le cacao croît spontanément 
dans l'île. — Puissance de sa végétation inconnue jus- 
qu'à la fin du dix-huitième siècle. — Manière singulière de 
le semer. — Friandise des vaches et des perruches. — Ex- 
ploitation riche et imparfaite. — Richesse inépuisable pour 
les nouveaux colons qui viendront habiter dans l'île. — 
Éventualité de la prospérité havanaise. — Pourquoi. — 
Imprévoyance de la prospérité facilement acquise. — In- 
souciance du cultivateur. 



LETTRE XXVI 



A. M. GENTIEN DE DISSAY. 



Cuba, 10 juillet. 

Vous me demandez, mon cherGentien, des 
détails statistiques, industriels et agricoles sur 
mon pays natal, ses produits, ses ressources. 
En vérité, voilà des sujets bien effrayants pour 
une femme ; toutefois , je vais tâcher de vous 
satisfaire de mon mieux. 



84* LA HAVANE. 

Vous savez que notre île , située dans l'o- 
céan Atlantique entre les deux continents amé- 
ricains, se trouve, par sa position unique, 
l'entrepôt du commerce et de la navigation du 
Nouveau-Monde. Bornée à l'ouest par le golfe 
du Mexique, à l'est par l'île Saint-Domingue, 
au nord par le canal de Bahama et les îles Lu- 
cayes, et au sud par la mer des Antilles , sa po- 
sition, dans la zone torride, à trois degrés de la 
ligne boréale, la protège contre l'excessive 
chaleur, ordinairement si intense dans ces lati- 
tudes. Le terme moyen de sa température, au 
mois de juillet, est de 28 à 30 degrés, et au 
mois de janvier, de 21 à 22 (Réaumur). Mais 
cette présence constamment voisine du soleil, 
cette température à peu près la même toute 
l'année, concentrent autour du sol un foyer 
brûlant, qui deviendrait intolérable, à certaines 
époques de l'année , sans la brise de mer qui 
s'élève régulièrement, en tout temps, de dix à 
onze heures du matin, et dure jusqu'au coucher 
du soleil; alors elle est remplacée par la brise 



LETTRE XXVI. 345 

du soir. La première, imprégnée de la fraîcheur 
des courants, porte avec elle je ne sais quoi 
de tonique qu'elle enlève à la partie saline de la 
mer; la seconde arrive à son tour chargée du 
trop-plein des vapeurs embrasées de la terre, 
rétablit l'équilibre, emporte avec elle et dé- 
charge son électricité dans la mer. La configu- 
ration de l'île, longue et étroite, est irrégulière: 
elle forme un arc, dont la partie convexe se 
trouve du côté du pôle arctique. Sa longueur 
est de deux cent vingt lieues maritimes (deux 
cent vingt-sept lieues, selon M. de Humboldl); 
sa partie la plus large, de 37, et la plus étroite, 
de 7 degrés. La superficie de l'île, calculée à 
trois mille cinq cents lieues havanaises (de cinq 
mille varas), est sillonnée par un grand nombre 
de rivières, dont quelques-unes roulent avec 
leur sable de la poudre d'or. Elles sont en gé- 
néral peu étendues à cause de la latitude du 
terrain et de la direction des montagnes qui, 
s'élevant au centre de l'île, les déversent au 
nord et au sud, et augmentent ainsi la vitalité 



3/i6 LA HAVANE. 

puissante de la terre. On compte jusqu'à cent 
dix rivières qui ont des noms ; il y en a peut- 
être autant qui n'en ont pas. 

La partie occidentale de l'est contient de 
belles lagunes d'eau douce; mais une partie des 
côtes du sud, où le terrain est bas, se trouve 
sujette aux inondations. Des salines abondantes, 
non-seulement peuvent fournir aux besoins des 
habitants, mais elles ont longtemps approvi- 
sionné le Mexique et d 'autres pays voisins ; au- 
jourd'hui elles donnent toujours un excédanl, 
et deviendraient un objet considérable de com- 
merce, si les plus belles, comme celles de Gita- 
nes et celles de Sal, n'étaient pas infructueuses 
par négligence ou par oubli. Des sources d'eaux 
minérales , abondantes et de toutes qualités , 
surgissent sur plusieurs points de 1 île : celles 
de San-Diego et de San Juan de Contreras sont 
les plus renommées, ou plutôt les seules que 
l'on ait encore soumises à l'analyse. 

Des rosées abondantes, des pluies réglées, à 
de certaines époques de l'année , la chaleur 



LETTRE XXVf. 347 

douce et constante de l'atmosphère, une cou- 
che végétale pure, et dont l'épaisseur considé- 
rable s'alimente encore des dépouilles que lais- 
sent les forêts primitives, donnent à la végéta- 
tion de cette île une vigueur et une puissance 
merveilleuses ; le sol même ne suffit pas à la 
contenir. Une quantité immense de plantes en- 
vahissent l'air et y cherchent la vie et l'expan- 
sion que leur refuse la terre, trop chargée de ses 
produits. A peine échappées de leur berceau, 
flexibles, ondoyantes, elles s' enlancent d'arbre 
en arbre, de rocher en rocher; elles montent et 
descendent sur les murs, sur les toits des mai- 
sons; les corolles ouvertes, elles cherchent l'ac- 
tion bienfaisante du soleil, et leurs feuilles exu- 
bérantes s'épanouissent au souffle de la brise. 
Une multitude de plantes parasites , douées 
d'une force vitale prodigieuse, s'élèvent jusqu'à 
la coupole des arbres; et là, se jouant au milieu 
de leurs riches panaches, suspendues avec grâce 
sur ces colosses de nos forêts, elles balancent 
leurs fleurs délicates et flexibles au milieu des 



348 LA HAVANE. 

branches mobiles et gigantesques. En Europe, 
les fleurs rampent, ici elles s'élèvent et volent 
comme des oiseaux, comme des mouches do- 
rées dans des jardins aériens. Eh bien! mon ami, 
cette île si belle dans toutes ses parties, où les 
volcans, les tremblements de terre, les animaux 
venimeux sont inconnus, où le plus beau ciel 
et une végétation splendide offrent leurs trésors 
au premier venu, cette île est aux trois quarts 
inhabitée. 

La partie occidentale est la plus peuplée. En 
prenant pour point central la Havane, et en dé- 
crivant autour d'elle un cercle qui embrasse 
vingt lieues à l'ouest et quarante lieues à l'est, 
on détermine le grand foyer dans lequel la po- 
pulation se concentre. Son accroissement a été 
bien rapide dans ces derniers temps : dans l'es- 
pace des vingt-cinq ans qui viennent de s'écou- 
ler, on a défriché plus de terrains que pendant 
les trois cents années qui succédèrent à la con- 
quête de l'Amérique. Les villes de Santiago de 
Cuba, Puerto del Principe, Villa Clara et Trini- 



LETTRE XXVI. 349 

dad deviennent autant de centres de civilisation 
qui cherchent, en se rapprochant les unes des 
autres , à augmenter leur force et leur pros- 
périté. 

Malgré toutes ses beautés, l'île de Cuba fut 
négligée et languit dans les premières années 
qui suivirent la découverte , pendant que sa 
sœur aînée, l'île Espagnole (1), résidence du 
gouverneur-général des Indes, était l'objet de 
sa sollicitude particulière, et prospérait. 

Les deux branches d'agriculture auxquelles 
essayèrent de se livrer dès l'origine les habitants 
de Cuba, furent le tabac et la canne à sucre ; mais 
les bras manquaient pour cultiver la dernière, et 
le tabac se vendait difficilement. Ce narcotique, 
dont les indigènes faisaient un si grand usage, 
fut d'abord repoussé par les conquérants comme 
l'origine d'une jouissance impie et barbare. 
On se borna donc à exploiter quelques mines 



(1) Saint-Domingue. Voyez, dans la lettre sur les noms historiques, 
l'histoire de la première civilisation de l'ile. 



350 fcA HAVANE. 

de cuivre et à élever des bestiaux qu'on ven- 
dait ensuite aux capitaines de bâtiments qui tra- 
fiquaient avec le Mexique et la Vera-Cruz, dont 
les ports de l'île étaient l'entrepôt. 

Le brigadier Gonzalez de Velosa fut le pre- 
mier qui élabora du sucre à Cuba. Associé au 
veedor Cristobal de Tapia et à son frère, il fit 
venir des matériaux et des ouvriers, et con- 
struisit une sucrerie en 1532. Cet exemple ne 
tarda pas à être suivi ; mais l'imperfection des 
machines , grossièrement confectionnées en 
bois durs, exigeant de grands frais de main- 
d'œuvre, ne laissait aux propriétaires que de fort 
minces profits. 

Cependant l'abondance du sucre et sa qua- 
lité supérieure le firent rechercher partout, 
et, en 1761, il y avait déjà soixante à soixante- 
dix sucreries dans l'île. L'établissement de la 
Real Compania vint stimuler le zèle des agri- 
culteurs. En même temps qu'elle amenait des 
nègres pour le travail de la terre, elle faisait des 
avances aux cultivateurs de tabac, dont les éla- 






LETTRE XXVI. 351 

blissements étaient encore dans l'enfance, mais 
dont la prospérité future n'était plus douteuse : 
la plante havanaise était proclamée préférable à 
toute autre. 

Les avantages que la Compagnie apportait au 
pays étaient détruits en partie par les transac- 
tions arbitraires qu'elle imposait aux agricul- 
teurs à la faveur de son monopole : d'une 
part, en les forçant à lui vendre leurs denrées 
à vil prix, et de l'autre, en se faisant payer des 
marchandises inférieures à des prix exorbi- 
tants. Le gouvernement, sollicité par les fré- 
quentes réclamations des Havanais, leur oc- 
troya les mêmes franchises d'exportation qu'il 
avait concédées à la Compagnie ; mais ils n'en 
profilèrent pas. 

La guerre s'alluma entre l'Espagne et l'An- 
gleterre ; aussitôt la contrebande s'empara du 
commerce, et les échanges d'esclaves et d'au- 
tres marchandises de première nécessité, pour 
du tabac, des cuirs et du cuivre, n'eurent plus 
lieu que par fraude. 



352 LA HAVANE. 

C'est en 1762 que l'ère de prospérité com- 
mença pour l'île; elle manquait de bras pour 
le travail; les Anglais, maîtres de la Havane, y 
jetèrent un grand nombre d'esclaves (1). Un 
an après , l'Espagne redevint maîtresse de 
Cuba, et la traite continua à prendre du déve- 
loppement. A mesure que le nombre des nè- 
gres augmentait, et que le gouvernement ac- 
cordait quelques franchises au commerce, l'a- 
griculture prenait un nouvel essor. 

Plus tard, la révolution de Saint-Domingue 
remplit nos campagnes de cultivateurs labo- 
rieux et intelligents. Le café, qui jusqu'alors 
n'avait été exploité que pour l'usage domes- 
tique des campagnes, devint un objet de spécu- 
lation. Les émigrés français établirent de belles 
caféteries dans les districts de San-Antonio et de 
San-Marcos ; nos concitoyens les imitèrent, et 
cette branche de culture devint encore une 
source de richesse. A partir de cette époque, 

(4) Voyez la lettre sur les esclaves à M. le baron Charles Dupin. 



LETTRE XXVI. 353 

Cuba, dont la prospérité grandissait, devint 
l'objet de toutes les spéculations; et, pendant 
que l'Europe était livrée aux désastres de la 
guerre civile, cette belle partie du monde offrait 
un asile hospitalier aux agriculteurs ruinés, 
aux âmes lasses et dégoûtées de violences et de 
crimes. On voyait s'élever partout, et comme 
par magie, des sucreries et des caféteries nou- 
velles. Les capitalistes faisaient volontiers des 
avances aux nouveaux planteurs, comptant sur 
leurs ressources et sur leur bonne foi ; les 
marchés, toujours bien approvisionnés d'ob- 
jets importés, offraient peu de produits destinés 
à l'exportation, et les récoltes se trouvaient 
vendues à des prix élevés trois et quatre années 
d'avance. 

Le bénéfice énorme recueilli sur ces pré- 
cieuses denrées fit négliger les autres cultures, 
et le propriétaire, au lieu de semer le grain dont 
il avait besoin , préféra l'acheter. Les petites 
cultures, si riches et si variées qu'elles pussent 
être, se trouvèrent négligées; les gens de cam- 
ii. as 



354 LA HAVANE. 

pagne mêmes aimaient mieux s'associer au gain 
des grands propriétaires et recevoir de forts 
salaires que d'essayer les chances d'un petit 
établissement. C'est ainsi que la culture du blé 
a toujours été dédaignée à Cuba, comme celle 
du cacao, du coton, de l'indigo et tant d'autres. 
Pour vous donner une idée du revenu ap- 
proximatif d'une sucrerie, je vais vous trans- 
crire un calcul qui se trouve sous ma main, et 
qui a été publié cette année dans un rapport de 
la Sociedad patriotica de la Havana. Le pro- 
duit d'une sucrerie ici est , terme moyen , 
de 2,000 caisses de sucre, ou 34,000 arrobas. 
Trois cinquièmes de cassonnade et trois cin- 
quièmes de sucre blanc, vendus au terme moyen 
de 6 et 10 réaux l'arroba, donnent une valeur 
totale de 36,870 piastres fortes. D'après ce 
rapport, la sucrerie a dû coûter 100,000 pias- 
tres fortes; les frais de production et d'éla- 
boration, largement calculés , s'élèveront à 
16,870 piastres fortes, et le produit net sera de 
20.000 piastres fortes, sur lesquelles on peut 



LETTRE XXVI. 355 

encore déduire 5,000 piastres fortes pour les 
mauvaises chances du prix de vente. Il résulte 
de là qu'un capital de 100,000 piastres pro- 
duira un revenu net de 15,000 piastres, c'est- 
à-dire 1 5 pour 100 d'intérêt. Comparez ce pro- 
duit au revenu dune de vos meilleures fermes 
de la Beauce, et vous comprendrez pourquoi 
les habitants de Cuba se sont bornés jusqu'à 
présent à la culture de la canne à sucre. 

A la vue de cette végétation prodigieuse, les 
premiers colons se mirent à y puiser comme l'en- 
fant dans un trésor. Après avoir détruit avec ra- 
pidité une grande partie des forêts primitives, 
ils établirent à leur place des sucreries, que l'on 
exploitait trente ou quarante ans. La couche vé- 
gétale du terrain commençait-elle à se fatiguer, 
ils abattaient encore d'autres forêts, enlevaient le 
matériel de la sucrerie, et le portaient sur le sol 
nouvellement défriché. Ce système destructeur 
existe encore aujourd'hui. Si on n'y porte pas 
remède, la salubrité de l'île en sera altérée, et 
la fertilité du sol détériorée. On pouvait pardon- 



356 LA HAVANE. 

ner cette imprévoyance aux premiers coloni- 
sateurs de Cuba, qui, trouvant un terrain dont 
la fécondité vierge ne demandait à l'homme que 
peu de travail, de capitaux et de soins, profi- 
taient de cette richesse, que la nature jetait sous 
leurs pas. La somme de la population n'ayant 
jamais correspondu à l'étendue du territoire, il 
devenait facile de quitter une terre épuisée, dès 
qu'elle avait donné tous ses produits. Maisla 
continuation d'un tel système devient aujour- 
d'hui sans excuse; il est urgent de remplacer, 
par une méthode plus savante et plus en har- 
monie avec le progrès de la population et du 
temps, ce procédé primitif et barbare. 

Quelques théoriciens ont eu tort de compa- 
rer l'agriculture européenne à l'agriculture 
havanaise. 

Le continuel labeur et le renouvellement 
incessant que les agriculteurs européens ont 
dû faire subir à leurs terres, toujours sollici- 
tées, toujours épuisées, n'a aucun rapport fon- 
damental avec la méthode naturelle que doit 



LETTRE XXVI. 357 

pratiquer l'agriculteur havanais, recevant beau- 
coup du sol et lui demandant peu. 

L'engrais est une richesse factice ; il est inu- 
tile d'y avoir recours là où la richesse natu- 
relle abonde. On ne peut donc s'étonner si le 
Havanais n'a pas encore étudié et mis en pra- 
tique cette science européenne qui sert de base 
à l'agriculture des vieux pays civilisés , la 
science des engrais. Ainsi, l'élève des bestiaux, 
si étroitement liée à la richesse agricole en 
France et en Angleterre, a dû rester à la Ha- 
vane tout à fait distincte de l'agriculture. 

Aujourd'hui le moment est venu de consulter 
l'expérience de l'Europe. A force d'arracher du 
sein de cette terre prodigue les bienfaits qu'elle 
recèle, sans lui fournir les moyens d'un renou- 
vellement nécessaire, on commence à l'épuiser. 
Il faudrait donc introduire progressivement le 
secours des engrais dans l'agriculture de la 
Havane. 

Une autre question grave se présente : celle 
du danger qu'offre dans l'avenir la destruction 



358 LA HAVANE. 

des forêts, et la nécessité non-seulement de 
faire reproduire celles qu'on abat, mais d'en 
planter de nouvelles, comme objet d'exploita- 
tion et de spéculation. En laissant la terre à 
découvert, l'action des rayons du soleil agit di- 
rectement sur elle, la chaleur devient plus in- 
tense, l'humidité s'évapore, et de nouvelles et 
fréquentes maladies se développeront sans 
qu'on puisse leur assigner leur véritable cause. 
D'ailleurs, après que l'on a dépouillé le sol de 
végétation, les pluies et les rosées diminuent et 
la terre souffre et languit, privée de son en- 
grais. Enfin Cuba, douée par la nature d'une 
profusion précieuse d'arbres forestiers de con- 
struction et de luxe, retrouverait une source de 
riches revenus dans l'exploitation de ses forêts. 
Il faudrait donc, pour donner un développe- 
ment énergique à la prospérité de l'île, et pou- 
voir surtout épargner la main-d'œuvre, si forte- 
ment menacée par l'émancipation; il faudrait, 
dis-je, d'une part, substituer aux vieilles ma- 
chines et aux procédés imparfaits, les inven- 



LETTRE XXVI. 359 

tions de l'industrie européenne, et d'une nuire, 
introduire dans l'exploitation du sol havanais 
une multitude de cultures aujourd'hui dédai- 
gnées, dont l'exploitation est facile à peu de 
frais et dont le produit serait considérable ; en- 
fin, il faudrait tirer parti des belles forêts tro- 
picales qu'on laisse imprudemment dépérir : 
telles doivent être les principales préoccupa- 
tions des propriétaires havanais. 

Les trésors que recèlent les forêts de l'île de 
Cuba sont inconnus à l'Europe ; peut-être 
n'exisle-t-il pas un pays au monde qui, relati- 
vement à son étendue, possède une aussi grande 
variétédeboisprécieiixdeconslruclion.Maisl'île 
n'a presque pas de routes, et celles qui existent 
sont, pendant une partie de l'année , de vrais 
bourbiers où la voiture la plus légère s'enfonce 
jusqu'aux essieux des roues. Lorsque la seca (sai- 
son de sécheresse) arrive, les ornières, de trois 
et quatre pieds de profondeur, s'enconlbrent 
de masses compactes et dures contre lesquelles 
viennent se briser les pieds les plus sûrs et les 



380 LA HAVANE. 

plus agiles des mules du pays. — Mais, dirait 
aux Havanais un homme de bon conseil, ne vous 
découragez pas, et songez à l'avenir. Plantez des 
arbres de choix. La nature est pour vous, vous 
le savez : ici, en trois ou quatre années, une 
graine devient un géant. Soumettez les forêts 
primitives à des coupes réglées ; ne brûlez pas 
les souches sur place, ce qui rend le sol inhabile 
à produire ; car l'utilité de la cendre est trop 
passagère et ne compense pas la perte du sol 
végétal que la flamme enlève à la terre , et la 
dureté calcinée que celle-ci acquiert par l'ac- 
tion du feu. — Le temps marchera, des che- 
mins de fer seront là, tout prêts à transporter 
vos arbres dans le port, et votre prévoyance 
aura conquis une inépuisable richesse. 

Sur toutes les terres défrichées et destinées 
à l'établissement des sucreries, il est indispen- 
sable de conserver une partie de la forêt pour 
fournir du combustible aux exigences de l'éla- 
boration. Ordinairement une caballeria de forêt 
(dix-huit cordeaux) suffit pour alimenter les 



LETTRE XXVI. 861 

chaudières pendant toute une année : dix ca- 
ballerias en coupes réglées suffiraient donc, 
par leur renouvellement, à fournir une sucre- 
rie pour toujours. Au lieu de cela, on prend 
du bois sans ordre et sans prévoyance, et on 
finit par raser les forêts ; puis on met le feu aux 
racines. Par ce procédé, on défriche tous les ans 
dans l'île, pour l'élaboration du sucre seule- 
ment, mille caballerias de forêt, qui suppor- 
tent annuellement les pertes suivantes : 

Sucreries 1,000 

Agriculture 1,000 

Incendies dans les savanes 100 



Total. . . 2,100 



Si nous portons à cent caballerias le très-petit 
nombre de bois qui se renouvellent par leur pro- 
pre puissance, il restera toujours environ deux 
mille caballerias de forêts détruites, et quinze 
cents ans suffiront pour que l'île n'en possède 
plus une seule. — Mais les Havanais, je l'espère, 



362 LA HAVANE. 

seront assez avisés pour ne pas tarir eux-mêmes 
cette source féconde de prospérité ; ils ne vou- 
dront pas détruire ainsi leur avenir, en repous- 
sant du pied cette riche et colossale moisson que 
Dieu, dans un jour de prodigalité, répandit sur 
leur sol ; ce serait un crime de lèse-nature, et ils 
mériteraient d'en porter la peine. 

Vacana, surnommé par sa solidité le fer 
des végétaux, le cèdre, le majagna, le frijolillo 
aux veines nuancées, le granadillo léger à la 
couleur pourpre , l'éhène noir et lustré comme 
l'aile d'un oiseau de nuit, et cent autres que je 
ne citerai pas ici, offrent, par la variété de leurs 
qualités, par les nuances brillantes et capricieu- 
ses recelées dans leurs racines, des ressources 
sans nombre au luxe et à l'industrie. Les ter- 
rains de qualité inférieure, dédaignés jusqu'à 
ce jour, conviendraient fort aux plantations des 
forêts artificielles ; et quand je parie de qualités 
inférieures de terrains, je ne veux indiquer que 
celles qui sont moins propres à la culture de la 
canne à sucre et du tabac. Il est incontestable 



LETTRE XXVI. 368 

que les plantations d'arbres de construction tels 
que Yacana, Y acajou, le cèdre, Yyeuse, ou 
d'arbres et d'arbustes convenables à la nourri- 
ture des bestiaux, tels que la gaasima, le ca- 
roubier, Y oranger, le yaya , le châtaignier 
d'Inde, le palmier, etc., ou enfin celle des es- 
pèces bonnes à brûler, rendraient à Cuba, 
non-seulement les bénéfices qui lui sont jour- 
nellement enlevés par la destruction impré- 
voyante des forêts primitives, mais lui rap- 
porteraient d'autres avantages encore plus pré- 
cieux, par le revenu considérable qui résulterait 
de ces perfectionnements. 

Voici un calcul que je tiens d'un de nos meil- 
leurs économistes, et dont le résumé vous sur- 
prendra ; il est colossal comme la nature des 
tropiques. Dix caballerias de forêt à cinq ou 
six lieues de la Havane, bien entretenues et 
partagées en coupes réglées de dix ans, c'est- 
à-dire une caballeria par an, rendent 50 pias- 
tres par jour (250 francs), soit 18,250 piastres 
fortes par an. 11 faut en déduire les frais d'ex- 



S64 LA HAVANE. 

ploitalion, qui se partagent de la manière sui- 
vante : 

Achat de vingt-cinq chevaux, trans- 
port et sacs 3,150 p. 

Seize nègres à 500 piastres, pour 
confectionner, porter, etc., le 
charbon 8,000 

Dépenses imprévues 850 



Total des débours 12,000 p. 



Intérêt à 1 par mois 1,440 

Louage du terrain à 100 piastres 

par caballeria 1,000 

Nourriture des nègres. 730 

Idem des vingt-cinq chevaux 4,562 

Gages de deux mayorales ou sur- 
veillants 600 

Dépenses imprévues 168 



8,500 p. 

Produit. . . . 18,250 p. 

Revenu net. . . , 9,750 p. 



LETTRE XXVI. 365 

ïl résulte de là que 12,000 piastres de dé- 
boursé donneraient un revenu de 9,750 piastres 
fortes ! 

Un grand nombre de petites cultures offri- 
raient, sinon des profits aussi magnifiques, au 
moins les plus brillants revenus. Tels sont le 
coton, l'indigo, le cacao, dont les essais ont 
été déjà si heureux , le nopal pour la cochenille, 
les mûriers pour les vers à soie, qui offrent de 
si brillants résultats démontrés par la prospé- 
rité rapide de la magnanerie établie par le doc- 
teur José MaginTarafa, la vanille, si abondante 
chez nous et dont on profite si peu, ainsi que le 
poivre, le safran et d'autres plantes huileuses, 
comme le man\ le pifwn, la higuereta, el ajon- 
joli, el mirasol, l'arbre de la gomme élastique, 
et cent autres qu'une nature généreuse laisse 
échapper de son sein, et qui ne demandent 
qu'à êtrecultivés pour répandre avec profusion 
les trésors enfermés dans leur sève. Dans le 
nombre de ces diverses cultures, une des plus 
précieuses, et qui offrirait de splendides récol- 



366 LA HAVANE. 

tes, est celle des orangers. On a peine à croire 
qu'on n'ait pas encore eu l'idée de faire un objet 
de spéculation de cette production, qui sura- 
bonde chez nous. 

Le développement de l'oranger sauvage est 
très-rapide. Trois ans après avoir été semé, il 
a déjà de douze à quinze pieds; un an plus tard, 
il produit environ cent oranges ; au bout de dix 
ans, trois à quatre mille; et comme le fruit 
se conserve longtemps sur l'arbre, on voit la 
floraison suivante se développer à côté de la 
maturité du fruit , et le même oranger offre 
ainsi en tout temps ses corolles embaumées 
mêlées à ses fruits d'or. Mais, pour bien profiler 
de ce ffuit précieux, il est indispensable de le 
greffer avec des plants d'oranges de Chine, es- 
pèce la plus délicate et qui devient à Cuba 
d'une qualité supérieure. Cette opération re 
tarde de deux ou trois ans la première florai- 
son. Si on plante les arbres à vingt pas de di- 
slance l'un de l'autre, on en aura 3,800 dans une 
caballeria (dix-huit cordeaux), donnant chacun, 



LETTRE XXVI. 367 

terme moyen, 1,500 fruits, qui, vendus au prix 
ordinaire du marché, c'est-à-dire quatre piastres 
le mille, produiraient 22,860 piastres, somme 
exorbitante, qui équivaut à la plus brillante ré- 
colte d'un bon cafélai. Mais les frais sont bien 
moins considérables que ceux d'une caféterie, 
comme le prouve le calcul suivant : 

Intérêt par an, de l'achat de quinze 

nègres 612 p. 

Nourriture et entretien, idem. . . 684 

Habillements, idem 30 

Gages d'un mayoral ou surveillant. 408 

Idem d'un conducteur de bœufs. . . 508 

Louage par an de deux caballerias, 
une pour les orangers, l'autre pour 
la nourriture des bœufs 400 

Quatre paires de bœufs 49 

Deux charrettes 29 

Dépenses imprévues 350 

Total des dépenses 3,000 p. 

Reste net . 19,800 p. 



368 LA HAVANE. 

Il est vrai que ce résultat n'est complet qu'au 
bout de dix ans ; mais , dès la cinquième an- 
née , la récolte paie plus de la moitié des frais ; 
à la sixième, il reste déjà un excédant considé- 
rable ; et au bout de dix ans , un capital de 
24,153 piastres aura assuré au cultivateur un 
revenu de 19,000 piastres 

En attendant , nos orangers , ces trésors na- 
turels , cette mine opulente , ne servent ici 
qu'à joncher les grandes routes et les potreros 
de milliers de fruits et de fleurs qui périssent 
négligés par l'apathie, par l'ignorance et par la 
morgue du bonheur. Une partie des routes sont 
bordées d'orangers et de citronniers pendant 
plusieurs lieues, et toujours les guarda-rayas 
(mur ou séparation) d'un cafétal se composent 
de quatre ou cinq mille arbres de cette espèce. 

On profite un peu mieux du produit que 
donnent les abeilles, et surtout de la cire; mais 
la spéculation en serait plus fructueuse si on 
ne l'avait reléguée au nombre des revenus de 
second ordre , et livrée à de pauvres cultiva- 



LETTRE XXVI. 369 

teurs qui , n'ayant ni les moyens ni l'instruc- 
tion nécessaires, n'ont pas pu appliquer à cette 
branche d'industrie les nouveaux perfectionne- 
ments adoptés dans d'autres pays. La cire que 
produit File est d'une qualité supérieure , et 
seulement comparable à celle de Venise. Les 
premières ruches furent apportées de la Flo- 
ride, et commencèrent dans la première année 
à donner un rapport considérable. Les abeilles 
émigrantes sortaient d'un jardin pour rentrer 
dans un autre, et se crurent encore chez elles. 
On ne commença à exporter la cire qu'en 1770. 
Pendant quelques années, il n'en partit du port 
de la Havane, terme moyen, que 2,700 arro- 
bas (de 24 livres). Mais bientôt ce produit fut 
très-demande par le Mexique , le Pérou et 
l'isthme de Panama; et en 1803, l'exportation 
s'éleva jusqu'à 42,400 arrobas, sans compter la 
consommation de l'île, qui est très-considéra- 
ble. Dans la statistique de l'année 1827, la pro- 
duction de l'île se trouve portée à 63,160 arro- 
bas, et l'exportation à 22,402 1/4, ce qui porte 

II. 24 



370 : LA HAVANE. 

la consommation intérieure à 40,757 3/4. De- 
puis cette époque , F exportation a toujours di- 
minué, à cause des troubles politiques, qui ont 
fait cesser les communications entre Cuba et la 
Nouvelle-Espagne. Néanmoins, la supériorité 
de cette denrée la rendrait l'objet de demandes 
réitérées, si les agriculteurs avaient pu conti- 
nuer à lui donner des soins. 

Un autre de nos produits, l'ananas, pourrait 
devenir une source abondante de richesses. Ce 
fruit, couronné avec faste par la nature, et dont 
la brillante suprématie semble rehaussée encore 
par les épines acérées et aristocratiques qui le 
défendent contre la dent des animaux, offre non- 
seulement une jouissance au goût du friand, 
mais une destination précieuse et lucrative. 
Déjà mise à profit avec succès dans l'Inde et 
dans les îles Philippines , elle pourrait avoir ici 
un plus grand développement que partout ail- 
leurs. L'ananas n'est pas seulement un objet de 
luxe et de volupté raffinée; ses feuilles recèlent 
des fibres d'une finesse extrême, qui ont toutes 



LETTRE XXVI. 371 

les qualités requises pour être tissées et trans- 
formées en une sorte de batiste de la plus grande 
beauté. Les fils qui sortent de ses feuilles sont 
disposés en petits paquets comme ceux du lin. 
Si vous les examinez au microscope , vous leur 
reconnaissez toute la souplesse, ioutle brillant 
et la douceur de la soie; ils sont transparents, 
très-unis, et propres à recevoir toutes sortes de 
teintures. La manière de préparer ces filaments 
de l'ananas est simple et expéditive. La 
feuille se compose d'un grand nombre de fibres 
qui la parcourent d'un bout à l'autre, envelop- 
pées dans une pulpe glutineuse. On place cette 
feuille sous une machine dont Faction rapide 
écrase à l'instant la feuille, et laisse, sans lésion 
aucune , les filaments à nu ; puis on lave ces 
derniers, et on les fait sécher à l'ombre. Ce 
procédé est si simple, qu'une demi-heure après 
la première préparation on peut remettre cette 
précieuse matière entre les mains du tisserand, 
non pas, comme le lin, flétrie et putréfiée, mais 
fraîche, intacte, blanche, et encore brillante de 



372 LA HAVANE. 

sa sève primitive. Il serait bien simple et peu 
coûteux de mettre à profit à Cuba cette pro- 
duction, dont l'abondance est telle qu'on vend 
au marché six ananas pour un medio (dix sous 
de France). 

La culture de l'ananas n'exige presque pas 
de frais ni de soins ; elle n'offre aucune 
mauvaise chance, car les variations de l'atmo- 
sphère n'ont aucune influence sur sa végéta- 
tion ; tous les terrains lui sont bons, jusqu'aux 
rochers les plus âpres ; le plant d'ananas pros- 
père là où aucun autre fruit ne peut éclore : 
il n'y aurait qu'à le vouloir pour tirer un re- 
venu important de ce fruit précieux. Une cul- 
ture facile, des récoltes abondantes et sûres, un 
procédé peu coûteux et expéditif pour préparer 
le fil, et la vente du fil sans concurrence, en 
attendant l'époque où l'étoffe toute confection- 
née pourra sortir des fabriques mêmes de la 
Havane, tels sont les avantages que présenterait 
ce nouveau mode d'industrie. 

Vous ne sauriez vous représenter l'opulence 



LETTRE XXVI. 373 

de la nature dans ces contrées : la plu pari des 
légumes et des fruits sont d'une grosseur in- 
comparable et d'une variété prodigieuse ; la 
yuca, le buniato, le name, la pomme de terre 
même, acquièrent un degré de croissance tel, 
qu'un seul de ces fruits suffit à nourrir un 
homme pendant vingt-quatre heures. En deux 
jours, le radis devient gros comme une orange. 
Des fruits énormes, de la proportion d'une tête 
humaine, et du poids de cinq à six livres, se 
balancent, suspendus aux dômes de nos arbres. 
La yuca atteint plus de trois pieds de longueur, 
et sert à faire le pain de cassave, qui, comme 
vous le savez, remplace le pain de froment pour 
les nègres, et l'amidon , objet d'une énorme 
consommation dans l'île. Une caballeria de 
terre, plantée de yuca, donne un revenu de 
3,000 piastres (15,000 ft\) par année. Par un 
de ces contrastes mystérieux dont la nature a 
seule le secret, ce légume renferme la vie et la 
mort : sa partie farineuse produit le pain de cas- 
save, et le jus qu'on en extrait devient un poison 



S74 LA HAVANE. 

violent. Cependant le fruit tout entier est fort 
agréable à manger, et s'emploie régulièrement 
dans de certains mets du pays fort savoureux. 

Parmi nos excellents produits, la banane est 
un des plus exquis et des plus abondants. Les 
nègres en sont très-friands, en mangent à dis- 
crétion, et la préfèrent au pain de cassate, et 
même au pain de farine de blé. La banane peut 
se classer entre le fruit et le légume : elle est 
douce et fondante, c'est la plus saine et la plus 
agréable nourriture. On la mange crue , cuite, 
rôtie, dans son germe, dans sa verdeur, dans sa 
maturité , et toujours sous des formes diverses 
et avec des goûts différents. Il y a deux espèces 
de banane, la banane mâle et la banane femelle. 
Je dois dire que la dernière est la plus déli- 
cate, la plus abondante, et celle qui se conserve 
plus longtemps, après avoir subi quelques 
préparations. On les confit à peu près comme 
des figues, et on les arrange dans des boîtes 
qui partent par centaines pour les États-Unis. 
La production en est si abondante dans l'île, 



LETTRE XXVI. 375 

que non-seulement elle fournit à la nourriture 
des nègres et du reste de la population , mais 
qu'on l'emploie à l'élève des bestiaux et de la 
volaille. Un bananier est un véritable mât de 
cocagne, l'image complète de l'abondance. Fi- 
gurez-vous, mon cher Gentien , une admirable 
coupole de feuilles colossales, lustrées et lisses 
comme du satin, chacune de cinq à six pieds 
de long et deux à trois de largeur, protégeant 
majestueusement de leurs riches rameaux une 
multitude de grappes composées de cinquante 
a soixante fruits, chacun long d'environ un pied, 
et tout cela balancé par la brise chaude des tro - 
piques! — Dites si cela ne vaut pas votre belle 
avenue de châtaigniers, aux petits fruits, aux 
petites feuilles, le tout châtié par la brise du nord. 
Le riz est le fond de tous les repas à la Ha- 
vane; pourtant nous sommes obligés d'avoir re- 
cours à nos voisins du nord pour fournir à la 
consommation. Les petits agriculteurs , à qui 
ce genre de produit est abandonné, n'ont pas 
encore pu se procurer la machine à battre le 



376 LA HAVANE. 

grain, qu^ils sont obligés de remplacer par la 
force des bras et des poignets, ce qui casse le 
grain, le rend plus coûteux et fatigue l'ouvrier. 
Du reste, la culture en est simple, et la récolte 
se fait quatre mois après avoir semé. Ordinaire- 
ment, on plante dans les intervalles des plants 
de riz, de Yajonjoli, des tomates, du millet, du 
maïs, et beaucoup d'autres graines dont les 
fleurs variées se confondant, offrent à l'œil une 
richesse de couleurs mêlées plus brillantes que 
l' arc-en-ciel. 

Un calcul statistique que l'on vient de me 
communiquer atteste que la récolte de riz en 
1837 fut de 52,897 arrobas, l'importation de 
59,820 1/2; ce qui porterait la consommation 
à 112,717 1/2 arrobas (de 24 livres), dont plus 
de la moitié vient de l'étranger. Et cet état de 
choses dure encore ! Ne trouvez-vous pas déplo- 
rable que l'on aille chercher ailleurs un pro- 
duit de première nécessité que la nature nous 
fournirait si généreusement, et cela en 1842, 
faute d'une machine ! 



LETTRE XXVI. 377 

Mais parlons enfin, mon cher ami, de nos 
grandes et primitives cultures , dont je ne vous 
ai pas encore entretenu. Vous serez étonné d'ap- 
prendre combien la culture du caféier, jadis si 
brillante, est devenue actuellement onéreuse à 
Cuba. Les rivalités sans nombre, la méthode 
vicieuse appliquée à la culture de cet arbuste , 
la somptueuse recherche qu'on emploie dans 
les caféteries , en ont tellement diminué le re- 
venu , qu'à peine tire-t-on aujourd'hui 4 pour 
100 de celles qui sont le mieux administrées. 
On peut les considérer comme des maisons de 
campagne plutôt que comme des biens de 
rapport. Un grand nombre de propriétaires, 
sans chercher les causes et le remède du mal , 
ont obéi à une terreur aveugle et détruit leurs 
caféteries pour fonder des sucreries, se sou- 
mettant ainsi à des pertes considérables, sans 
songer qu'après avoir créé, ce qu'il y a de 
mieux, c'est d'exploiter. La baisse du prix du 
café est, il est vrai , réelle , et nos propriétaires 
n'y peuvent rien; mais qu'ils perfectionnent la 



378 LA HAVANE. 

culture, ils augmenteront leurs produits, dimi- 
nueront leurs frais et accroîtront leurs reve- 
nus. Le caféier, vous le savez, est vivace , et 
demande un terrain fort. La terre vierge et 
nouvellement défrichée est la plus convenable 
à sa culture. Dans l'espace de 240 pieds, on peut 
planter une pépinière de 100,000 plants. La 
semence germe au bout d'un mois ou de six 
semaines. Une des grandes fautes de nos culti- 
vateurs est de planter les arbres trop près les 
uns des autres ; cela détourne leur sève , qui se 
répand en feuilles, au détriment du fruit, et 
mainte floraison qui, dans le développement 
premier, donnait l'espoir d'une brillante ré- 
colte, s'étiole dans cette abondance stérile: 
vous diriez ces belles filles bien découplées dans 
leur jeune verdeur , dont la sève dévie tout à 
coup au moment où leur jeunesse éclot. A peine 
l'arbre a-t-il atteint deux ans, qu'on le coupe 
à la hauteur de 4 à 5 pieds, en forme de parasol. 
Le but de cette opération est de lui enlever une 
partie des branches droites pour reporter toute 



LETTRE XXVI. 379 

la sève vers le fruit. Mais, en rapetissant l'arbre, 
on diminue la source de la graine. Les Arabes, 
nos maîtres dans ce genre de culture, le pen- 
sent ainsi, lorsqu'ils laissent croître leurs ar- 
bres jusqu'à 25 ou 30 pieds; ce qui leur rapporte 
beaucoup plus de grains que nous n'en cueillons, 
et prolonge la vie de leurs arbres au delà de 
la durée des nôtres. Il est donc évident que la 
coupe de l'arbre et l'entretien de cette coupe 
diminuent le produit et augmentent les frais. On 
reproche encore une autre faute à nos agricul- 
teurs : c'est de faire cueillir le fruit sur les ar- 
bres et de contraindre les nègres à rapporter 
chaque jour un nombre fixe de livres de café. 
Vous pensez, mon cher Gentien, vous qui avez 
si bien édudié l'art de l'économie rurale, que 
l'avantage qu'offre l'augmentation de la tâche 
est loin de compenser en qualité la perte du 
grand nombre de graines vertes arrachées par 
insouciance ou par la paresse attardée d' un nè- 
gre, qui, après avoir dormi deux heures sous 
l'arbre, se prend à regagner le temps perdu. 



380 LA HAVANE. 

Nos récoltes seraient bien plus abondantes si, 
imitant encore les Arabes, nous laissions mûrir 
les graines, ne les cueillant que lorsque, à une 
secousse donnée à l'arbre, elles se détache- 
raient d'elles-mêmes : par ce procédé, le café 
gagnerait en qualité, et la main-d'œuvre dimi- 
nuerait. Pour préserver du soleil les caféiers 
et leur procurer de la fraîcheur, il est indispen- 
sable de planter, dans des lignes intermédiaires 
à celles de caféiers, d'autres plantes, d'autres 
arbres. Dans ce nombre, les bananiers sont pré- 
férables. La largeur et l'épaisseur de leurs feuil- 
les porte un ombrage plus rafraîchissant; elles 
attirent davantage l'humidité et la communi- 
quent à leurs voisins ; puis, la nature a établi je 
ne sais quelle harmonie entre ces deux arbres, 
qui semblent se chercher et se plaire ensemble. 
Quoi de plus frais et de plus admirablement 
beau que les feuilles luxueuses et lustrées des 
bananiers retombant avec souplesse sur une 
gracieuse boule d'émeraude qui paraît aspirer 
sa force vitale dans les gouttes de rosée qu'elles 



LETTRE XXVI. 381 

laissent échapper sur ses graines de corail? 

D'antres arbres fruitiers, comme Yaguacate, 
le manguier, le mamey, le caimitier, viennent 
ajouter, par la variété de leur feuillage et les 
vives nuances de leurs fleurs, à la grâce naïve, 
à la fraîcheur pleine de jeunesse et de clarté de 
ces champs incomparables. Mais il serait im- 
portant qu'il y eût une intention d'utilité dans 
le choix de ces arbres et de ces plantations 
qu'on mêle aux caféiers, et qui pourraient 
ajouter un profit réel au revenu de la café- 
terie. 

Vous sou venez- vous, mon cher Gentien, de 
ces belles soirées d'automne passées si douce- 
ment au château de Dissay, lorsque le soleil , 
d'un rouge enflammé , mais sans chaleur, pro- 
jetait ses rayons sur la pointe de vos peupliers, 
et que, ses dernières lueurs pâlissant par degré, 
allaient s'égarer entre les découpures et les 
bas-reliefs de vos tourelles? Je vois d ici ces 
massifs éclairés par un ciel brumeux, mélan- 
colique et plein de charme, jetés çà et là et 



382 LA HAVANE. 

coupés par le cours calme et limpide du Clain ; 
— je vois ces nuances infinies du feuillage, dont 
la dégradation pourrait servir de fac simile 
à la vie humaine. — Mon souvenir me ramène 
aussi vers ces prairies artificielles que j'aimais 
tant à contempler, toutes vivantes de vos trou- 
peaux et de leurs clochettes, et de cette bonne 
Modeste, grondant ses chiens, poursuivant ses 
moutons, et s'arrêtant , hors d'haleine, pour 
nous faire une ployade bien gauche, bien affec- 
tueuse, son bonnet de travers et ses blanches 
dents mises à découvert par un franc sourire. — 
Cette excellente fille, gardienne, maîtresse d'é- 
cole et médecin à la fois de son troupeau, qui, 
connaissant le tempérament, les maladies, les 
défauts et les perfections de chacun des moutons 
qui lui sont confiés, ne les mène paître que sur 
le terrain qui leur est favorable, là où l'herbe a 
les qualités requises, enrégimentés comme des 
soldats, qui les gourmande, les punit s'ils s'é- 
cartent de la route indiquée, puis les rentre au 
bercail comme des enfants : — c'est, mon ami, 



LETTRE XXVf. 38 3 

que vous êtes dans un pays civilisé, plus façonné 
que vrai, et dont le bien-être s'achète au prix 
de la liberté. Transportez- vous par l'imagination 
dans une de nos savanes de plusieurs lieues : 
là, l'herbe sauvage enferme les éléments de la 
vie et delà mort; sa sève ardente et primitive se 
répand également en végétaux salutaires comme 
en substances vénéneuses. Vous la verrez tantôt 
riche, puissante, s' élançant à 4- on 5 pieds de 
terre avec une variété surprenante de fleurs, 
de pousses, de rejetons, entrelacée et étreinte 
par des plantes parasites d'un effet étourdissant 
à l'œil; tantôt gênée, viciée par quelque élé- 
ment nuisible , se pressant par touffes isolées 
mêlées de pousses maigres, et dont l'aspect dé- 
solé semble indiquer aux animaux la mort 
qu'elles enferment. C'est dans ces vastes plaines 
sauvages et solitaires , bornées seulement par 
des forêts vierges et des rivières, qu'habitent 
nuit et jour, et pendant leur vie entière, des 
milliers de bœufs, de vaches, de chevaux, de 
génisses, d'ânes et de truies, exposés au serein, 



38'. LA HAVANE. 

à la pluie, aux ardeurs du soleil, aux maladies, 
au poison, aux débordements el à la mort. 
Mais ils sont libres; point d'éperons, point d'ai- 
guillons; la nuit, le jour, ils sautent et bondis- 
sant à souhait; et lorsqu'au milieu de la journée, 
adossés aux vieux troncs de la forêt, ils s'éten- 
dent par centaines à l'ombre du majagua, du 
cèdre et du ceiba colossal; lorsque, par une belle 
nuit plus claire que vos journées d'hiver, ils 
ruminent au bord de la rivière entre le som- 
meil et la veille, ayant pour litière les fleurs de 
la prairie et pour abri la voûte étoilée du ciel , 
ils ne regrettent pas, certes, les litières de paille 
sèche ni le toit de chaume de l'écurie. 

Tous les malins, les savaneros (hommes des 
savanes), sur des chevaux agiles, et suivis de 
plusieurs gibaros (chiens sauvages), vont faire 
la tournée dans les savanes. Une fois là, ils se 
partagent le terrain, et chacun d'examiner s'il 
n'y a pas de bétail malade mordu par les chiens, 
empoisonné par les mauvaises herbes, ou mort; 
puis, si les génisses , les juments et les truies 



LETTRE XXVI. 385 

ont déposé des nouveau-nés, ils amènent avec 
le veau la mère à l'écurie, où elle reste pendant 
quinze jours. La ju nient erre en liberté avec 
son poulain , et on ménage à la truie un abri 
dans la forêt avec sa petite famille : là, on en a 
soin jusqu'au moment où celle-ci peut se tirer 
d'affaire par elle-même; alors toute la famille 
est lâchée de nouveau dans la savane. 

Quelle que soit l'exactitude des saraneros à 
remplir leur devoir, il est impossible qu'ils 
puissent donner une surveillance exacte à un 
si grand nombre de bestiaux, et à des distances 
aussi considérables. Souvent une grande partie 
des troupeaux périssent faute de secours. 
Comme vous voyez , cette manière d'élever les 
bestiaux réunit tous les inconvénients et tous 
les plaisirs de la vie sauvage, mais, dans l'inté- 
rêt de leur conservation, il est à désirer qu'on 
attente tant soit peu à leur liberté. Un des 
graves inconvénients à redouter dans les sa- 
vanes, est l'inondation : souvent, après une forte 
pluie, la nuit, la rivière déborde, gagne une 



25 



388 LA HAVANE. 

ment des Européens prouve que cetle plante 
leur était inconnue. 

Mais le maïs, nommé sentit par les Mexicains, 
cultivé au nord et au sud de l'équateur sur un 
espace de plus de quatre-vingts degrés , peut 
être considéré comme le froment de l'autre 
hémisphère. Son utilité, sa fertilité, son éner- 
gie de puissance de reproduction, avaient in- 
spiré aux peuples de ces régions pour cette 
plante une vénération qui allait jusqu'au culte. 
Le pain des sacrifices était fait de farine de 
maïs, et pétri par les filles du soleil, avec le 
sang des victimes. La déesse de la fécondité, la 
Cérès de cette mythologie, nommée Linsentli, du 
uiot sentit, recevait pour offrande les prémices 
de la moisson. Les idoles de Mexico étaient 
toutes faites de maïs, et on les brisait pour en 
distribuer les morceaux aux fidèles. En quel- 
ques provinces, on se servait des grains dorés 
du maïs comme de monnaie ou comme un si- 
gne d'échange. Enfin, dans les années stériles, 
quiconque dérobait un épi de maïs était puni de 



LETTRE XXVI. 389 

mort; telle était la rigueur de la loi mexicaine. 
Il y a quelque chose de juste et de reconnais- 
sant dans ce culte rendu à l'une des forces de 
la nature, qui fournissent à l'humanité le plus 
de ressources dans tous les temps et dans tous 
les lieux. Ce ne sera pas vous, mon cher Gen- 
tien, qui serez hérétique envers cette religion 
de l'agriculture, et vous trouverez que les Mexi- 
cains avaient raison. Sans entrer dans les pro- 
fondeurs de cette question érudite, que je laisse 
à de plus savants, question relative à la vieille 
origine du maïs, je m'en remets à l'opinion de 
ce sage, de ce savant universel, qui a éclairci 
tout ce qu'il touchait, et dont l'esprit est aussi 
précis que ses connaissances sont vastes et ap- 
profondies > M. de Humholdt : «Tous les botanis- 
tes, dit -il, dans son Essai politique sur la Nou- 
velle-Espagne, s'accordent à soutenir que le 
maïs, ou blé de Turquie, est un véritable blé 
d'Amérique, donné par le nouveau monde à 
l'ancien. » Quand les Européens arrivèrent en 
Amérique, le lea mais, haolli en langue aztè- 



390 LA HAVANE. 

que, et mais, en langue haï tienne \ était cultivé 
depuis la partie la plus méridionale du Chili 
jusqu'à la Pensylvanie. Les Tollèques, d'après 
une tradition des peuples aztèques, introduisi- 
rent à Mexico, au septième siècle, la culture du 
maïs, du coton et du poivre. Il peut bien se 
faire que ces diverses classes d'agricultures exis- 
tassent avant les Toltèques, et cette nation, dont 
la civilisation a été si hautement vantée par les 
historiens, n'a fait que leur donner plus d'ex- 
tension. Fernandez rapporte que même les 
Otomites , peuple nomade et barbare, plantaient 
le maïs. La culture de celte graminée s'étendait 
par delà le Bio-Grande de Sant-Iago, que l'on 
appelait autrefois Tololotlah. Notre maïs ne res- 
semble pas à celui que produit l'Europe ; au lieu 
d'avoir cette saveur acre et un peu grossière 
que lui donne le soleil de vos latitudes, la fa- 
rine intérieure de sa graine est fondante, douce 
et d'une saveur délicate, et sa culture est aussi 
facile que son produit est utile et abondant. La 
maloja, feuille du maïs, sert à nourrir les bes- 



LETTRE XXVI. 391 

liaux, et la graine à engraisser les volailles. 
Quand elle est fraîche, on l'emploie pour faire 
des gâteaux, des pâtes et des funchés (espèce 
de polenta) qui mériteraient une place sur les 
tables des gourmets les plus délicats. 

On compte trois récoltes de cette graminée 
précieuse, sans parler d'une quatrième moins 
abondante, que les cultivateurs nomment la ré- 
colte d' aventure; et lorsqu'elle est cultivée en 
maloja, on en fait jusqu'à douze par an. 

Quand on sème le maïs à la main, comme le 
blé en Europe, il pousse serré et ne produit que 
des feuilles, ou maloja. Espacé et semé dans 
des sillons réguliers, la récolte devient abon- 
dante en grains, qu'on recueille quatre mois 
après la semaison. Comme la plante absorbe 
beaucoup de suc nutritif, on ne doit placer que 
quatre grains dans chaque trou, prenant garde 
de ne pas trop rapprocher les distances. 

A peine semé, on le voit sortir de terre, et au 
bout de quatre mois il donne sa graine. Il y en 
a de plusieurs couleurs, mais le meilleur, et à 



392 LA HAVANE. 

peu près le seul qu'on trouve dans le pays, est 
jaune avec deux points blancs sur la graine; 
c'est là le maïs originaire de l'île et celui que 
les botanistes on nommé blé des Indes. 

Le cacao est encore un trésor naturel, dont 
la production est due au sol de Cuba sans avoir 
jamais été importé; mais, comme bien d'autres, 
cette richesse n'est pas exploitée. Cependant, 
le petit nombre d'essais d'exportation qu'on a 
faits jusqu'à présent auraient dû encourager les 
agriculteurs, si la rareté de la population blan- 
che n'était ici en raison inverse de la prodiga- 
lité de la nature; et, chose bizarre et digne de 
remarque! sur ce sol où tant de précieuses pro- 
ductions se récoltent à peu de frais plusieurs 
fois dans l'année, et dont les revenus sont si 
brillants, on ne s'attache qu'à la création de 
propriétés compliquées, dispendieuses, qui exi- 
gent une main-d'œuvre scandaleuse , et dont 
le revenu, proportionnellement aux dépenses, 
n'est pas aussi considérable que celui du tabac 
de la maloja dans les environs des villes, et 



! KTTRE XXVI. 39S 

que le serait celui d'un grand nombre d'autres 
productions de l'île. 

Depuis la conquête, l'arbre qui porte le cacao 
n'a été cultivé que dans les environs de la ville de 
Los Remedios; partout ailleurs il pousse sponta- 
nément, et sa riche gousse une fois mûre tombe 
et ne sert qu'à rendre à la terre la sève dont elle 
l'avait douée. Le cacaotier est un arbre dont la 
longévité est incalculable. On voyait encore, il y 
a peu d'années, près de Los Remedios, de ces 
arbres séculaires qu'on soupçonne avoir existé 
avant l'arrivée des Espagnols dans l'île, et dont 
aucune tradition ne rappelle la naissance. Ce 
ne fut qu'à la fin du dix-huitième siècle que 
l'existence du cacao de Los Remedios, ayant 
commencé à être connue dans ses environs, on 
en fit des demandes. C'est ainsi que les villes 
de Puerto-Principe et autres villes voisines 
apprirent que dans leur propre pays, à côté 
d'elles, la nature leur offrait, d'une qualité su- 
périeure, le fruit qu'ils allaient chercher si loin 
à haut prix. A cette époque on vendait le cacao 



394 LA HAVANE. 

de Los Remedios à 6 piastres le quintal : depuis ce 
temps, son exportation étant devenue plus consi- 
dérable, tous les cultivateurs du district en ont 
planté et vivent à peu près de son produit. Toutes 
ces récoltes réunies rendent aujourd'hui de qua- 
tre à cinq mille quintaux, dont on réserve le hui- 
tième pour la consommation intérieure; le reste 
est exporté pour Puerto-Principe, et produit 
de 60 à 70 mille piastres par an. Ce revenu est 
invariable ; le fruit étant très estimé, l'extrac- 
tion en est infaillible. Les années fertiles, on le 
vend de 15 à 20 piastres le quintal, et le prix 
s'élevant, à mesure que la récolte devient moins 
productive, le propriétaire préfère les mauvai- 
ses années aux bonnes; elles épargnent la 
main-d'œuvre sans diminuer le revenu. 

La graine du cacao se sème d'une manière 
singulière; là où vous voulez un arbre, il vous 
faut semer trois graines séparées, qui produiront 
un germe. Trois trous, formant un triangle à un 
demi-pied de distance, reçoivent chacun une 
graine; mais elles ne doivent pas être couvertes 



LETTRE XXVI. 89b 

ni même jetées au fond de l'ouverture, mais seu- 
lement posées légèrement sur le bord et en par- 
tie sur le sol ; c'est ainsi sans doute que le mys- 
tère de l'union s'opère. La graine ainsi à dé- 
couvert n'est garantie de l'atteinte des oiseaux 
que par une couche de feuilles sèches. Chacun 
des arbres est espacé de douze pieds. Le germe 
est hors de terre durant trois ou quatre jours 
après avoir été semé, et la première récolte se 
fait au bout de quatre ou cinq ans. Cet arbre 
est d'une vigueur extraordinaire : dès qu'il 
commence à produire, rien ne saurait l'ébranler; 
les intempéries, la grêle, les plus forts oura- 
gans le rendent encore plus apte aux riches 
floraisons, et si la tempête lui enlève une par- 
tie de ses branches, celles qui lui restent se 
chargent du double et triple poids de la sève. 
La fécondité de cet arbre est telle qu'il n'y a pas 
un pouce de son écorce qui ne soit couvert de 
ses gousses, même les parties de sa propre ra- 
cine que le passage des eaux laisse à découvert. 
Sa culture n'exige aucun soin et ne présente 



396 LA HAVANE. 

d'autre mauvaise chance que la voracité des 
vaches et des perruches, qui en sont très- 
friandes. 

Le cacaotier donne deux récoltes par an. 
Mais, ce qui est désolant, c'est de voir ces arbres 
magnifiques battus sans pitié pour en arracher 
les fruits : n'y aurait-il pas un moyen plus doux, 
plus conservateur, pour atteindre le but? Les 
cultivateurs n'ont pas encore de calcul approxi- 
matif sur la quantité de cacao que donne 
chaque arbre; mais ils assurent que dix mille 
arbres donnent de six à huit arrobas (de vingt- 
cinq livres). 

Vous voyez, mon cher planteur, que malgré 
tous les avantages qu'offre ce produit, la cul- 
ture en est restée à l'état primitif. Combien de 
trésors sur cette terre admirable dont les cinq 
sixièmes sont couverts ue forêts primitives, et 
qui n'attendent que la main de l'homme pour 
se répandre et l'enrichir! Lorsqu'on songe à 
celte multitude d'hommes dont le vieux monde 
regorge, dont l'Angleterre ne sait que faire, 



LETTRE XXVI. « 397 

dont le poids oppresse l'Allemagne, et dont le 
sol volcanique de l'Irlande infortunée frémit , 
on voudrait avoir de la puissance et des ailes, 
pour aller souffler des paroles d'espérance et 
d'avenir aux pauvres qui souffrent; on sent 
l'ardent besoin de posséder un levier formi- 
dable pour les transporter d'un élan dans ces 
terres fortunées. 

C'est un véritable malheur pour un peuple- 
que de devoir sa prospérité à des circonstances 
éventuelles, et dont le seul avenir est fondé sur 
la durée d'une bonne chance : c'est la veine du 
joueur; avec elle le vertige s'empare de lui; au 
premier monceau d'or que la fortune lui jette, 
il croit la tenir à jamais sous sa main; il s'agite, 
continue à jouer, expose toute sa fortune, pen- 
dant que l'amour-propre et la convoitise, ces 
mauvais conseillers , lui soufflent à l'oreille : 
« Va, va, de l'or; tu auras de l'or! » Et après 
une nuit sans sommeil , il rentre chez lui sans 
une obole. 

Les Havanais, séduits par l'encouragement 



398 »- LA HAVANE. 

et les facilités que les gouvernements accor- 
daient à la traite , et par la suprématie non 
contestée de leur sucre, concentraient toute 
leur attention, tous leurs capitaux sur la cul- 
ture de la canne à sucre et la construction des 
sucreries : on y attacha même une sorte d'opi- 
nion aristocratique. Les fonds considérables, 
l'étendue de terrain qu'exigeaient ce genre 
d'établissement, le nombre de nègres que l'on 
employait, plaçaient les propriétaires dans une 
hiérarchie élevée, et constituaient en leur faveur 
une sorte de haut patronage , ou pour mieux 
dire une véritable souveraineté. Outre les 
énormes capitaux employés aux fabriques et à 
l'achat des nègres, il faut, pour établir une su- 
crerie, au moins 30 caballerias déterre (60 hec- 
tares). Ceux qui n'ont pas les fonds nécessaires 
pour subvenir à ces dépenses ou à celles qu'exige 
une caféterie, deviennent cultivateurs de tabac, 
sitieros (possesseurs de petites métairies), ma- 
y orales (chefs conducteurs de nègres), cria- 
dores (éleveurs de bestiaux), monteros (cultiva- 



LETTRE XXVI. 399 

teurs montagnards). Dans tous ces états, on re- 
cueille des profits considérables ou de forts ap- 
pointements ; mais on vit au jour le jour. Le 
Havanais n'épargne pas son bien. Un des mal- 
heurs de la prospérité facilement acquise est 
d'être toujours accompagnée d'imprévoyance. 
Il est vrai que la difficulté des communications, 
le mauvais état des routes , Téloignement des 
villes et des villages, et la faible proportion de 
la population comparée au territoire , privent 
l'homme des campagnes des moyens nécessaires 
pour vendre ses récoltes. Ce manque de dé- 
bouchés le rend insouciant, et lorsqu'il voit ses 
greniers déborder, et que le sol continue à lui 
rendre de nouvelles récoltes dont il n'a que 
faire, il se décourage et la paresse le gagne ; 
l'abondance, la beauté de la nature, la facilité 
de la vie l'emportent, et il passe sa vie la gui- 
tare à la main, ses chansons dans sa blague à 
tabac et le machete au côté , à fumer et à chan- 
ter sa belle. 



LETTRE XXVII 



SOMMAIRE 

Premier usage du tabac. — Les sauvages enseignent une nou- 
velle jouissance aux lions de la civilisation. — Les premiers 
idéalisent ce plaisir en y cherchant des inspirations reli- 
gieuses et morales. — Les raffinés des temps modernes en font 
an instrument de jouissances grossières et matérielles. — 
Le tabao, originaire de l'Amérique. — Persécution contre le 
tabac. — Étrange punition infligée parMéhémet-Ali-Bey. — 
Manières diverses de fumer. — Cacique ivre de tabac. — Usage 
étendu du tabac. — Schisme. — La plante du tabac apportée 
pour la première fois en Europe vers le milieu du seizième siè- 
cle. — Son usage aussitôt adopté. — Jean Nicot l'apporte en 
France en 1560. — Le cardinal Sainte-Croix l'introduit en 
Italie ; sir John Hawkins en Angleterre. — Nouvelle persécu- 
tion. — Jacques 1 er et le Misocapnon. — Fagon et le nez de 
son représentant. — L'Espagne persécute aussi le tabac. — 
Il triomphe partout et établit son empire sur le globe. — 
Manière de cultiver le tabac à Cuba. — Fabrication des 
cigares. 



IL 86 



LETTRE XXVII 



A M. LE VICOMTE SIMÉON, DIRECTEUR GÉNÉRAL 
DES TABACS, 



Havane, 15 juillet. 

Vous ne m'en voudrez pas, mon cher vi- 
comte, d'avoir tant lardé à vous donner de mes 
nouvelles. Depuis mon départ de France , em- 
portée avec rapidité par la vapeur , ma vie 
glisse sur la terre et sur l'eau comme un 'feu 
follet, et les impressions nouvelles qui me fVap- 



404 LA HAVANE. 

pent se pressent et se succèdent si prompte- 
ment, que je me croirais le jouet d'une fée, si le 
souvenir ou le regret ne venaient souvent me 
ramener à la vie réelle. C'est dans un de ces 
moments que je prends la plume pour vous par- 
ler un peu de ce pays que vous aimez ; et , 
comme, par esprit de devoir, vous vous plaisez 
à faire des recherches dans le domaine de vos 
attributions , je viens me faire pardonner mon 
silence en vous adressant quelques renseigne- 
ments sur le fruit précieux dont vous êtes l'heu- 
reux dispensateur. 

Vous savez quelle fut la première origine de 
cette habitude, aujourd'hui devenue si impé- 
rieuse en Europe, ou plutôt si tyrannique : 
l'usage du tabac. Christophe Colomb, en arri- 
vant à Cuba, fit explorer le pays par deux 
hommes de son équipage. A leur retour, ils 
rendirent un compte exact à leur chef de ce 
qu'ils avaient vu et observé. — «Ces deux chré- 
tiens , dit l'amiral dans son rapport à la cour 
d'Espagne, rencontrèrent en chemin beaucoup 



LETTRE XXVII. 405 

d'Indiens des deux sexes ayant à la bouche un 
petit tison allumé dont ils aspiraient la fu- 
mée ! ... » C'était tout simplement le parfum du 
tabac. 

Ainsi ces peuplades encore sauvages , sans 
communication avec le monde civilisé, cette 
race ingénue et primitive, enseigna, communi- 
qua et rendit indispensable à la vie de tous les 
peuples civilisés et non civilisés du globe, l'ha- 
bitude la plus artificielle et la plus répugnante au 
goût naturel ; et l'élite de l'élégance européenne, 
la jeunesse parfumée jadis de roses et d'aloès, 
adopta, comme le suprême complément d'une 
vie de recherches, la coutume empruntée au 
pauvre Indien de nos savanes ! Si, au moins , 
comme lui, elle lui demandait par cette ivresse 
l'oubli de la douleur; si, en aspirant la fumée 
du tabac, elle cherchait, comme le Brésilien, à 
éclaircir le flambeau de son intelligence, ou si elle 
en faisait un symbole de paix, comme l'Indien 
de l'Orénoque, qui éteignait dans les vapeurs de 
son calumet la haine et la vengeance! Mais vous 



*06 LA HAVANE. 

autres, gens de la civilisation raffinée, vous ne 
cherchez dans la fumée du tabac qu'une der- 
nière sensation matérielle , dans la poudre à 
priser qu'une manière de dégager le cerveau, 
le moyen d'éternuer. 

Il a fallu seulement trois cents ans pour que 
cette habitude des Indiens de Cuba devînt une 
nécessité pour les habitants du globe. Quelques 
savants ont essayé d'enlever à l'Amérique l'i- 
nitiative de ce goût bizarre. On a prétendu que 
l'herbe de la nicotiane, ou tabac, était connue en 
Orient avant que l'Amérique en révélât l'usage 
à l'Europe. Mais tous les orientalistes soutien- 
nent que ni les ouvrages orientaux antérieurs à 
la découverte du Nouveau-Monde, ni les récits 
des voyageurs ne font mention du tabac. 

Il est vrai que, d'après Bell, les Chinois fu- 
maient depuis plusieurs siècles, mais d'autres 
herbes aromatiques sans doute, et non du ta- 
bac. Ils ne connurent celte plante que lorsque 
les Portugais leur en apportèrent la semence en 
1599. C'est à peu près à la même époque, pen- 



LETTRE XXVII. 407 

dant les trente ans que les Portugais conser- 
vèrent des établissements dans le golfe Per- 
sique, que l'usage du tabac fut introduit en 
Perse ainsi que dans l'Inde. Mais ceci me rap- 
pelle une anecdote fort originale rapportée par 
sir Thomas Herbert, arrivée pendant son séjour 
en Orient. 

Deux ans après l'expulsion des Portugais de 
Perse, on introduisit dansla ville de Casbin qua- 
rante chameaux chargés de tabac. Les conduc- 
teurs, ignorant encore (on voitqueles télégraphes 
et les chemins de fer n'existaient pas en Perse) 
l'expulsion des Portugais, conduisaient tranquil- 
lement leur denrée au marché, lorsque le favori 
du schah, Méhémet-Ali-Bey, qui n'avait pas reçu 
le piseak (cadeau) accoutumé, commanda qu'on 
leur appliquât le châtiment voulu par la loi. On 
coupa sans délai et préalablement les oreilles 
aux marchands ; ensuite, pour les punir par où 
ils voulaient tenter les faibles, on leur déchi- 
queta le nez, puis, ordonnant l'ouverture d'un 
énorme trou dans la terre en guise de pipe, Ali- 



408 LA HAVANE. 

Bey le fit bourrer des quarante charges de la- 
bac, objet de la contravention, et après y avoir 
mis le feu, il octroya gratis au peuple le plaisir 
de humer pendant plusieurs jours la plus nau- 
séabonde et la plus puante des fumées. 

Les Turcs ne connurent l'usage du tabac que 
par l'Europe, à la même époque que les Perses. 

Un autre Anglais, Sandy, écrit en 1610 : « Ils 
( les Turcs) cherchent leurs délices dans le tabac, 
dont ils font usage avec un petit tuyau, au bout 
duquel ils placent un gros bout rond en bois, 
usage qu'ils ont appris depuis peu des Anglais; 
et si on ne les décourageait pas de celte jouis- 
sance ( un chef maralte, Bam, vient de faire 
traverser une pipe dans le nez d'un Turc, et lui 
a fait parcourir ainsi les rues), ce goût serait 
déjà général. » 

Mais revenons à notre île. « L'herbe dont les 
Indiens aspirent la fumée, écrivait don Barto- 
lomeo de Las Casas en 1527, est bourrée dans 
une feuille sèche, comme dans un mousqueton, 
de ceux que font les enfants pour l'époque de 



LETTRE XXVII. 409 

la Fèle-Dieu. Les Indiens rallument par un 
bout, puis sucent et humectent par l'autre ex- 
trémité, en aspirant intérieurement la fumée 
avec leur haleine, ce qui les assoupit entièrement 
et les plonge dans un état complet d'ivresse. » 

Le capitaine don Gonzalo Hernandez de 
Oviedo Valdez, alcade de la forteresse de Saint- 
Domingue , nous donne encore des détails 
curieux sur l'usage du tabac chez les Indiens 
de la Havane. 

« A côté d'autres vices, dit-il dans son His- 
toire des Indes, les indigènes ont celui de pren- 
dre des fumigations faites avec une herbe qu'ils 
appellent tabaco, et qui leur fait perdre le sens; 
et voici comment ils s'y prennent. Les caciques, 
ou hommes d'importance, se servent d'un tuyau 
de quatre à cinq pouces de longueur, et mince 
comme le petit doigt de la main. Ce tuyau se 
termine par deux autres tuyaux qu'ils entrent 
dans leurs narines, et le troisième passe sur la 
fumée de l'herbe qui brûle. Là ils aspirent une, 
deux, trois et plusieurs fois, jusqu'au moment 



410 LA HAVANE. 

où ils tombent à terre, étendus sans connais- 
sance, ivres et endormis d'un profond sommeil. 
Aussitôt que le cacique s'étend par terre, ses 
femmes (les païens en ont beaucoup) viennent 
le prendre et elles l'emportent dans son lit, si 
toutefois le cacique le leur a ordonné avant; 
car, dans le cas contraire, elles le laissent là 
où il se trouve, jusqu'au moment où il revient 
de son délire. 

« Je ne sais, ajoute le bonhomme d'alcade, 
quel plaisir on peut trouver à devenir une bêle 
immonde, lorsqu'on est un chrétien; et pour- 
tant quelques-uns de ceux-ci commencent à 
imiter les Indiens, seulement, à vrai dire, en cas 
de maladie et pour oublier leurs douleurs. » 

Nous venons de passer en revue, dans ces 
relations diverses, trois manières différentes de 
fumer, dans lesquelles on retrouve les modèles 
du cigare et de la pipe, tels qu'on s'en sert en- 
core aujourd'hui. Le tuyau triangulaire seul 
portait, parmi les Indiens, le nom de tabaco, 
et non la feuille ni la plante. A la Havane, on 



LETTRE XX Vil. 4 H 

conserve encore cette dénomination au mous- 
queton (1), comme le désigne fray Bartolomeo 
de Las Casas. 

La nicotiane, ou bien le tabac, était culti- 
vée avec un soin particulier par les Indiens, 
qui y attachaient non-seulement une idée de 
jouissance, mais encore un sentiment religieux; 
ils l'appelaient bénie de Dieu, cosa santa. Le mot 
tabaco paraît appartenir à un des dialectes amé- 
ricains, et fut employé généralement dans les 
Antilles, après la conquête, par les Espagnols. 
Ceux-ci, sans doute, l'empruntèrent aux indi- 
gènes, qui eux-mêmes l'avaient pris aux Ca- 
raïbes, lorsqu'ils visitaient ces côtes le fer et la 
torche en main. 

La plante qui produit le tabac croît aujour- 
d'hui sans culture sur la plus grande étendue 
du nouveau continent et des îles adjacentes, mais 
elle paraît originaire de Cuba. Quoi qu'en disent 
quelques compilateurs modernes, c'est là que les 

(i\^Fiùim3' un tabaco, dit le Havanais (fumer un cigare). 



41-2 LA HAVANE. 

Espagnols la trouvèrent pour la première fois, 
et tous les rapports du temps en font foi. Depuis, 
elle s'est répandue avec rapidité par tout le 
globe. La nature, comme si elle eût prévu sa 
brillante destinée, la doua de toutes les qualités 
souples, de toutes les facultés résistantes, la ren- 
dit propre à tous les climats; et depuis Cuba 
jusqu'en Suède, depuis la Turquie jusqu'au Ma- 
ryland, on voit croître et prospérer cette plante 
curieuse et bizarre. L'abondance de ses produits 
est prodigieuse; on compte ( Linnée ) jusqu'à 
quarante mille trois cent vingt graines sur un 
seul de ses pieds, et le germe de ces graines se 
conserve apte à la reproduction pendant plu- 
sieurs années. 

Le tabac fut connu en Europe vers le milieu 
du seizième siècle, et son usage fut, en peu de 
temps, adopté généralement, mais il eut à es- 
suyer de rudes et virulentes attaques, qui pro- 
voquèrent des défenses chaudes et éloquentes; 
ce fut un véritable schisme; et si les proposi- 
tions de Calvin et de Luther enflammèrent les 



LETTRE XXVII. 4Î3 

cerveaux des théologiens et bouleversèrent 
l'Europe, le tabac mil le feu aux quatre coins 
du monde. 

Ce fut Jean Nicot, ambassadeur de France en 
Portugal, qui apporta le premier échantillon de 
tabac, en 1560, en France, et en fit présent à 
la reine-mère Catherine de Médicis, circonstance 
qui rehaussa le prix de cette nouveauté. On 
l'appela la nicotiane, du nom de l'ambassadeur. 

Elle fut introduite en Italie par le cardinal de 
Sainte Croix, nonce en Portugal , et elle y reçut, 
comme en France, le nom de son introducteur: 
herbe de Sainte-Croix. Les qualités qu'on lui 
reconnut bientôt lui valurent les différentes 
nominations de buglom on panacée antarctique, 
d'herbe sainte ou sacrée, jusquiame du Pérou, 
et bien d'autres. 

Sir John Hawkins apporta, en 1656, le tabac 
en Angleterre- Quoique déjà, en l'année 1568, 
d'après Slow, on en eût apporté un échantillon, 
ce ne fut qu'en 1656 qu'il commença à être mis 
en usage. Les jeunes gens de la cour s'en em- 



414 LA HAVANE. 

parèrent les premiers et le mirent à la mode. 
Sir Waller Raleigh , quelque temps favori de 
la reine Elisabeth, et sir Hughes Middleson, son 
ami, donnèrent le ton, en fumant dans la rue 
et autres lieux publics, jouissant d'un air béat 
du parfum enivrant qu'ils exhalaient autour 
d'eux. On les regarda d'abord avec surprise, 
puis on les imita , et l'usage du tabac devint 
enfin à la mode, même parmi les femmes. C'est 
alors que ce plaisir devint l'objet d'une persé- 
cution acharnée dune part , et d'un engoue- 
ment irrésistible de l'autre. Stow en parle 
comme d'une herbe puante dont V usage est une 
offense à Dieu , pendant que Spencer, dans sa 
Fairy Queen, lui donne la dénomination de 
divin tabac. Le roi Jacques I er devint le persé- 
cuteur le plus acharné du tabac, et sa haine 
pour celte plante aurait équivalu à une défense 
chez une naiion moins indépendante que la 
naiion anglaise. Pendant qu'Amurat IV passait 
des pipes à travers le nez de ses sujets, que le 
schah de Perse coupait les oreilles et déchique- 



LETTRE XXVII. 415 

tait les narines aux siens, que le czar moscovite 
rasait le nez tout entier à ses serfs, que le pape 
Urbain VIII lançait des excommunications con- 
tre ceux des fidèles qui tenteraient de priser, le 
roi Jacques I er faisait de la littérature sanglante, 
et lançait des anathèmes contre l'innocent 
tabac. 

D'après la direction donnée à ces punitions 
cruelles, qui tombaient toujours sur le nez , il 
est évident que l'habitude de priser précéda 
celle de fumer, ou devint plus générale dans les 
premiers temps. Les curiosités historiques vous 
plaisent, et je ne vous priverai pas de quelques 
curieux extraits sur l'ouvrage du roi Jacques, le 
Misocapnon. Vous y verrez avec surprise com- 
bien l'usage du tabac était désordonné à cette 
époque en Angleterre. 

« Et quant au désordre qu'on commet, dit 
le roi, avec cette dégoûtante habitude, n'est- 
ce pas une saleté oisive, que de s'y livrer à 
table, lieu de respect, de propreté et de mo- 
destie? Les hommes ne rougissent- ils pas de se 



416 LA HAVANE. 

lancer à travers la table la fumée de leurs pipes, 
mêlant cet air empoisonné avec le parfum des 
mets, et causant du dégoût à ceux qui détestent 
cet usage? Mais ce n'est pas seulement à table ; 
il n'y a pas de temps ni de lieu qui échappe à 
cette incivile coutume. Y eut-il jamais une pa- 
reille folie que celle de ne pas pouvoir aborder 
un ami sans lui offrir un cigare, comme chez 
les Orientaux? Ce n'est plus comme un remède, 
mais comme un plaisir qu'on l'offre , et celui 
qui ose refuser la pipe est traité de niais inso- 
ciable, comme il arrive aux buveurs dans les 
pays froids d'Orient. Oui , la maîtresse de mai- 
son même ne saurait faire quelque chose de 
mieux en faveur de sa servante que de lui don- 
ner de sa main délicate une pipe de tabac ! » 

Voici encore un échantillon curieux des 
mœurs de l'époque et de la politique du roi 
Jacques. 

« N'est-ce pas, continue -t- il, le plus grand des 
péchés, que vous, hommes de toutes classes de 
ce royaume, élevés et destinés par Dieu à consa- 



LETTRE XXVII. 417 

crer vos personnes et vos biens à la conserva- 
tion de l'honneur et de la sûreté de votre roi et 
de la république, que vous vous rendiez ainsi 
inaptes à ces deux choses? Vous n'êtes plus ca- 
pables même de célébrer le sabbat, comme le 
font les juifs; vous n'êtes plus bons qu'à deman- 
der du feu à vos voisins pour allumer votre pipe. 
Voyez combien cette habitude est nuisible à vos 
intérêts ! Demandez-le plutôt à la noblesse d'An 
gleierre, qui est obligée de payer à chacun de 
vous 300 ou 400 livres tous les ans, pour entre- 
tenir cette précieuse saleté. » 

La somme paraîtrait exorbitante , si on ne 
songeait pas que le tabac se vendait encore cher 
à cette époque , et qu'il était d'un usage bien plus 
général parmi la noblesse d'Angleterre et la 
classe moyenne, qu'il ne l'est aujourd'hui. Ce 
qui contribuait encore à augmenter les frais de 
la consommation, c'élait la coutume rigou- 
reuse d'offrir des pipes de tabac aux hôtes et 
aux visiteurs. 

La persécution conlre le tabac s'étendil à 

II. 27 



418 LA HAVANE. 

son tour en France. Un grand nombre de pam- 
phlets furent lancés à la fois, entre autres 
celui du docteur Fagon, sous ce titre : Ex ta- 
baci usu frequenti vita est brevior. Ce même 
docteur Fagon, ayant une thèse à soutenir con- 
tre cette substance pernicieuse , et se trouvant 
indisposé , envoya à sa place un de ses collègues 
dont la voix nasale et sifflante trahit, pendant 
tout le discours, la présence du tabac dont ses 
narines étaient embarrassées. 

L'Espagne même ne fut pas exempte de 
cette haine contre le tabac. L'évêque des Cana- 
ries, fray Bartolomeo de la Camara, depuis 
évêque de Salamanque, défendit aux prêtres 
de priser deux heures avant et deux heures 
après avoir dit la messe, ainsi qu'au clergé en 
général de prendre du tabac dans les églises , 
sous peine d'excommunication et d'une amende 
de 1,000 maravedis. Comme vous voyez, il ne 
manquait plus rien au tabac , pas même 
l'honneur de la persécution, pour être adopté 
sans retour dans toutes les parties du monde. 



LETTRE XXVII. 419 

La supériorité du tabac de Cuba n'est pas con- 
testée. On l'y cultive particulièrement du côté 
de l'Ouest, dans un district nommé la Vuelta 
abojo. Les meilleurs terrains pour cette cul- 
ture sont les terres sablonneuses et légères. 
Nos vegas (champs de tabac) sont situés le long 
des rivières; mais le tabac le plus exquis se 
recueille dans le voisinage des rivières de la 
Consolacion et de San-Sebastian. Les différences 
atmosphériques sont si peu sensibles entre les 
diverses parties de l'île, qu'elles exercent peu 
d'influence sur le degré de supériorité du tabac; 
ses différentes qualités tiennent seulement à la 
nature du soh Si l'on parvenait, à force de soins 
et d'analyses chimiques, à rendre le sol égale- 
ment propre à cette culture sur tous les points 
de l'île, elle deviendrait non-seulement une 
source abondante de richesse, mais un encou- 
ragement puissant pour la population blanche. 
C'est en famille que le tabac se cultive et s'é- 
labore, et dans de petites proportions. Un labou- 
reur actif peut, à l'aide de sa femme et de ses 



420 LA HAVANE. 

enfants, cultiver jusqu'à une demi-caballeria 
de terre (un hectare) , contenant de vingt -cinq 
à trente mille plants de tabac , plantés à un pied 
de distance; les intervalles sont remplis par du 
maïs, du riz et d'autres graines, qu'ils recueil- 
lent sans peine ni frais. 

Un des grands avantages de la culture du 
tabac , comme je viens de vous dire , c'est d'ou- 
vrir un champ vaste à l'industrie et au bien- 
être de la population blanche Divisée en pe- 
tites propriétés , elle offre aux colons un débit 
sûr, sans concurrence ni rivalité, et ne sau- 
rait jamais être trop abondante; car l'usage 
du tabac est répandu par tout le globe, et celui 
de Cuba a la suprématie sur tous. Le travail 
qu'il exige est doux, la main-d'œuvre peu 
coûteuse : dans les soins délicats et variés de la 
manipulation et confection, le cultivateur trouve 
moyen d'employer sa famille , et jusqu'à ses 
plus jeunes enfants. Si, par le moyen de prépa- 
rations faites à la terre, on parvenait à étendre 
la culture du tabac sur tous les points de l'île, 



LETTRE XXVII. 421 

les campagnes se peupleraient, et avec le tra- 
vail et la richesse se propagerait la civilisation 
par les rapports commerciaux. 

Le tabac et la manière d'en faire usage , non- 
seulement ont été découverts à Cuba , mais la 
plante elle-même semble avoir été un don ex- 
clusif de la nature envers elle ; et quoique dans 
d'autres parties de l'Amérique méridionale, elle 
croisse spontanément, comme à Cuba, l'ex- 
cellence de sa qualité, sa végétation primi- 
tive dans l'île , la circonstance remarquable 
d'avoir été la seule plante cultivée, et, qui 
plus est , vénérée par les Indiens , gens indo- 
lents d'ailleurs, dont la nourriture se réduisait 
à la pèche et aux fruits sauvages, tout porte à 
croire que les bénéfices inappréciables de la 
culture du tabac furent particulièrement ac- 
cordés par la nature à notre île ; et c'est encore 
une preuve de sa prédilection pour Cuba , que 
d'établir sa souveraineté sur un produit magi- 
que , devenu nécessaire au monde entier. 

Néanmoins, grâces aux mesures étroites de 



422 LA HAVANE. 

répression inquisitoriale adoptées jadis par la 
factorerie, la culture de cette denrée précieuse 
est loin d'avoir acquis tout son développement,. 
Depuis 1735 jusqu'en 1765, le commerce 
du tabac avait été livré à plusieurs compagnies 
par des contrats particuliers. A cette époque 
on établit la factorerie pendant le règne de Fer- 
dinand VI, et, sous prétexte de perfectionner et 
de développer la culture de tabac, on en défen- 
dit l'extraction. Cette mesure n'ayant réussi 
qu'à diminuer les récoltes, en 1783 et 1793, 
on décréta plusieurs réformes dans la factorerie 
et on en augmenta la subvention jusqu'à 50,000 
piastres ; mais on défendit la fabrication du la- 
bac aux particuliers, et on créa en même temps 
des agents visiteurs, pour surveiller et mesurer 
rigoureusement les récoltes, afin d'en bien re- 
couvrer les droits. Ces entraves, celte odieuse 
exaction, furent suivies d'une grande diminu- 
tion dans les récoltes. Après s'être élevées, sous 
le monopole des compagnies en 1720, jusqu'à 
600,000 arrohas en exportation, outre la con- 



LETTRE XXVII. 423 

sommation intérieure, elles diminuèrent si ra- 
pidement que, malgré l'allégement obtenu en 
1803 des frais de la factorerie, réduite à un 
seul directeur , les récoltes de 1804 ne four- 
nirent plus à la consommation de l'île. Depuis 
cette époque, on chercha à diminuer quelques 
abus; mais la prohibition n'ayant pas été extir- 
pée, la racine du mal resta, et la culture du 
tabac continua à languir jusqu'à 1827, où cette 
importante denrée fut entièrement délivrée des 
entraves arbitraires de la factorerie. La plus 
belle partie de nos produits aurait été infailli- 
blement ruinée, sans cette sage mesure, provo- 
quée et exécutée par notre illustre compatriote 
l'intendant de la Havane, don José de Pinillos, 
comte de Villanueva. 

Mais la culture du tabac n'obtiendra un plein 
succès à Cuba que lorsque le gouvernement es- 
pagnol, par des concessions et des avantages, 
attirera de nouveaux colons dans l'île. 

Les vegueros (cultivateurs de tabac) sont fort 
habiles à perfectionner la qualité du tabac; le 



424 LA HAVANE 

desbotonar, deshijar, descogollar, sont autant 
de moyens pour accroître la beauté, la douceur 
moelleuse de la feuille et même sa nuance. 
D'autres recherches déterminent les mérites de 
la confection, livrée entièrement à la femme et 
aux filles de la maison; et lorsque vous chemi- 
nez à pas lents, aspirant avec délice un de ces 
certains cigares de la Reina que vous connais- 
sez si bien, savourant en vrai gourmet son par- 
fum et admirant son aptitude à prendre feu et à 
le conserver, sachez-le, et ne vous étonnez plus 
de rien , ce cigare ardent et moelleux à la fois a 
été vous le dirai-je? mais oui, un histo- 
rien doit tout dire, il a été, comme tous ceux 
que vous fumez, roulé, oui, roulé sur la cuisse 
non voilée d'une de nos filles de campagne, ap- 
pelée guajira. 



UN DU TOME DEUXIEME. 



TABLE DES MATIERES 



DU DEUXIÈME VOLUME 



Pages. 

Lettre XVIII — a m. le comte de saint-ablaike. 1 

Les noms historiques. — Velasquez. — Hatuey. — Ruse phi- 
losophique. — Mot héroïque d'un sauvage. — La mort d'un 
cacique. — Développement de la colonie. — Narvaez. — 
Les gentilshommes, sous le commandement de Velasquez. 
— Mensonge de l'histoire. — Notre-Dame de VÂsuncion. — 
Procession militaire. — Le secrétaire et le gouverneur. — 
Civilisation primitive. — Fernand Cortez. — Trahison dé- 
couverte. — Cortez échappe à la nage. — Droit d'asile. — 
Amour de Cortez. — Magnanimité de Velasquez. — Doïia 
Maria de Coello. — Malheur de Velasquez. — Révolte des 
Indiens. — Cruauté de Narvaez. — Famine. — Geste sublime 
d'une mère. — Férocité des conquérants. — Ambition de 
Velasquez. — Mécontentement et jalousie. — Andrès de 
Duero et Aniador de Haris. — Cortez choisi par Velasquez 
pour commander la flotte. — Francisquillo le bouffon. — 
Prédiction. — Méfiance de Velasquez. — Cortez sur sa cha- 
loupe. — Ses adieux à Velasquez. — Douleur et vieillesse 
de Velasquez. — Grandeur et vieillesse de Cortez. — Tom- 



426 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 
beau de Velasquez. — Don Francisco Arango. — Sa vertu. 

— Lutte contre les abus. — Sa prédiction sur l'esclavage. 

— Voyage d'investigation. — Le comte de Montalvo. — 
Pureté. — Doïia Rita de Quesada. — Mort d' Arango. — Les 
Havanais. 

Lettre XIX. — a madame Sophie gay. 43 

Les guajiros. — Ennui du lieu commun. — Mélange de la ci- 
vilisation espagnole et des mœurs indigènes. — Les métiers 
à gages. — La maison. — Le ménage du guajiro. — Sa ri- 
chesse. — La cuisine et le poulailler. — La guajira lionne. 

— Les amours du guajiro. — Son costume. — Son cheval. 

— Son repas. — Le zapateo. — Une nuit de Pépé Maria. — 
Marianita. — La négresse Francisca. — Le cocuyo. — Loi 
d'amour. — Les chiens. — Les coqs et les chevaux. — La 
rivière débordée. — Don Casatino. — Sa meute. — Dangers. 

— Dévouement. — La valeur africaine. — La galanterie 
chevaleresque. — La douceur créole. 

LETTRE XX. — A M. LE BARON CHARLES DUPIN. 85 

Les esclaves à la Havane. — Histoire de la traite. — Esclavage 
des nègres en Afrique. — Mort de Mungo-Park. — Tenta- 
tives coupables. — Dépérissement de la race indienne. — 
Cruauté des Espagnols. — Douceur de la race indigène. — 
Son amour pour l'indépendance. — Elle s'éteint. — Le phi- 
lanthrope et saint Las Casas demande des Africains pour 
soulager la race indienne. — L'amour de l'humanité devient 
l'origine de l'esclavage en Amérique. — Diverses faces de la 
traite. — Effets funestes de l'esclavage pour les colons. — ■ 
L'esclavage avilit le travail matériel. — Efforts des Hava- 
nais pour remplacer les nègres par des ouvriers blancs. — 
Réclamation singulière d'un Catalan. — Les Européens plus 
durs envers les nègres que les colons. — Pdlitique coupable 
de la métropole. — Danger du mot de liberté là où l'on a 
des esclaves. — Efforts pour coloniser. — Pénurie d'argent. 

— Malversation des fonds. — Prohibition de la traite. — 
Soixante-dix mille livres sterling données par l'Angleterre. 

— Détournement de cette somme. ~Les vaisseaux russes. 



TABLE DES MATIÈRES. 427 



— Fourberie. — Exigences des Anglais. — Ils demandent 
le droit de visite. — La faiblesse du gouvernement espagnol 
l'accorde. — Le ministère anglais demande que les capi- 
taines de bâtiments espagnols arrêtés soient jugés par les 
lois anglaises. — Noble refus du gouvernement espagnol. — 
Abus du droit de visite. — Les émancipés — Les esclaves les 
méprisent. — Comment l'esclave comprend la liberté. — 
Les émancipés aux pontons. — Population blanche compa- 
rativement à la noire. — Politique étroite et mal entendue 
des différents gouvernements qui se sont succédé en Espagne. 

— Lois en faveur des esclaves de Cuba. — Magnanimité de 
l'Espagne envers eux. — Droils qui mettent l'esclave, sous 
plusieurs rapports, au niveau des hommes libres. — L'es- 
clave propriétaire. —La coarlucion. — Le nègre voleur. — 
Impunité. — Le nègre qui s'affranchit se repent toujours. — 
Le nègre marron — Cruauté de l'ancien code noir français. 

— Inhumanité des Anglais envers leurs esclaves. — L'escla- 
vage, dans un pays civilisé et protégé par de bonnes lois, 
préférable à la liberté dépouillée de tout bien matériel et 
toujours exposée à la brutalité du plus fort. — Le nègre n'est 
pas apte à un travail régulier. — Le mayoral. — Le Buhio. "■ 

— La prière du soir. — Le liberto. — De l'émancipation. ~ 
Problème politique. 

Lettre XXI. —a m. le makquis de custine. 179 

La mort à la Havane. — Scène de nuit. — Le bonheur vérita- 
ble est dans l'équité de l'âme. — Le balcon. — La jeune 
iille. — Les oiseaux privés. — La négresse. — Pressentiment. 

— La mort. — Le catafalque. — L'enterrement. — Les nè- 
gres en grand costume. — Le cimetière. — Les ossuaires. 

— El sehor Espada. — Nègres et blancs inhumés pêle-mêle. 

— Apothéose de l'égalité et honneur aux hiérarchies humai- 
nes. — Le Havanais ne comprend pas la mort. — Vitalité 
sous les tropiques. — L'homme du Nord. — Prévoyance 
paternelle à Cuba. — Cuba manque de souvenirs. — Poésie 
de l'espérance. — La cathédrale de la Havane. — La messe. 

— Architecture indigène. — Les patronesses des saints. — 
Les robes de la Vierge. — Tombeau de Christophe Colomb. 



428 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 

— Sainte-Hélène et Cuba. — La vie des grands hommes ne 
s'accomplit qu'au delà du tombeau. 

Lettre XXII. — a madame la vicomtesse de walsh. 211 

Les deux veillées. — Mon parent l'observateur. — Le velorio. 

— Le sacateca. — Les culottes du mort. — Scène nocturne. 

— La veuve. — Les amours. — La tertulia. — Minuit. — 
L'orgie. — Facétie. — L'Espagne et son étiquette sur l'es- 
trade mortuaire. — L'insouciance créole à table. — Don 
Saturio. — Velar el mondongo. — Le lechon. — Le chien. 

— No Pepe el mocko. — El matador. — Le bal. Le mou- 
choir brodé. — Le Bouvier. — Promenade à la finca. — 
Amours. — Repas homérique. — Mœurs bourgeoises et 
mœurs rustiques. 

LETTKE XXIII. — A M. BERRYEB. 239 

Des lois et de l'administration de la justice à la Havane. — 
Chaos de la jurisprudence. — Sans lois, point de société. — 
Le fripon a beau jeu contre l'honnête homme. — Conflit des 
juridictions. — Les sorcières de Macbeth. — Insuffisance 
des lois des Indes. — Toutes les autorités intéressées à l'état 
actuel des choses. — Codes différents et contradictoires. — 
Les plaideurs et les juges. — Le juge lego. — Variété de ju- 
ges et d'avocats. — Pica pleylos. — Pedaneos. — Impossi- 
bilité d'être jugé. — Le papier timbré. — Nécessité d'une 
réforme. — Procédure en charrettes. — Heureux résultat 
d'une réforme. — Impunité actuelle des ministres de la loi. 

— Le cabinet du juge. — Ruine à la suite d'un procès non 
jugé. — Réponse d'un juge. — La visite d'un avocat. — 
Squelette, pièce de conviction. —Les habitants de Cuba 
entrent aujourd'hui dans la condition générale des peuples. 

LETTItE XXIV. — A MONSIEUR DE GOLBÉRY. 277 

Du gouvernement de la Havane. — Mot d'Oxenstiern. — Dic- 
tature militaire conservée de nos jours. — La politique n'est 
que l'art de se conformer aux temps. — Répugnance des 



TABLE DES MATIÈRES. Û29 

Pages. 
métropoles à favoriser le libre progrès d'une colonie. — 
L'Angleterre et les États-Unis. — Danger chimérique. — La 
charge de capitaine-général, telle qu'elle est établie, impos- 
sible à bien remplir. — Arrêté de Ferdinand VIL — Vérita- 
ble danger pour la colonie. — Les Havanais écartés des em- 
plois publics. — La représentation nationale accordée, puis 
interdite sans motifs par les corlès en 1837, — Lois spéciales 
promises et non accordées. — Mot sublime de Mirabeau. — 
La résistance aux progrès naturels des choses humaines 
porte malheur. — Des gouvernements qui se sont succédé. 

— Le général Tacon. — Don Luis de Las Casas. — Le prince 
d'Anglona. — Modifications nécessaires. 

Lettre XXV. — a george sand. 313 

Les femmes havanaises. — Caractère de leur organisation 
physique. — Luxe poétique de la nature. — Point de corset. 

— la butaca. — La volante. — Passion pour la danse. — 
L'orchestre. - La musique du pays. — Caractère du 
rhythme. — Le Strauss havanais. — Son costume. — Les 
pauvresses. — Maisons à jour. — Adios, hasta cada mo- 
mento. — « Cette maison est à vous. » — Pudeur et nudité. 

— Choix pour les mariages. — Les femmes des pays à escla- 
ves. — La petite négresse. — Beauté des enfants. — Luxe 
des Havanaises. — La jeune mère. — Pepyo. — La grand'- 
mère. 

Lettre XXVI. — a monsieur gentien de dïssay. 341 

De l'agriculture à la Havane. — Topographie de l'île. — Les 
brises. — Puissance de la végétation. — L'agriculture dans 
l'enfance. — Première sucrerie dans l'île. — La Compagnie 
des Indes. — Monopole. — La contrebande — Les Anglais 
s'emparent de la Havane. — Ils infectent l'île de nègres. — 
Essor de l'agriculture. — Les colons de Saint-Domingue à 
Cuba. — Culture du café. — Revenu exorbitant des sucre- 
ries. — La ferme de la Beauce. — Prodigalité. — On a tort 
de comparer l'agriculture européenne à l'agriculture hava- 
naise. — Les engrais. — Danger qu'offre la destruction des 



430 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 
forêts. — Richesse des forêts de Cuba. — Impossibilité de 
les exploiter, faute de routes. — Nécessité de planter des 
forêts artificielles. — Les chemins de fer seront là lorsque les 
plantations auront grandi. — Si la dévastation réglée conti- 
nue, d'ici à cent cinquante ans il n'y aura pas une forêt dans 
l'île. — Variété d'arbres. — Revenu surprenant d'un bois 
soumis à des coupes réglées. — 12,000 piastres de capital 
donneront 9,750 piastres par an. — L'oranger perd ses 
fruits dans la poussière des routes. — Au bout de dix ans, 
une plantation de ce fruit qui aura coûté 24,153 piastres 
donnera 19,000 piastres de revenu. — Le miel. — Excellence 
de la cire de Cuba. — Le fil d'ananas. — Préparation facile 
de cette précieuse matière première. — Grandeur prodi- 
gieuse des légumes de Cuba. — La vie et la mort dans un 
fruit. — La banane. — Ses métamorphoses. — Le riz. — 
Point de machine en 1842. — Les caféteries. — Diminution 
de leur valeur. — Luxe désordonné. — Panique des proprié- 
taires. — Il faut finir ce qu'on a commencé. — Vices de 
l'exploitation à perfectionner. — Les Arabes la font mieux. 

— Beauté des plantations, de café. — Souvenir d'Europe. — 
Les savanes. —Les dangers de la liberté pour les bestiaux. 

— La tournée du savanero. — La meute de Gibaros. — Mé- 
nage des animaux. — Inondations. — Pertes considérables 
qu'elles occasionnent. — Le mais originaire de Cuba. — Dis- 
sidence des opinions à cet égard. — Preuves incontestables 
de son droit de cité. — Il était sacré pour les aborigènes. — 
La maloja. — Manière simple de la cultiver. — Exploitation 
onéreuse des sucreries. — Le cacao croît spontanément dans 
l'île. — Puissance de sa végétation inconnue jusqu'à la fin 
du dix-huitième siècle. — Manière singulière de le semer. 

— Friandise des vaches et des perruches. — Exploitation 
riche et imparfaite. — Richesse inépuisable pour les nou- 
veaux colons qui viendront habiter dans l'île. — Éventualité 
de la prospérité havanaise. — Pourquoi. — Imprévoyance 
de la prospérité facilement acquise. — Insouciance du cul- 
tivateur. 



TABLE DES MATIÈRES. 481 

Pages. 
Lettre XXVII. — a monsieur le vicomte siméon, direc- 
teur-général DES TABACS. 401 

Premier usage du tabac. — Les sauvages enseignent une nou- 
velle jouissance aux lioiis de la civilisation. — Les premiers 
idéalisent ce plaisir en y cherchant des inspirations reli- 
gieuses et morales. — Les raffinés des temps modernes en 
fontun instrumentdejouissancesgrossières et matérielles. — 
Le tabac, originaire de l'Amérique. — Persécution contre le 
tabac. — Étrange punition infligée par Méhémet-Ali-Bey. — 
Manières diverses de fumer. — Cacique ivre de tabac. — 
Usage étendu du tabac. — Schisme. — La plante du tabac 
apportée pour la première fois en Europe vers le milieu du 
seizième siècle. — Son usage aussitôt adopté. — Jean Nicot 
l'apporte en France en 1560. — Le cardinal Sainte-Croix 
l'introduit en Italie, sir John Hawkins en Angleterre. — 
Nouvelle persécution.— Jacques I er et le Misocapnon. — 
Fagon et le nez de son représentant. — L'Espagne persécute 
aussi le tabac. — 11 triomphe partout et établit son empire 
sur le globe. — Manière de cultiver le tabac à Cuba. — Fa- 
brication des cigares. 



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